Cosmos, tomel, p
2. Sénèque a tracé une comparaison pleine de vérité entre les dangers des tremblements de terre et ceux dont nous menacent les autres fléaux :
a A tempestate nos vindicant portus; nimborum vim effusam et sine fine cadentes aquas, tectus propellunt : fugientes nonsequitur incendium; adversus tonitrua et minas cœli, subterranese domus, et defossi in altum specus, remédia sunt. In pestilentia mutare sedes licet. Nullum malum sine efîugio est. Hoc malum latissime patet, inevitabile, avidura, publiée noxium. Non enim domos solum, aut familias, aut urbes singulas hausit, sed gentes totas, regionesque subvertit. » {Quest. nat.)
oc Les ports nous abritent contre les tempêtes, les toits nous défendent de la violence des orages et des pluies continuelles; l'incendie ne poursuit pas les fugitifs ; les caves et les cavernes profondément creusées sont un refuge contre le tonnerre et les traits du ciel; contre la peste on change de résidence. Aucun danger n'est sans remède. Mais le fléau du tremblement de terre s'étend à une distance considérable; il est immense et inévitable. C'est une calamité universelle. Ce n'est pas seulement, en effet, les maisons, les quartiers ou les vdies qu'il dévore, il bouleverse aussi toutes les nations et tous les pays. »
sent les ports, bouleversent les cultures, rendent les chemins impraticables, transforment en lacs de fertiles vallées, ou les remplissent des décombres amoncelés des collines environnantes.
Il ne faut donc pas être surpris d'entendre dire que l'homme qui a été témoin d'un tremblement de terre est celui qui en appréhende le plus le retour. C'est que rien n'est imaginaire dans une telle crainte : on se sent entre les mains d'une puissance supérieure à tout. Le premier choc est souvent le plus terrible : c'est dans deux ou trois secondes que ces cages à hommes qu'on appelle des villes, s'écroulent tout d'une pièce. Et rien ne peut annoncer à l'avance l'imminence du péril : le calme de la nuit, la tranquillité du jour ne peuvent rassurer contre cette horrible éventuahté; nulle précaution humaine ne saurait en garantir. Quand une fois la secousse est produite , il n'est ni prudence, ni courage, ni adresse qui puissent assurer une vie. On s'élance hors des rues, on fuit vers les grandes places ou dans la campagne, pour éviter la chute des débris, et la terre s'entr'ouvre, pour vous engloutir dans une fente subitement formée. Se défiant de la terre, on se réfugie sur les eaux, on monte dans une barque ou dans un navire, et le fond de la mer peut subitement disparaître dans une crevasse, ou le remous des flots lancer et écraser contre le rivage cet asile trompeur 1
Ainsi, dans un tremblement de terre, un juste et insurmontable sentiment de crainte doit s'ajouter à toutes les autres causes néfastes, et accroître ainsi le nombre des victimes. C'est ici que le conte oriental du derviche trouve sa triste justification. Un derviche des environs du Caire voit un fantôme se diriger vers la ville : « Qui es-tu? dit-il au fantôme. — La peste. — Où vas-tu? — Au Caire, pour y tuer quinze mille hommes. -— N'est-il aucun moyen de t'arréter? — Non, c'est écrit I — Va donc, mais n'en tue pas un seul de plus. »
Quelques jours après, le derviche rencontre le même fantôme sortant de la ville : « Tu viens du Caire , dit le derviche ; qu'y as-tu fait? — J'y ai tué quinze mille hommes. — Tu mens, car il en est mort trente mille ! — J'en ai tué quinze mille, répond le spectre ; les autres sont morts de peur. »
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Le tremblement de terre de Lisbonne (1755). — Les tremblements de terre de la Galabre (1783).
Le 1" novembre 1755, à dix heures moins un quart du matin, par le ciel le plus serein, le thermomètre marquant IS** centigrades, un bruit semblable à celui du tonnerre retentit inopinément sous Lisbonne. Ce bruit affreux fut suivi de trois secousses. La première fut peu sensible; mais, une demi-minute après, le sol éprouva une oscillation qui dura 30 à 40 secondes, et qui fut si violente que la plupart des maisons commencèrent à crouler. La poussière que soulevait la chute des maisons était si épaisse, que le soleil en fut totalement obscurci. Au bout de deux minutes, la poussière commençait à tomber et à rendre assez de lumière pour que l'on pût s'envisager et se reconnaître, lorsqu'une troisième secousse vint de nouveau tout ébranler. Les maisons qui avaient résisté au premier choc tombèrent avec fracas, le ciel fut obscurci : ce fut l'image du chaos. Les oscillations de la terre, qui continuait de s'agiter, l'obscurité du jour, les gémissements des mourants et des blessés, les cris d'épouvante de ceux qui avaient échappé au désastre, et les hurlements des animaux, ajoutaient à l'horreur, à la confusion de la catastrophe. Après 10 à 12 minutes, les mouvements du sol s'arrêtèrent.
Quarante mille personnes au moins étaient ensevelies, mortes ou vivantes, sous les ruines. A la première secousse, la mer s'était retirée ; elle revint à la seconde, et s'élevant jusqu'à 15 mètres au-dessus de son niveau ordinaire , elle se précipita avec furie sur la ville renversée. Peu d'instants après , cet épouvantable flot se retirait; sans cela, la ville entière eût été submergée. Les montagnes d'Arrabida, d'Estrella, de Julio, de Marvan et de Cintra, qui sont au nombre des points les plus élevés du Portugal, furent violemment ébranlées; quelques-unes s'ouvrirent à leur cime, qui fut fendue et brisée d'une manière
étrange; des masses énormes de rochers s'en détachèrent et tombèrent dans les vallées : on vit même, dit-on, sortir de ces montagnes de la fumée et des flammes, sillonnées de traits de foudre.
Il faut renoncer à peindre le spectacle de cette ville anéantie, les cadavres amoncelés sous les ruines, et les mourants à demi ensevelis sous des montagnes de décombres. La consternation était si grande que les personnes les plus résolues n'osèrent s'arrêter un moment, pour écarter quelques pierres qui étouffaient à demi l'être qu'elles aimaient le plus, et que ce faible secours eût suffi à sauver: le sentiment de sa propre conservation survivait seul en ce moment funeste. Le moyen de salut paraissait être de gagner les places découvertes, et l'on s'y rendait en foule, ou de se diriger vers la campagne.
Ceux qui habitaient les étages supérieurs des maisons furent moins atteints que ceux qui purent s'élancer dans les rues par les portes. Les gens à pied furent plus maltraités que ceux qui passaient en équipage. Mais le nombre des morts ne fut nulle part aussi grand que sous les ruines des églises. Gomme c'était un jour de grande fête et l'heure de la grand'messe, les églises et les couvents regorgeaient de monde ; en outre, au moment de la première secousse, un grand nombre de personnes, obéissant à une piété instinctive, avaient couru s'y réfugier, et augmenter ainsi le nombre des fidèles qu'avait appelés dans le même lieu la fête religieuse du jour. Elles périrent toutes, écrasées par la chute des hauts clochers et par les pierres énormes des voûtes.
Environ deux heures après l'écroulement des maisons, Fincendie éclatait sur trois points de la ville ; il était provoqué par les feux des cuisines, que le bouleversement avait rapprochés de matières combustibles de toute espèce. Pour comble de malheur, un vent très-fort, qui succéda au calme de la matinée, activa tellement l'incendie, que l'embrasement devint général.
L'eau, la terre et le feu semblaient donc se réunir pour consommer la perte de cette cité malheureuse, qui éprouvait tous les ravages que peuvent produire les éléments conjurés. Du milieu des ruines, par toutes les issues des places ou des rues restées debout, on voit sortir, comme des spectres, des hommes et des femmes, pûles, défigurés, à demi morts de terreur, qui courent vers la campagne, les uns emportant avec eux l'objet
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le plus cher de leur tendresse, les autres pouvant à peine se traîner eux-mêmes; presque tous appelant, d'une voix étranglée par le désespoir et la terreur, les êtres qu'ils aiment et qu'ils ne trouvent plus à leurs côtés. Un père, une mère, des enfants, des époux s'appellent et se cherchent inutilement. Les vieillards, les malades sont étouffés dans leur lit, ou consumés par les flammes; quelques-uns, égarés par le désespoir et ne se rendant
Fig. 75. Ruines de la cathédrale de Lisbonne.
compte de rien, se couchent sur la terre, comme pour lui demander un tombeau. Tous implorent la miséricorde d'un Dieu irrité.
Dès la première secousse, quelques personnes, croyant trouver sur les eaux un asile certain, avaient couru vers le port, pour se précipiter dans des barques ou des navires ; mais la grande vague dont nous avons parlé lançait contre le rivage vaisseaux, barques et bateaux, qui s'écrasaient les uns contre les autres. Le
flux et le reflux dura toute la nuit avec violence ; il se faisait ' sentir plus fortement de cinq en cinq minutes.
Le long du port régnait un quai de marbre, construit tout récemment et à grands frais : une multitude de personnes s'y étaient réfugiées, espérant s'y trouver à l'abri de la chute des décombres. Mais le quai s'enfonça tout d'une pièce ; il disparut sous l'eau , et l'on ne vit pas un seul cadavre des victimes venir flotter à la surface. Un grand nombre de bateaux et quelques
Fig. 76. Ruines de l'église Saint-Paul.
petits bâtiments amarrés au quai et chargés de monde, disparurent dans le môme gouff're, et l'on n'en revit jamais aucun débris. Il faut admettre, pour expliquer cet événement extraordinaire, qu'une certaine étendue de terrain s'enfonça dans un abîme qui s'ouvrit subitement et se referma presque aussitôt. Ce fait a été attesté par un témoin oculaire échappé au désastre ^