‹ La terre et les mers; ou, Description physique du globeChapitre 22 sur 38 · THE IIBRARY OF THE · texte numérisé non relu

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TEMPÉRATURE DU GLORE.

Dans la description rapide que nous allons donner, nous arrêterons d'abord nos regards sur Messine. Deux minutes suffirent pour faire un monceau de ruines de cette brillante capitale de la Sicile, siège et centre du commerce de toute l'Italie méridionale. Nous n'entreprendrons pas de dépeindre ce moment terrible, ni d'exprimer la terreur et l'épouvante des habitants auxquels le fracas de la chute des édifices et la poussière ne permettaient de rien voir, de rien entendre, ni même de réfléchir.

Les dommages causés par le tremblement de terre auraient été beaucoup moindres à Messine, qui ne fut point, après tout, la ville la plus maltraitée, sans l'incendie qui suivit la chute des maisons, et qui fut provoqué par le feu des cheminées, allumées partout à l'heure du repas. Les magasins d'huile, si nombreux dans les entrepôts de Messine, contribuèrent beaucoup à alimenter le feu. Nous donnerons un tableau sommaire du désastre de la capitale de la Sicile en rapportant la relation qui fut adressée le 8 février, au roi de Naples, par le Sénat de la ville de Messine. Voici cette pièce, qui mérite d'être conservée :

« Sire, la situation affreuse oij se trouve Messine par les effets du tremblement de terre qui a commencé le 5 de ce mois, à midi et demi, et qui dure encore, a fait croire au Sénat que vous lui pardonneriez de vous adresser directement la relation de ce désastre, au lieu de la faire passer, suivant l'usage, à Votre Majesté par les mains de S. Ex. le vice-roi. Nous ne doutons point que le cœur sensible de Votre Majesté n'éprouve la douleur la plus profonde au spectacle déchirant d'une cité superbe, transformée tout à coup en un monceau de ruines par un événement terrible, et jusqu'à présent sans exemple. Les secousses de la terre, qui se sont succédé de quart d'heure en quart d'heure avec une violence inconcevable, ont renversé de fond en comble tous les édifices quelconques. Le palais royal, celui de l'archevêque, le théâtre maritime dans son entier; les mojits-de-piété, le grand hôpital, la cathédrale, les monastères des deux sexes, rien n'a échappé à la destruction. C'est alors qu'on a vu les religieuses éperdues, parcourir la ville pour y chercher, s'il était possible, un lieu de refuge et de sûreté, avec le petit nombre de personnes échappées comme elles, par miracle, à ce renversement. Ce spectacle est affreux sans doute, mais il en est encore un plus terrible, c'est celui de la plus grande partie des citoyens morts et mourants, ensevelis sous les ruines de leurs habitatio;is, sans qu'il soit possible de retirer de ces décombres les malheureux qui respirent encore, faute d'ouvriers pour donner du secours dans des circonstances semblables. Les hurlements, les cris, les gémissements, les soupirs, tous les accents de la douleur se font entendre partout, et l'impuissance de dérober à la mort ces déplorables victimes rend encore plus déchirante l'expression du déses-

poir qui réclame en vain l'assistance de Phumanité. Un nouveau fléau se joint à toutes ces calamités et en augmente l'hoiTeur. Des ruines des édifices renversés, on voit tout à coup s'élever un incendie. Malheureusement, le premier tremblement ayant commencé vers l'heure du diner, le feu alors allumé dans les cuisines s'était communiqué aux difl'érentes matières combustibles qui se trouvaient dans les débris des maisons écroulées. Le lieutenant de roi se rendit aussitôt sur les lieux avec sa troupe; mais le manque absolu d'ouvriers et d'instruments nécessaires rendit tous les secours inutiles, et il fut impossible non-seulement d'éteindre l'incendie, mais même de s'opposer au progrès des flammes qui continuent de dévorer les tristes débris d'une ville, jadis la gloire de ses souverains et la plus florissante du royaume. A tant de désastres réunis à la fois, il en faut ajouter mille autres dont l'horreur est au-dessus de toute description. Les magasins où était le blé s'étant écroulés, le pain, cet aliment de première nécessité, manqua. Le Sénat s'efforça aussitôt de remédier à ce malheur, en retenant dans le port des bâtiments qui étaient chargés de cette denrée; mais comment eùt-il été possible de faire du pain, puisque les boutiques et les ustensiles propres à ce travail étaient ensevelis sous les ruines, et que les boulangers avaient ou péri ou pris la fuite? Le cours des eaux ayant été détourné, les fontaines publiques étaient taries, et les moulins ne pouvaient plus moudre les grains. Ce surcroit de désastres a presque réduit au désespoir les habitants qui ont survécu; ils demandent à hauts cris du pain pour se sustenter. Les uns pleurent leurs biens, leurs effets; les autres leurs parents. Malgré le zèle et l'activité que les magistrats ont fait paraître pour empêcher les vols, il s'est encore trouvé des gens sans humanité et sans religion, qui, ne redoutant point cette colère divine que tout retraçait à leurs yeux, ont pillé non-seulement les maisons des particuliers, mais aussi les édifices publics et les monts-de-piété. Il n'y a donc que la puissante protection de Votre Majesté qui puisse remédier à tant de malheurs qui se sont succédé si rapidement et donner une nouvelle existence à cette ville, qui est en état d'être rétablie. Le Sénat supplie Votre Majesté de faire passer promptement les secours nécessaires d'hommes et d'argent, afin qu'on puisse rendre praticables les chemins qui sont couverts de ruines et de cadavres. Le Sénat supplie également Votre Majesté d'envoyer en cette ville des vivres de toutes espèces , pour la subsistance des habitants dispersés dans les plaines, et qui, faute d'aliments, seraient réduits à prendre la fuite au détriment considérable de votre trésor royal'. »

Passons en revue les principales localités de la Galabre qui reçurent, en môme temps que Messine, ces épouvantables assauts, en nous attachant spécialement à signaler les modifications physiques survenues dans la surface et la continuité du sol.

1. Nouveaux détails historiques et météorologiques des tremblements de terre arrivés depuis k'5 février 1783, dans la Sicile et la Calabre ultérieure, etc. -.avec une idée (jénérale de la ville de Messine, de son administration , de son commerce et de ce qui s'y voijaii de plus remarquable avant sa destruction ; suivis d'une description curieuse et historique de /'Etna ou Mont-Gibel et du Vésuve,

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Le bourg de Rosarno, situé sur une colline sablonneuse, à peu de distance du fleuve Metramo, fut presque entièrement rasé.

Fig. bl. Cavilés circulaires produites à Rosarno.

Le château du prince, les églises et les maisons ne firent qu'un monceau de ruines. Le Metramo suspendit un moment son cours. Un phénomène étrange , qui se produisit dans plusieurs par-

Fig. 82. Coupe intérieure d'une cavité circulaire.

ties de laCalabre, se manifesta surtout, d'après le rapport de l'Académie de Naples, autour du bourg de Rosarno. Dans toute cette plaine s'ouvrirent des cavités circulaires à peu près de la

grandeur d'une roue de voiture. Ces cavités, semblables à des puits, étaient pleines d'eau jusqu'à 3 à 6 mètres de leur surface ; mais le plus souvent elles étaient remplies de sable sec. Plus tard, quand on creusa autour de ces cavités, on reconnut qu'elles avaient la forme d'un entonnoir. La partie supérieure évasée aboutissait à un canal par où l'eau avait jailli.

La ville de Polistena, assez grande, riche et peuplée, bâtie sur deux coteaux séparés par une rivière, fut entièrement rasée. Pas une maison, pas un pan de mur ne restèrent debout. Le sol manqua sur le bord de la rivière, entraînant les maisons; la moitié des habitants de la ville périrent sous les ruines, le reste s'empressa de se réfugier sous des baraques de bois construites autour des murs de la ville. Dolomieu décrit ainsi l'impression douloureuse qu'il ressentit à la vue des ruines de Polistena :

« J'avais vu, dit le géologue français, Messine et Regio; j'avais gémi sur le sort de ces deux villes; je n'y avais pas trouvé une maison qui fût habitable et qui n'eût besoin d'être reprise par les fondements; mais enfin le squelette de ces deux villes subsiste encore : la plupart des murs est en Tair. On voit ce que ces villes ont été. Messine présente encore à une certaine dislance une image imparfaite de son ancienne splendeur. Chacun reconnaît ou sa maison ou le sol sur lequel elle reposa't. J'avais vu Tropea et Nicotera, dans lesquelles il y a peu de maisons qui n'aient reçu de très-grands dommages, et dont plusieurs même se sont entièrement écroulées. Mon imagination n'allait pas au delà des malheurs de ces villes. Mais lorsque, placé sur une hauteur, je vis les ruines de Polistena, la première ville de la plaine qui se présenta à moi; lorsque je contemplai des monceaux de pierres, qui n'ont plus aucune forme et qui ne peuvent pas même donner l'idée de ce qu'était la ville; lorsque je vis que rien n'était échappé à la destruction et que tout avait été mis au niveau du sol, j'éprouvai un sentiment de terreur, de pitié, d'effroi, qui suspendit pendant quelques moments toutes mes facultés. Ce spectacle n'était cependant que le prélude de celui qui allait se présenter à moi dans le reste de mon voyage. »

Les fissures qui se produisent souvent dans le sol, au moment d'un tremblement de terre, ne furent nulle part plus nombreuses qu'autour de la ville de Polistena. La figure 83 représente une fissure profonde, qui resta béante après le tremblement de terre.

Comme exemple de fissure analogue produite dans le sol, nous représenterons ici une grande crevasse, en forme de croissant, qui se produisit sur une longueur d'un demi-kilomètre, et avec une largeur de plus d'un mètre, dans la colline de Saint-

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Angelo, située près de Soriano, non loin de la petite rivière de Messima (fig. 84).

Fig. 83. Fissure près de Polistena.

Fig. 84. Crevasse près de Soriano.

A Jerocarne, les fissures du sol présentèrent une^ disposition

singulière; elles s'étendirent dans tous les sens, comme les fentes d'un carreau de vitre cassé (fig. 85).

Cinque-Frondi, joli bourg situé à une demi-lieue de Polistena, fut rasé. Au milieu de ce bourg s'élevait une tour carrée, servant de château au seigneur. C'était un vieux monument qui remontait aux Sarrasins et paraissait offrir une solidité inébranlable, tant par la grande épaisseur des murs, que par la nature du mortier qui avait lié le tout en une masse aussi solide qu'un rocher. Cette tour fut renversée, et en tombant, se brisa en plusieurs gros blocs qui étonnaient par leur volume et leur dureté : l'un de ces blocs contenait un escalier tout entier.

Fig. 85. Fissure près de Jerocarne.

Casalnovo était un joli bourg situé au pied d'une montagne, dans une agréable plaine. Avec ses rues alignées, ses maisons basses, décorées chacune d'un arbre et d'un cep de vigne qui donnaient de l'ombrage et transformaient les rues en allées de jardin, son aspect était charmant. Dans l'appréhension d'un tremblement de terre , on avait, de longue date, pris toutes les précautions possibles : les maisons étaient très-basses et les rues très-larges. Tout fut renversé, tout fut mis au niveau du sol. La marquise de Gerace, riche et noble Calabraise, révérée dans toute l'Italie méridionale, fut écrasée, avec tous les siens, sous les ruines de sa villa. Tout le sol de la plaine qui entoure Casalnovo s'affaissa ; tous les terrains inclinés appuyés contre la montagne

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glissèrent plus bas, laissant, entre le terrain mouvant et la partie demeurée immobile, des fentes larges d'un mètre sur 15 à 16 kilomètres de longueur. En glissant de cette manière, des portions de terrain arrivèrent de la montagne dans la plaine , et vinrent couvrir des terrains plus éloignés. Ces: ce que représente la figure 86.

De Casalnovo à Santa-Cristina, sur un espace de six lieues, le terrain fut si extraordinairement bouleversé qu'on ne pouvait y faire un pas sans trouver des fentes dans le sol ou des éboule-

Fig. 86. Glibseinenls de terrains à Casalnovo.

ments produisant toute une suite de gorges, de ravins et de petites vallées.

Jamais ville n'a éprouvé de bouleversement plus complet que la malheureuse Terranova ; jamais destruction ne s'est accomplie avec des circonstances plus singulières et plus variées. Terranova était bâtie au-dessus de trois gorges profondes, à l'extrémité d'une plaine, dominée par une montagne. Cette position explique les circonstances de sa destruction. Dans le tremblement de terre du 5 février, une partie du sol de la ville s'ébranla, et, glissant sur la pente de l'une des trois gorges, entraîna les maisons qu'elle supportait; les débris de pierres

et de charpentes, mêlés au terrain déplacé, comblèrent une partie de la vallée. Dans une autre partie de la ville, le sol fut partagé dans toute sa hauteur par une fente perpendiculaire; une portion du terrain ainsi divisé se détacha, et tomba comme une masse dans la gorge qui s'ouvrait au dessous. Les maisons furent précipitées perpendiculairement dans un gouffre de 100 mètres de profondeur, que leurs débris comblèrent en partie. Sur deux mille habitants de Terranova, quatorze cents furent écrasés ou enterrés sous les cuines. Ils ne périrent pas tous; car, en raison de la différence du poids, les matériaux tombant avant les hommes, ces derniers ne furent précipités que sur des débris ; quelques-uns tombèrent sur leurs pieds, et purent aussitôt marcher sur ces monceaux de ruines ; quelques autres , enterrés seulement jusqu'aux cuisses ou à la poitrine, purent se dégager avec un peu de secours.

Telles sont les circonstances étranges de la ruine de Terranova, qui fut mise littéralement sens dessus dessous. Dans les trois vallées à demi comblées par le renversement du sol et les débris des matériaux placés par-dessus , tout était bouleversé ; il était impossible de reconnaître la position d'aucune maison : ce qui était haut s'était abaissé ; ce qui était bas semblait s'être élevé par suite de l'affaissement des parties environnantes. La maçonnerie d'un puits qui existait dans un couvent ressemblait, par suite de l'abaissement du sol, à une tour de 20 à 30 mètres de haut et un peu inclinée.

Les éboulements de la ville et des coteaux, fermant le passage aux eaux d'une petite rivière et à celles d'une source abondante qui coulait au fond de la gorge , formèrent deux lacs, dont les eaux stagnantes, chargées de cadavres et de débris organiques de toute espèce, répandirent l'infection dans tout le pays, et firent périr, par des fièvres putrides, le reste de la population échappée au désastre. Des éboulements considérables s'étaient produits dans tous les environs, sur le bord des vallées; toute la plaine située en avant de la ville était creusée de fentes et de crevasses; en certaines parties, il n'y avait pas un pouce de terrain que l'on pût regarder comme ferme et solide.

Le village de Moluquello, situé en face de Terranova et au môme niveau, sur une petite plate-forme resserrée entre deux rivières qui coulaient dans les deux vallons, eut à peu près le sort

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de Terranova. Une partie de ce village tomba dans le vallon de droite , l'autre dans le vallon de gauche ; de sorte qu'il ne resta du sol où était située Moluquello qu'une arête en dos d'âne, tellement étroite qu'on ne pouvait y marcher.

Oppido, ville considérable, était placée sur une montagne isolée, au sommet de pentes rapides et d'escarpements difficiles. La ville fut entièrement détruite par le tremblement de terre ; il ne resta pas debout un seul pan de mur. Cependant le terrain de la montagne ne s'éboula point : une espèce de citadelle ou château fort, qui dominait la vallée, tomba seul dans la gorge inférieure.

Si le so] de la montagne sur lequel est bâtie Oppido résista à la

Fig. 87. Gouffre près d'Oppido.

violence des secousses, il n'en fut pas de même des coteaux opposés. Il se fît là d'immenses éboulements; la chute des terres et de portions considérables de coteaux remplit les vallées, et arrêtant l'écoulement des sources, forma des lacs à l'entour de la ville. Les mêmes effets se produisirent dans les autres vallées des environs d'Oppido.

Un vaste gouffre s'ouvrit sur la pente d'une colline voisine de cette ville; cette immense cavité fut en partie comblée par une grande quantité de terres et un nombre considérable d'oliviers et de vignes, qui y furent précipités. Bien que comblé en partie, ce gouffre, que représente la figure 87, avait encore 60 mètres de profondeur sur 150 mètres de large.

A une lieue au-dessous d'Oppido était le petit village de Castellace, bâti au bord d'un escarpement, qui se détacha, pour se précipiter dans le fond de la vallée ; les ruines de quelques maisons restées sur le haut de la montagne sont les seuls indices de sa position et de son existence. Le village de Corsoletto éprouva un sort presque semblable.

La ville de Santa-Gristina, située presque au pied de la grande montagne d'Aspromonte, et placée sur une élévation sablonneuse, escarpée, environnée de gorges et de vallées profondes, se trouva dans des circonstances presque pareilles à celles de Terranova, et éprouva le même genre de destruction : les maisons, avec une partie de la montagne, furent précipitées du haut en bas ; un grand nombre de fentes et de crevasses traversa le corps de la montagne dans toute son épaisseur, de manière à faire craindre que le reste ne s'abimât encore ; toute la surface du terrain changea de forme. Le territoire de Santa-Gristina, coupé également par un grand nombre de gorges et de vallées accompagnées d'escarpements, éprouva les mômes accidents que celui d'Oppido.

Les territoires de Terranova , d'Oppido et de Santa-Gristina , sont ceux où les tremblements de terre exercèrent leurs plus grands ravages et produisirent les effets les plus extraordinaires ; ce qui fit croire que le foyer des secousses du 5 février était sous cette partie de la plaine.

Le fameux rocher de Scylla, situé le long de la côte du détroit de Messine, et si célèbre dans l'antiquité, fut le théâtre d'un grand désastre. D'énormes blocs, se détachant des hautes falaises qui bordent ce rivage, engloutirent plusieurs vi/Za^ et jardins.

Après la secousse du 5 février, arrivée vers une heure de l'après-midi, le prince de Scylla avait persuadé à une grande partie de ses vassaux de quitter le rivage, et de se réfugier sur des bateaux de pêche, pour éviter un nouveau désastre. Le prince s'était rendu lui-même dans un de ces bateaux. Vers minuit, pendant qu'une partie des habitants dormaient au fond des barques une nouvehe secousse, ébranlant le sol, détacha une falaise de la montagne voisine. Immédiatement après, la mer, s'élevant de 6 mètres, se précipita sur le rivage et emporta tout ce qui se trouvait devant elle. Elle se retira ensuite, pour revenir bientôt avec plus de violence encore (fig. 88J. Tous les bateaux cou-

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lèrent à fond ou furent brisés contre le rivage ; plusieurs furent emportés dans l'intérieur des terres. Le vieux prince de Scylla périt avec quatorze cent trente Calabrais.

Nous n'étendrons pas plus loin cette triste nomenclature. Contentons-nous de dire que , dans un espace de dix lieues de long sur six de large compris entre le fleuve Metramo, la mer et les Apennins, il ne resta pas un seul édifice entier, il n'y eut pas un arpent de terre qui ne changeât de forme ou de position, ou ne souffrît des dommages considérables.

Après les secousses du 5 février, quelques autres plus faibles furent ressenties. Le 28 mars, un tremblement épouvantable

Fig. 88. Désastre de Scylla.

vint ébranler de nouveau la malheureuse Calabre. Le centre de ce dernier ébranlement était remonté vers le nord ; il se trouvait dans les Apennins. La Calabre ultérieure et les provinces du royaume de Naples en eurent le contre-coup. Des deux côtés des Apennins, tout le territoire fut ébranlé. Ce tremblement de terre fut annoncé par un bruit souterrain semblable à un coup de tonnerre et qui se renouvelait à chaque secousse. Les mouvements du sol furent très-compliqués; il y avait, comme au 5 février, des tournoiements et des ondulations du sol , interrompus par des soubresauts de haut en bas.

Nous ne donnerons pas la nomenclature de toutes les villes et bourgs qui furent renversés ou rendus inhabitables par ce nou-

veau tremblement de terre. Les effets destructeurs furent moindres d'ailleurs qu'au 5 février. Les villes qui souffrirent le plus, telles que Nicotera, Tropea, Monteleone, Squilace, Nicastro, Catanzaro, San-Severino etCotrone, ne furent point totalement renversées. Les secousses du 28 mars augmentèrent les désordres de Messine, et accrurent les dommages de Reggio.

Les tremblements de terre continuèrent pendant toute l'année 1 783. On en ressentit môme plusieurs dans les mois de février et mars 1784. Mais aucune de ces dernières secousses ne peut être comparée à celles des 5 février et 28 mars.

Hamilton, l'ambassadeur anglais qui parcourut tous ces pays peu de temps après leurs désastres , évalue à environ quarante mille le nombre des personnes qui périrent par les tremblements de terre en Sicile et dans les deux Galabres; vingt mille autres succombèrent à la suite des fièvres contagieuses et des épidémies occasionnées par l'infection cadavérique , l'insuffisance des aliments et le défaut d'abri contre les intempéries de l'air.

Le plus grand nombre des victimes furent ensevelies sous les ruines des maisons et des édifices. Un certain nombre, surtout les paysans qui fuyaient à travers la campagne, furent engloutis dans les fissures qui s'ouvraient sous leurs pas. Il est probable que leurs squelettes sont encore enterrés à plusieurs centaines de mètres , dans ces fissures refermées.

Beaucoup de personnes périrent consumées dans les incendies qui suivaient la chute des maisons. Ces incendies sévirent avec fureur dans les villes qui, comme Oppido, renfermaient d'immenses magasins d'huiles.

Un grand nombre de victimes auraient pu être sauvées, si les secours ne leur avaient manqué. Malheureusement, dans ces affreuses et subites calamités, chacun, occupé de ses propres malheurs ou de ceux de sa famifie, songe bien rarement à porter des secours. D'ailleurs, le petit nombre des survivants empêche de tenter des secours efficaces. On cite quelques traits de dévouement inspirés par l'amour maternel, la tendresse conjugale ou l'amitié ; mais, à côté de ces traits isolés de dévouement, de combien d'actes atroces l'humanité n'eut-elle pas alors à gémir I

Au moment du tremblement de terre de Messine, la marquise de Spadara, française, fille d'un gentilhomme provençal, s'était

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évanouie, et avait été emportée par son mari, qui l'avait entraînée jusqu'au port. Ayant repris ses sens, elle s'aperçoit que son fils n'est point avec elle. Elle profite, pour s'échapper, d'un moment où son mari est trop occupé pour veiller sur elle ; elle court à sa maison encore restée debout, et s'empare de son fils au berceau. Mais l'escalier croule au devant de ses pas, et lui ferme la retraite. Elle fuit de chambre en chambre, toujours suivie par les éboulements successifs, et arrive sur le balcon, son dernier asile. Montrant son fils dans ses bras, elle implore les secours des rares témoins de cette triste scène. Mais dans ce désastre public il fallait peu compter sur la pitié d'autrui. L'incendie ne tarda pas à s'attacher aux ruines de la maison; la malheureuse marquise de Spadara tombe écrasée, et périt dans les flammes, tenant encore dans ses bras l'objet de sa tendresse et la cause de sa mort.

Le bas peuple de la Calabre manifesta, au milieu des horreurs du tremblement de terre de Messine , une afl'reuse dépravation . Sur les murs chancelants, parmi les ruines fumantes, on voyait des hommes bravant un imminent danger, fouler aux pieds des victimes à moitié ensevelies, qui réclamaient en vain leurs secours, pour aller fouiller de riches décombres, forcer et piller les maisons restées debout. Ils dépouillaient encore vivants des malheureux qui leur auraient donné les plus fortes récompenses, s'ils avaient voulu les dégager. A Polistena, un homme de qualité avait été enterré, la tête en bas, sous les ruines de sa maison : on ne voyait que ses jambes, qui dépassaient en l'air. Son domestique accourut, mais ce fut pour lui enlever les boucles d'argent de ses souliers , et il se sauva aussitôt sans vouloir porter secours à son maître, qui parvint pourtant à se délivrer seul. La plupart des paysans de la Calabre qui se trouvaient en rase campagne le 5 février, se précipitèrent dans les villes encore fumantes delà poussière : « Ils y vinrent, ditDolomieu, non pour y porter des secours, aucun sentiment d'humanité ne se fit entendre chez eux dans cette affreuse circonstance, mais pour y piller ^ »

Le petit nombre de survivants empêchait souvent, avons-nous dit, que l'on pût songer à porter secours aux personnes ensevelies. Une mère échevclée, couverte de sang, un père à demi fou

1. Mémoire sur les tremblements de terre de la Calabre pendant l'année 1783, par Déodat de Dolomieu, in-4°, p. 12.

de douleur, entendaient partir de dessous terre les gémissements des êtres qui leur étaient chers ; ils reconnaissaient leurs voix, et, certains de la place exacte où ils se trouvaient enterrés, ils ne pouvaient pourtant leur fournir aucune aide. Le manque de bras, la masse énorme de décombres qu'il aurait fallu déplacer, rendaient inutiles tous les efforts de ceux qui cherchaient à les délivrer, et qui se voyaient réduits à écouter avec désespoir les plaintes des victimes, et jusqu'aux gémissements de leur agonie. Ces cris souterrains se sont fait quelquefois entendre plusieurs jours de suite.

Dans la ville de Terranova , quatre moines de l'ordre de Saint- Augustin, qui s'étaient réfugiés dans la sacristie, n'avaient point péri, grâce à la voûte qui avait soutenu le poids des décombres. Mais comment leur aurait-on porté secours? Sur plus de cent moines que renfermait le couvent, un seul avait pu se sauver, parce que sa vigueur extraordinaire lui avait permis de soulever la masse de débris qui avaient englouti ses compagnons. Errant, seul et désespéré, il entendit, pendant quatre jours, les cris des quatre malheureux enfermés sous la voûte de la sacristie ; leurs voix s'éteignirent peu à peu, et plus tard, quand toutes ces ruines furent déblayées, on retrouva leurs corps les bras entrelacés.

« J'ai parlé, dit Dolomieu, à un très-grand nombre de personnes qui ont été retirées des ruines dans les différentes villes que j'ai visitées, elles m'ont toutes dit qu'elles croyaient que leurs maisons seules avaient été renversées, qu'elles ne pouvaient penser que la destruction fût aussi générale, et qu'elles ne concevaient pas comment on tardait autant à venir leur porter des secours. Une femme, dans le bourg de Cinque-Frondi^ fut retrouvée vive le septième jour. Deux enfants qu'elle avait auprès d'elle y étaient morts de faim et étaient en putréfaction. L'un d'eux, appuyé sur la cuisse de sa mère, y avait occasionné une putréfaction semblable. Beaucoup d'autres personnes sont restées trois, quatre et cinq jours ensevelies ; je les ai vues, je leur ai parlé et je leur ai fait exprimer ce qu'elles pensaient dans ces affreux moments. De tous les maux physiques, celui dont elles souffraient le plus était la soif. Le premier besoin que témoignèrent aussi les animaux retirés du milieu des ruines, après un jeûne qui est allé quelquefois jusqu'à plus de cinquante jours, fut de boire; ils ne pouvaient s'en rassasier. Plusieurs personnes, enterrées vives, supportèrent leur malheur avec une fermeté dont il n'y a pas d'exemple. Je ne crois même pas que la nature humaine en soit capable, sans un engourdissement presque total dans les facultés intellectuelles. Une femme d'Oppido, âgée de dix-neuf ans, et jolie, était pour lors au terme de sa grossesse; elle resta plus de trente heures sous les ruines; elle en fut retirée par son mari, et accoucha peu d'heures après, aussi

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heureusement que si elle n'eût éprouvé aucun malheur. Je fus accueilli dans sa baraque, et parmi beaucoup de questions, je lui demandai ce qu'elle pensait pour lors. « J'attendais, » me répondit-elle.

Nous terminerons ce triste tableau par une remarque d'un autre ordre et qui a son intérêt. Le pressentiment des animaux à l'approche des tremblements de terre est un fait qui a été partout remarqué. Alors que rien n'annonce aux hommes l'imminence de ce phénomène subit, les animaux le signalent parleur agitation et leurs cris. Tous les animaux sans exception ont cet étrange pressentiment, mais on l'a plus particulièrement noté chez les oies, les canards et les animaux de basse-cour. « Pendant les tremblements de terre du 5 février, les hurlements des chiens étaient si forts, dit Dolomieu, qu'on ordonna de les tuer. » Les bœufs, les chevaux répandus dans la campagne, manifestaient la même agitation. De Humboldt rapporte que, dans les tremblements de terre si fréquents dans l'Amérique méridionale, les bœufs et autres animaux domestiques tiennent leurs quatre jambes fortement écartées, comme s'ils espéraient diminuer ainsi le danger d'être précipités dans une crevasse, qui viendrait subitement à s'ouvrir sous leurs pas. C'est ainsi que, dans les mêmes contrées, on recommande aux hommes, au moment des secousses d'un tremblement de terre, de tenir les bras écartés du corps, en forme de croix. C'est là une précaution que l'expérience et la tradition ont enseignée à l'habitant du Nouveau Monde. Mais qui a donné au bœuf, à l'oiseau de basse-cour, ce pressentiment extraordinaire? Bel argument à opposer, entre mille, à ceux qui ne craignent pas de refuser l intelligence aux animaux.

Les volcans. — Volcans centraux et volcans en séries. Distribution géographique des volcans.

L'apparition d'un volcan est liée de la manière la plus intime au phénomène des tremblements de terre. A la suite de ces grands ébranlements du sol, il arrive souvent qu'une fissure verticale, ou plus ou moins sinueuse, s'établit dans l'épaisseur de l'écorce terrestre. Quand cette fissure reste permanente, elle établit une communication directe entre l'intérieur et la surface de la terre, et il se forme ainsi un volcan actif.

Nous n'avons pas, d'après le titre et le but de ce livre, à nous étendre sur les phénomènes divers des actions volcaniques. Cette étude est du ressort de la géologie , et nous renvoyons au premier volume de cette collection, La terre avant le déluge, pour le tableau sommaire des phénomènes volcaniques. Nous devons nous borner à étudier ici les volcans au point de vue géographique, c'est-à-dire à considérer leur distribution sur le globe.

Léopold de Buch, dans l'appendice de sa célèbre Description des îles Canaries, a établi que l'on peut ranger en deux classes, essentiellement différentes, tous les volcans de la surface de la terre : les volcans centraux et les chaînes volcaniques ou volcans en séries.

On appelle volcan central, celui qui ne peut se rattacher à d'autres volcans, et chaînes volcaniques, une suite de volcans qui se succèdent en série longitudinale dans une même direction, et dont les cratères forment comme des cheminées communiquant avec une même fente du globe.

On trouve quelquefois vingt ou trente volcans ainsi disposés en séries linéaires et se rattachant évidemment à une même fente.

TEMPÉRATURE DU GLORE.

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