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Lyell, Principes de géologie, troisième partie, p

TEMPÉRATURE DU GLOBE

Bien qu'universel, l'ébranlement du sol se fit sentir dans certains quartiers plus que dans d'autres. Toute l'ancienne ville, la ville des Maures, fut complètement renversée, et dans la ville nouvelle, environ soixante-dix des rues principales. Le tremblement et le feu détruisirent l'église patriarcale, dix-huit paroisses, presque tous les couvents, le bâtiment de l'Inquisition et les plus beaux palais, tels que le palais du roi, qui tomba le premier, celui de Bragance, le Trésor; les hôtels des ducs de Gadoval, de

Fig. 77. Ruines de l'Opéra.

Lafoens, etc., etc. On a fait monter à plusieurs millions sterling les pertes que le commerce anglais essuya dans ce désastre. Le chantier, toutes les douanes pleines de macchandises, les magasins publics de blé, furent consumés.

Le feu qui dévorait ces ruinesdura quatre jours, et ne s'éteignit que faute d'aliments. Il évita peut-être le fléau d'une infection générale, en brûlant les quarante mille cadavres dont les émanations délétères auraient empesté l'air.

Les figures (fig. 75, 7Ç, 77 et 78), empruntées à des gravures

de l'époque, représentent les ruines de la cathédrale, celles des églises Saint-Paul et Saint-Nicolas, et les ruines de l'Opéra.

Les habitants, errants autour de ces ruines, étaient menacés de mourir de faim, car toutes les provisions de grains étaient détruites, et les sacs de blé qui s'étaient conservés ne pouvaient servir à faire du pain, faute des instruments indispensables. Disons enfin qu'un grand nombre de scélérats à qui cet événe-

Fig. 78. Ruines de l'église Saint-Nicolas.

ment avait ouvert les prisons, parcouraient ces ruines fumantes, fouillant les décombres, forçant les maisons restées debout, pour piller, voler et tuer.

Au moment du désastre, la cour ne se trouvait pas à Lisbonne; elle habitait le château de Belem, aux environs de la ville. Le château n'éprouva aucun accident, mais le roi jugea prudent de passer dans un carrosse la nuit du 1" au 2 novembre. Il demeura vingt-quatre heures sans aucun officier, et presque sans nourri-

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ture. Mais dès le lendemain, il put se rendre dans la ville pour y organiser les premiers secours.

Le nombre des blessés était immense. Le roi les fit soigner sous ses yeux. La reine, les in fontes et les dames de la cour travaillèrent de leurs mains à préparer du linge et à faire de la charpie. Dans les cuisines du palais resté en partie debout, on distribua des aliments à ceux qui en manquaient. On voyait parmi ces infortunés, des personnes de qualité, opulentes la veille, et tombées en un clin d'œil dans le plus affreux dénùment. Dans les premiers jours de la catastrophe, une livre de pain se payait une once d or. Tout le blé qui se trouvait aux environs de Lisbonne fut acheté pour le compte du gouvernement, qui le lit vendre à ceux qui pouvaient le payer, et distribuer gratuitement aux gens sans ressources.

Il fallait songer aussi à loger ce peuple nombreux qui n'avait plus d'asile et qui n'osait chercher une retraite dans les maisons ébranlées. On construisit à la hâte des baraques de bois. On alla prendre des tentes militaires dans les arsenaux des places voisines, et on fît porter de la paille et du foin, pour les distribuer dans ces tentes, ainsi que dans des baraques, afin que les malheureux habitants n'en fussent pas réduits à coucher sur le sol.

On put enfin songer à secourir quelques malheureux ensevelis sous les décombres. On réussit à sauver ainsi un assez grand nombre de personnes, qui, malgré plusieurs jours passés dans cette affreuse situation, revinrent à la vie. On a évalué à quarante mille le nombre des personnes qui périrent sous le coup de l'événement, et à vingt mille celles qui succombèrent à leurs blessures ou aux effets du dénùment : ce qui donne un total de soixante mille victimes. Douze cents personnes avaient péri dans l'hôpital général, huit cents dans la prison civile. Dans un grand nombre de couvents qui contenaient chacun quatre cents personnes, pas une seule n'échappa.

Cet affreux tremblement de terre fut suivi de plusieurs autres. Dans l'espace d'un mois, on sentit plus de trente secousses, dont quelques-unes furent très-violentes.

Au bout de quelques mois, quand on se crut certain de n'avoir plus à redouter le retour de cet épouvantable fléau, le gouvernement songea à rebâtir ou à réparer les maisons, les églises et les palais. Mais cette ville infortunée ne fut longtemps qu'un mon-

ceau de ruines, présentant seulement quelques passages ou chemins, que l'on avait pratiqués en relevant de chaque côté les décombres d'après l'ancienne direction des rues. Comme on n'osait plus bâtir d'édifices solides, les premières constructions ne furent que des baraques de bois. On les faisait préparer en Hollande ; des bâtiments transportaient les différentes pièces, qu'on n'avait plus qu'à assembler et à consolider par un enduit de plâtre.

Au bout d'une dizaine d'années pourtant, la ville était entièrement rebâtie, et c'est aujourd'hui une des plus belles capitales de l'Europe. Depuis cette époque, elle n'a éprouvé aucun autre tremblement de terre.

Dans les considérations générales contenues dans le chapitre précédent, nous avons fait remarquer que le désastre de Lisbonne fut loin d'être un événement local, et que l'ébranlement du sol se propagea, au contraire, sur une énorme étendue. Sans revenir sur ce qui a été dit à ce sujet, nous donnerons quelques détails sur les ébranlements les plus violents du sol à peu de distance de Lisbonne.

C'est en Espagne, en Portugal et dans la partie septentrionale de l'Afrique que se fit sentir avec le plus d'énergie la secousse du 1" novembre 1755, qui s'étendit dans presque toute l'Europe et alla jusqu'aux Antilles. Le port de Sétubal (Saint-Ubes), situé à sept lieues au sud de Lisbonne, fut entièrement englouti, toutes les maisons furent submergées.

A Alger et à Fez, l'agitation du sol fut terrible. Une oasis, composée de plusieurs villages et située à 8 lieues de Moroco, s'abîma tout entière avec ses habitants, dans un gouffre qui s'ouvrit et se referma bientôt après. Huit à dix mille Arabes furent ainsi engloutis avec tout leur bétail.

L'ondulation du sol, le long des côtes d'Espagne , provoqua la retraite de la mer, suivie presque immédiatement d'une vague énorme qui atteignit, à Cadix, la hauteur de 18 mètres. Cette crue immense fit craindre un moment que Cadix n'éprouvât la fatale submersion du port de Sétubal. Les eaux emportèrent un long pan de murailles, qu'elles jetèrent dans l'intérieur de la ville, et pénétrèrent ainsi dans son enceinte. Heureusement elles étaient entrées par le côté le plus bas de la ville, et quelques maisons seulement furent inondées. Mais les désastres furent plus grands aux portes de Cadix. La grande vague, traver-

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sant avec impétuosité la langue de terre qui conduit de Cadix à risle, enleva deux cents personnes qui passaient à pied ou en voiture; elles périrent toutes, à l'exception de deux ou trois, échappées par miracle.

Parmi les victimes de cette inondation imprévue, se trouvait le petit-fils de Racine , fils de l'auteur du poëme de la Religion.

Le jeune héritier d'un si grand nom avait embrassé la carrière du commerce et habitait Cadix. Le 1" novembre 1755, il partit en chaise de poste, avec un jeune homme de ses amis, pour aller passer les jours de fête chez son associé, à l'Isle, à trois lieues de Cadix. Les deux jeunes gens étaient dans une chaise, qu'ils conduisaient eux-mêmes; le domestique était placé derrière eux. Ils se trouvaient au milieu de la route que bordent les deux mers, et se hâtaient, effrayés par la secousse qui, peu d'instants auparavant, venait d'ébranler Cadix, lorsque la mer s'élevant tout d'un coup, vint s'abattre sur le chemin, couvrit et renversa la voiture. Le domestique, emporté par le flot, put se retenir aux branches d'une haie et laisser passer la vague. Il vit les deux jeunes gens périr sous ses yeux, et rentra à Cadix pour annoncer ce malheur. Quand on accourut, le corps du jeune Racine était déjà dépouillé par des malfaiteurs. On ne retrouva que quelques jours après le corps de son ami. Racine fut enterré dans l'église principale de Cadix, au milieu d'un grand concours de ses compatriotes. Il n'était âgé que de vingt et un ans K

1. Les documents historiques à consulter sur le désastre de Lisbonne sont peu nombreux et laconiques. Ils se réduisent aux suivants :

1° Réflexions sur le désastre de Lisbonne, par Rondet, in-18, 1757, imprimé en Europe. Ce n'est qu'une longue homélie d'un membre de la Compagnie de Jésus. Dans un supplément se trouve un Journal des phénomènes depuis le 1" novembre 1755, qui contient 8 pages de descriptions sur le désastre de Lisbonne, suivies d'une énumération intéressante des phénomènes du même genre qui se sont passés le même jour et les jours suivants en Espagne, en France, en Afrique et en Amérique. Le tout se termine, dans le ton de la première partie, par des Remarques sur la pluie de sauterelles décrite par saint Jean dans VApocalypse, pour servir d^ éclaircissement et de preuve à ce qui en est dit dans les Réflexions sur le désastre de Lisbonne.

2" Relation historique du tremblemcht de terre survenu à Lisbonne le 1" novembre 1755, avec un détail contenant la perte en hommes, églises, couvents, palais, maisons, diamants, meubles, marchandises , etc., précédée d\n discours politique sur les avantages que le Portugal pourrait retirer de son malheur, par Goudard, in-18, la Haye, 1776. Ce n'est qu'un opuscule politique qui a surtout en vue d'atténuer dans le public l'idée des pertes essuyées par le Portugal. La relation historique du tremblement de terre ne contient que quelques pages, sui-

La Galabre est cette contrée justement célèbre dans l'histoire ancienne, cette Grande Grèce où Pythagore, entouré de ses disciples, fit fleurir les sciences et les arts, et qui, plus tard, servant de champ de bataille à Spartacus, vit tomber, sous l'effort de Crassus, l'insurrection des esclaves qui, en 71, menaça si gravement l'avenir de la République romaine.

La Galabre est trop peu distante du volcan de TEtna pour n'a-

Fig. 79. Carte de la Galabre .

voir pas été exposée, dans tous les temps, à l'assaut des tremblements de terre. En 1693, d'affreuses secousses ravagèrent son

vies du dénombrement exact des édifices, palais et maisons renversés, avec l'évaluation des pertes que le tremblement de terre a fait éprouver à Lisbonne et au commerce européen.

3° Lettre sur le tremblement de terre de Lisbonne, adressée le 18 novembre 1755 à la Société royale de Londres, par M. Wolfall, chirurgien {Abrégé des transactions philosophiques de la Société royale de Londres), traduit de l'anglais par Court de Gébelin. Histoire naturelle, tome I, p. 92.

VLyeli, Principes de ^géologie, in-18, 1846, tome III, p. 377-38G.

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territoire. D'après une médaille d'argent frappée en souvenir de cet événement, le nombre des victimes de ce désastre n'aurait pas été de moins de cent mille.

Les tremblements de terre qui, moins d'un siècle après, en 1783, ébranlèrent la Calabre et la partie orientale de la Sicile, occasionnèrent des désastres presque tout aussi grands, puisque sur 365 ou 375 villes ou villages contenus dans la Calabre ultérieure, 320 furent entièrement ruinés et les autres plus ou moins endommagés ^

L'espace bouleversé par le tremblement de terre embrassa environ soixante lieues carrées. Il eut pour théâtre la région située entre le 38* et le 39* degré de latitude.

Si, prenant pour centre la ville d'Oppido, dans la Calabre ultérieure, on trace autour de ce centre un cercle de 32 kilomètres de rayon, cet espace comprendra la surface du pays où toutes les villes et villages furent détruits. La secousse du 5 février 1783 renversa en quelques minutes la plus grande partie des maisons, des villes et des villages compris entre les Apennins et Messine en Sicile, en révolutionnant tout le pays, changeant le niveau et produisant comme un froissement universel de la superficie du terrain. Un second tremblement de terre, arrivé le 28 mars, fut tout aussi violent que le premier ; il ébranla et fit bondir la chaîne des Apennins, et s'il ne renversa ni villes ni villages, c'est qu'il n'y avait plus rien à renverser, les secousses du 5 février ayant mis presque tout à ras du sol.

Le tremblement de terre de la Calabre est le plus terrible et en même temps le plus facile à décrire de tous lés événements de ce genre arrivés dans les temps modernes, parce que les lieux ont été visités avec soin par des savants et des géologues de mérite. Le naturaliste français Déodat de Dolomieu, qui voyageait en ce moment dans le midi de l'Italie, accourut en Calabre à la première nouvelle du désastre, et il a écrit une relation des phénomènes, accompagnée d'une excellente explication géologique. L'Académie de Naples envoya en Calabre une commission

1. Description historique et géographique de la ville de Messine, et détails m téorologiques du désastre que cette ville vient d'éprouver (le 5 février 1783) par le tremblement de terre, avec des notes curieuses et intéressantes sur la Calabre intérieure, la Sicile et les îles de Lipari , brochure in-4°, de 25 pages. Paris 1783 p. 18.

scientifique, qui s'attacha à décrire les modifications diverses occasionnées dans le sol, à compter et à mesurer les dépressions, les soulèvements , les fissures et les crevasses. L'ambassadeur d'Angleterre Hamilton, à qui l'on doit des descriptions du Vésuve, restées célèbres, parcourut tout le pays, longeant les côtes sur un speronare et une felouque frétés dans ce but, et prenant pied de temps en temps, pour s'engager, non sans quelque péril, dans l'intérieur des terres, encore agitées par des convulsions. C'est avec ces éléments divers que nous pourrons donner un tableau des principaux effets de ce triste et grand phénomène.

Plus de trois cents villes ou villages furent renversés, avonsnous dit, dans la Galabre ultérieure et la Sicile par le tremblement de terre du 5 février 1783. Ne pouvant entrer ici dans de longs détails, nous jetterons un coup d'œil rapide sur les effets les plus remarquables que l'ébranlement produisit dans un certain nombre de ces localités.

Cet événement désastreux arriva le 5 février, à midi et demi. La secousse ne dura que deux minutes, et ce court espace de temps suflit pour tout renverser et tout détruire dans la Calabre. Le sol s'agitait dans tous les sens; il ondulait comme les vagues de la mer, à tel point que quelques personnes éprouvèrent comme les effets du mal de mer. Dolomieu, dont le témoignage réfléchi mérite toute croyance, assure, d'après des témoins oculaires, que les cimes des arbres venaient toucher le sol. Il y avait en même temps de violents mouvements verticaux, des projections de haut en bas. Enfin la terre semblait tournoyer.

ï Je ne puis mieux rendre compte de ces effets, dit Dolomieu, qu'en supposant sur une table plusieurs cubes formés de sable humecté et tassé avec la main, placés à peu de distance les uns des autres. Alors, en frappant à coups redoublés sous la table et la secouant en même temps horizontalement et avec violence par un de ses angles, on aura une idée des mouvements violents et différents dont la terre fut pour lors agitée. »

Rien de ce qui était édifié à la surface de la terre ne pouvait résister à des mouvements si compliqués. Les villes, les bourgs, les maisons isolées dans la campagne, tout fut rasé dans le même instant. Les fondements des maisons semblaient vomis par la terre. Les pierres étaient broyées, triturées avec violence les unes contre les autres.

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