Buckland, Reliquiœ diluvianœ
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le simple touriste. Nous allons passer rapidement en revue quelques-unes des cavernes les plus renommées du globe, en nous attachant seulement au côté pittoresque de ces régions souterraines que l'on a si rarement l'occasion d'explorer.
On compte parmi les plus grandes cavernes, celle de Guacliaro, située dans la vallée de Caripe, en Colombie, qui fut visitée par M. de Humboldt. On y entre par une voûte de 24 mètres de hauteur, sur 27 de largeur. La roche escarpée qui la domine est couverte d'une végétation luxuriante, composée d'arbres gigantesques , de buissons en fleur et de lianes qui pendent de la voûte en guirlandes et festons, sans cesse agités et balancés par les courants d'air. En suivant le lit d'un large ruisseau qui sort de la grotte, M. de Humboldt trouva encore, 40 mètres après, le même ruisseau bordé de Bananiers aux larges feuilles, qui atteignaient une élévation de 6 mètres. Jusqu'à une distance de 140 mètres de l'orifice, la lumière du jour pénétrait encore assez pour qu'on pût se dispenser d'allumer des torches, car la grotte conserve, sur une grande longueur, la même direction. En poussant plus loin, on entendit les cris des oiseaux de nuit, appelés Guacharos, qui font leur séjour au fond de cet antre. Ils nichent dans les innombrables crevasses dont la roche est percée , à 20 mètres environ au-dessus du sol. Leurs cris , répercutés par les parois de la voûte, produisaient une indescriptible clameur.
Jusqu'à une distance de 485 mètres de l'orifice, la grotte conserve les dimensions de l'entrée. L'ombre festonnée des stalactites se projetait en noir sur le fond lumineux d'une belle colline que le soleil éclairait de ses rayons, et qui faisait face à l'entrée de la grotte. Il fallut ensuite se hisser sur une élévation abrupte où le ruisseau forme une cascade. A partir de ce point, la hauteur de la voûte se réduit à 13 mètres environ, et le sol est couvert d'un terrain noir, sur lequel poussent quelques herbes rabougries. Mais à mesure que le corridor se rétrécissait, les cris des oiseaux devenaient plus assourdissants. Ces clameurs firent tant d'impression sur l'esprit des guides indiens, qu'ils refusèrent de s'avancer plus loin, ce qui mit un terme à l'exploration de M. de Humboldt. 11 avait pénétré jusqu'à 820 mètres de l'orifice quand il fut contraint de revenir sur ses pas.
Au pied des coteaux calcaires qui bordent la rivière Verte,
dans le Kentucky (Amérique du Nord), à plus de 100 kilomètres au sud de Louisville, se cache, sous les broussailles d'une végétation exubérante , l'entrée de la plus vaste des cavernes connues jusqu'à ce jour : la caverne dit Mammouth (fig. 109). On a
déjà exploré une dizaine de lieues dans ce dédale sans en bien connaître tous les replis, qui se noient dans d'épaisses ténèbres. Un voyageur, M. L. Deville, en a donné récemment une intéressante description.
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Accompagné de lun des nombreux guides qui se trouvent à l'entrée de la caverne pour diriger les touristes, et muni d'une lampe de mineur, notre voyageur descendit d'abord 60 marches. Il se trouva alors dans une galerie haute et large d'une vingtaine de mètres et longue d'un kilomètre, à laquelle on a donné le nom de Salle d'Aiiclubon. Elle aboutit à la Rotonde, vaste salle d'où rayonnent de nombreux couloirs. Un de ces couloirs conduit à un carrefour dont la voûte forme une nef immense , décorée d'immenses stalactites, et que l'on appelle V Église. Des concrétions de stalactites calcaires y forment des colonnades, des stalles, et y dessinent même une sorte de chaire où plus d'un ministre protestant est venu prêcher. En sortant de ce temple naturel, on arrive, par une série de corridors, à la Chambre des revenants, où l'on a découvert autrefois une immense quantité de momies indiennes. Ce vaste cimetière d'une race disparue sert aujourd'hui de buvette; les femmes des guides y tiennent des rafraîchissements et même des journaux. Quelques malades qui habitent ces souterrains, pour profiter de leur atmosphère salpêtrée, se réunissent dans cette partie de Timmense catacombe.
Si l'on descend le long de plusieurs échelles, et que l'on franchisse un vieux pont de bois, dont l'apparence de vétusté est peu rassurante, on arrive à un sentier étroit, dont la voûte finit par s'abaisser tellement, qu'il faut marcher en rampant; ce couloir a reçu le nom expressif de Chemin de Vhumllité. Il aboutit à la Chaire du Diable, sorte de balcon au-dessous d'une ouverture taillée dans le rocher, et conduit à V Abîme sans fond. C'est un noir précipice, dont la profondeur surpasse toute imagination. Des cornets de papier huilé que l'on y jette enflammés s'éteignent avant d'arriver au fond. On raconte que deux nègres fugitifs, poursuivis à outrance dans ce sombre labyrinthe, par leurs persécuteurs, se sont précipités dans le gouffre effrajant. Une corde de 300 mètres n'atteint pas le fond de cet abîme ^ En montant et descendant toujours, on arrive sous l'immense dôme du Mammouth, dont la coupole, qui a 130 mètres d'élévation, se
I. On dit qu'à Fre.lerickstall , en Suèie, il existe une fente dans une roche granitique, dont la profondeur est telle que la chute d'une pierre ne s'y fait entendre qu'au bout d'une minute et demie ou deux minutes, ce qui donnerait, par un calcul facile à faire, 12 ou 18 kilomètres, deux fois la hauteur des plus hautes montagnes du globe !
perd dans les ténèbres. Un sentier qui s'élève en toiirnojant mène presque au sommet de ce dôme, qui consiste en une voûte noire parsemée de cristaux brillants : c'est la Chambre étoilée. Éclairée par une lampe, cette coupole, tout incrustée de
brillants stalactites, scintille comme le ciel d'une nuit d'été. Par une adroite gradation de la lumière, les guides savent imiter le lever de l'aurore ou l'arrivée de la nuit. Après avoir traversé, à quelque distance de là, un bassin de
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8 à 10 mètres, que l'on appelle Dead sea (mer morte), on arrive à un large cours d'eau qui porte le nom de Styx et qu'il faut traverser en canot.
f Je monte, dit M. Deville, dans la gro sière barque de Caron. Mon noir nautonier pousse quelques cris et les voûtes résonnent au loin; on dirait les gémissements des âmes en peine condamnées à ces ténèbres éternelles. Nos lumières répandent des teintes rougeâtres sur les roches qu'elles profilent d'une façon étrange, pendant que sur l'eau du Styx tout émaillée de brillants refiels, tranche vigoureusement la silhouette du nègre. Ce spectacle étrange me jetait dans des réflexions singulières, lorsqu'un hruit épouvantable retentit soudain dans la caverne. On eût dit un immense éboulement. Ce n'était toutefois qu'une surprise de mon guide- . qui montrait ses dents blanches en riant aux éclats. Tandis qu'absorbé dans mes rêveries, j'oubliais sa présence, il était descendu à terre, et fra[ pant à coups redoublés sur une pièce d'étoffe, il avait éveillé ce ffacas d'échos qui venait interrompre en sursaut le cours de mes réflexions. »
Au bout d'une demi-heure de navigation, on met pied à terre sur un sable fin. A quelque distance on aperçoit une petite source sulfureuse, puis Y Avenue de Cleveland qui mène au Salon de neige, dont les murailles sont dune éclatante blancheur. Des sentiers très-accidentés conduisent de là aux montagnes Rocheuses, amas de rochers détachés de la voûte, à travers lesquels on parvient à la grotte des Fées, où les stalactites forment des colonnades, des arceaux et des arbres d'un aspect magique. Le bruit des gouttes d'eau qui tombent de toutes parts donne d'étranges sonorités à ce sombre labyrinthe. Au fond de la salle, est un groupe gracieux qui imite un Palmier d albâtre, au sommet duquel jaillit une source.
Quand on est parvenu à la grotte des Fées, on a parcouru 4 lieues. Il faut dix heures pour l'aller et le retour. Aussi, quand on revient de cette longue excursion souterraine, on salue avec une satisfaction facile à comprendre la lumière du jour.
Les grandes cavernes de la vallée de Castletan, en Angleterre, dont l'une a une longueur totale de plus d'un kilomètre, rappel- . lent, sauf leur moindre étendue, les magnifiques grottes souterraines de l'Amérique du Nord, que nous venons de décrire. Elles offrent aussi une suite d'évasements successifs et d'étranglements, des gouffres sans fond, des lacs souterrains qu'il faut traverser en bateau, des piliers immenses, formés de brillantes stalactites, qui supportent la voûte, et étincellent par la réflexion
de la clarté des torches; elles réunissent enfin tout le merveilleux spectacle que présentent les grottes souterraines.
Une autre grotte à stalactites célèbre est celle de l'île Antiparos, située dans l'Archipel grec. On y descend par un puits, au moyen d'une échelle de corde, et l'on arrive ainsi à une très-belle grotte de 70 mètres de haut sur 80 de large. Au fond de la grotte, on aperçoit une pyramide isolée, haute de 15 mètres, semblable à une tiare relevée de plusieurs chapiteaux cannelés; M. de Nointel y fit célébrer la messe en 1673, devant une nombreuse assistance.
En France, la grotle de Miremont, qu'on appelle aussi le Trou de Granville, et qui est à peu de distance de Bagne, se compose d'une longue suite de chambres très-régulières, dont les plafonds offrent des incrustations siliceuses.
Une grotte très-remarquable par l'élégance de ses colonnes et ses piliers de stalactites, est celle de Ganges (Hérault), connue sous le nom de grotte des Demoiselles. Elle est creusée dans le terrain silurien, tandis que la plupart des cavernes du globe sont creusées dans le calcaire jurassique.
La grotte des demoiselles occupe l'intérieur de la colline du Taurat, à quelques centaines de mètres du viliage de Saint- Bauziile et à une lieue de la ville de Ganges (Hérault). L'ouverture de la grotte est placée sur le plateau de la colline du Taurat. De ce plateau, recouvert de chênes verts, on domine le vallon, un frais vallon cévenol, encadré de montagnes et traversé par l'Hérault.
M. Ernest Hamelin a publié, en 1861, dans le journal le Messager du Midi de iVlontpellier, le récit d'une excursion à la grotte des demoiselles. Nous rapporterons ici une partie de cette intéressante description de l'une des merveilles naturelles de la France, qui n'a que le tort d'être peu connue :
« Vers l'extrémité nord du plateau de la colline du Taurat, dit M. Ernest Hamelin, le rocher parait s'être effondré sur une superficie de quelques mètres et présente une excavation circulaire assez profonde : c'est l'entrée de la grotte. Une rampe de fer, et plus bas, une échelle, sont disposées pour en faciliter l'accès. Au bout de quelques minutes, nous nous trou- * vions tous réunis au fond de cette sorte de puits. L':s boug-ies et les torches s'allument, et, disant pour quelque s heures adieu au soleil, nous disparais-îOns avec nos guides par une fissure qui forme l'entrée du Vestibule.
« Nous a\ ons à peine fait quelques pas, et déjà nous pouvons nous faire une idée de la puissance dus dépôts calcaires accumulés dans la caverne. Des stalactites énormes dressent leurs blanches et capricieuses silhouettes ;
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les parois du rocher semblent tapissées d'une neige pétrifiée, mouchetée çà et là de cristaux transparents comme des glaçons, s'irisant de toutes les couleurs du spectre sous les rayons de nos lumières.
c Ce n'est pourtant que le prélude de merveilles bien plus étranges. Nous sommes descendus au fond du Vestibule , qu'une porte isole des autres parties : c'est une précaution prise contre les indiscrets qu'une curiosité imprudente porterait à s'aventurer, sans guides, dans l'inextricable dédale dans lequel nous pénétrons. Nous cessons de descendre quelques instants, pour monter vers la salle du Manteau royal. Là, nous trouvons une bizarre et magnifique surprise : une immense draperie de pierre, artistement jetée sur un portemanteau de rocher, pend d'une saillie de la voûte et étale ses plis harmonieux et ondulants comme le velours ou le satin. Rien n'est curieux et étonnant comme cette singulière œuvre de la nature : certains détails sont réellement modelés avec un art féerique.
« Nous nous arrachons à ce spectacle et descendons vers la Grande- Salle, ou salle de la Vierge. Jusqu'ici notre pérégrination souterraine s'était effectuée sans trop d'encombre : quelqu 's fissures un peu étroites, quelques escarpements un peu brutaux à fi anchir, à cela s'étaient à peu près bornés nos efforts de gymnastique. Mais maintenant chacun doit déployer toutes les ressources deson agilité et de sa vigueur musculaire; il doit prendre les positions les moins usitées dans la vie habituelle, ramper sur le ventre ou se traîner sur le dos, marcher courbé à tous les degrés possibles et impossibles, se glisser le long des parois sur une saillie large comme deux travers de main, descendre des rochers presque à pic et aussi élevés que des maisons, se cramponner, la bougie aux dents, à toutes les asiiérités, et le plus souvent ne faire un pas qu'après avoir soigneusement éclairé la place où il mettra le pied. Ne nous posons pas en héros, cependant : il n'y a plus aujourd'hui de danger sérieux. Les endroits vraiment périlleux, le fameux pas du Diable, par exemple, par oij Ton entre dans la Grande-Salle, ont été garnis de rampes de fer, et une échelle de même matière y remplace l'aventureuse échelle de corde d'autrefois. Les guides sont là, d'ailleurs. Aucun accident n'est jamais survenu, bien que d'élégantes dames aient à plusieurs reprises courageusement exploré la grotte dans ses moindres détails.
« De magnifiques compensations sont d ailleurs réservées à nos fatigues. La salle de la Vierge, où nous venons de pénétrer, regoige, à la lettre, des plus étranges et des plus surprenantes formations; nulle part au nionde, assurément, la nature n'a accumulé avec plus de profusion des œuvres plus merveilleuses. Citons seulement le Manteau impérial, admirable draperie du même genre que celle que nous avons vue au sortir du Vestibule; citons surtout les Grandes-Orgues , la plus imposante de ces biZarres et gigant sques créations du hasard. A la vue de ces piliers d'albàtre hauts comme des clochers de cathédrale, de ces buffets énormes se détachant de la paroi circulaire avec un relief effr.iyant, d i cette coupole tapissée d'aiguilles blanches, dentelée, fouillée comms par le patient ciseau d'un sculpteur du moyen âge, on se sent un moment comme anéanti. Chaque feu de Bengale qui s'allume, éclairant d'une lumière différente cette scène émouvante et grandiose, arrache à toutes les poitrines des cris d'admiration.
«Mais nous voici près de la pièce légendaire de la caverne, de celle qui a donné son nom à la vaste salle où nous nous trouvons. Aussi notre chef des guides ne néglige-t-il aucun moyen de la produire sous son plus magique aspect, et tire-t-il de la mise en scène naturelle le plus habile parti. C'est un vrai coup de théâtre, plus le gigantesque des proportions. Nous arrivons à un point où notre marche est subitement arrêtée par un précipice, que le rocher embrasse dans une courbe s^mi circulaire. Sur l'invitation de notre guide, toutes les lumières s'éteignent. Pendant ce
Fig. 111, Grotte des Demoiselles, à Ganges (Hérault). — Salle de la Vierge.
temps, il se glisse le long de la paroi, au-dessus du gouffre, et place un feu de Bengale sur une corniche. Tout à coup la flamme jaillit et vient frapper en plein une statue de femme drapée et couronnée, surgissant du milieu de l'abîme et détachant, sur le noir absolu du fond, la bizarre et merveilleuse ébauche de ses formes colossales. C'est la Vierge. La première impression est vraiment saisissante et explique facilement les naïfs et miraculeux récits auxquels ce singulier phénomène a donné naissance dans la contrée. « La Vierge est le dernier tableau de cette longue et fantastique galerie;-
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mais nous tenions à descendre jusqu'au fond de la grotte. C'était un peu vanité de touristes, mais surtout désir de nous assurer de la hauteur exacte de la voûte, que Marsollier en 1782, et tous les explorateurs après lui, ont évaluée à 100 mètres.
«Bientôt nous aspirons à pleins poumons le grand air sur le plateau du Taurat. Nous quittons enfin nos braves guides, le souvenir plein de ces impressions qui ne s'effacent plus, et notre voiture nous emporte bientôt vers la charmante petite ville de Ganges. »
Dans le désert de la Thébaïde, en Egypte, on peut visiter les
Fig. 112. Entrée des grottes de Samoun.
célèbres grottes de Samoun, ou grottes des Crocodiles (fig. 112), dont l'entrée est une crevasse irrégulière, à fleur de terre, large de 1 mètre et profonde de 3, au milieu d'un terrain granitique couvert d'une interminable chaîne de monticules ou de mamelons sablonneux. Ces sombres cavernes, aux parois noires, que recouvre un enduit pûteux, renferment d'innombrables momies de toutes sortes, et surtout des Crocodiles embaumés. Des nuées
de Chauves-souris les infestent et se heurtent contre le visage du visiteur.
La décomposition, l'altération des basaltes par l'action de l'air
Fig. 113. Grotte de Fingal.
OU des eaux, a formé plusieurs grottes naturelles qui revêtent un aspect tout particulier d'élégance par leurs hautes colonnes prismatiques. La plus célèbre de ces grottes basaltiques est celle de l'îlot de Staffa : on la connaît sous le nom de grotte de Fingal
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(fig. 113). On trouve dans la même île la grotte de Boat, de Cormoranî, etc.
Staffa n'est qu'un bloc de basaltique, resté debout au milieu d'une masse éruptive qui forme l'île de Mull, sur la côte occidentale de l'Ecosse. La grotte de Fingal, que les vagues ont creusée dans le basalte, s'ouvre sur la mer par une entrée de 20 mètres de hauteur sur 1 2 de large, formée de deux rangées de colonnes verticales parfaitement régulières, et surmontées d'un cintre naturel. L'intérieur est une longue voûte de proportions si élégantes qu'elle semble avoir été taillée et ciselée par d'habiles artistes. Chaque pilier, et même chaque fragment de pierre, est exactement prismatique et taillé à faces régulières. La mer passe d'un bout à l'autre de la grotte. La lumière du jour devient très -faible à son extrémité; grâce à ce demi-jour, les petites colonnes prismatiques groupées semblent figurer le chœur d'une église, avec ses orgues noircies par le temps. Quand la mer est tranquille, on distingue sous les eaux, profondes de 5 mètres, le fond de la grotte, semblable à un beau parquet de marbre noir. Mais ordinairement la mer est agitée ; ses vagues se brisent et se divisent en écume, en frappant avec fracas contre le fond et les parois de la caverne.
Si l'on pénètre jusqu'à l'extrémité de la grotte, on aperçoit, un peu au-dessus de la surface de l'eau, une espèce d'antre d'où sortent des sons harmonieux, ou du moins agréables, chaque fois que l'eau tombe au fond du gouffre. C'est cette circonstance qui a valu à cette grotte le nom qu'on lui donne dans le pays de- Galles, et qui signifie cave de Musique {Llaimh hinn).
L'eau qui existe dans toutes les cavernes passe quelquefois à l'état de glace. Parmi ces glacières naturelles, les plus célèbres sont celles de Fondeurle, où l'on exploite la nappe de glace pour les villes voisines ; celle de la Chaux, à six lieues de Besançon ; celle de Saint-Georges, dans le Jura ; enfin celle du Mont-Yergi. Le sol de ces curieuses cavités est une nappe de glace limpide, et de leurs voûtes pendent d'énormes glaçons, semblables à de brillantes stalactites. Lorsqu'on y pénètre avec des torches allumées, la lumière, se reflétant sur les innombrables cristaux de glace, produit des magnificences dignes des contes des Mille et une Nuits.
Produite par le froid d'un hiver rigoureux, la glace de ces
cavernes s'y maintient, une fois formée, en raison de la mauvaise conductibilité de l'air pour le calorique.
De quelques cavernes, et quelquefois de simples fentes, s'échappent quelquefois des courants d'air froid, dont l'explication a beaucoup occupé les naturalistes. Horace de Saussure cite les caves d'air froid du mont Testaceo, à Rome, de l'île d'Ischia, de Saint-Marin, de Cesi, de Ghiavenne, de Caprino, de Mendrisio, d'Hergisweil, près de Lucerne, etc. On en trouve aussi en Catalogne, au pied du volcan du Batet, où le peuple lui donne le nom de bufadors, et où ils sont un véritable bienfait. En hiver, le courant s'affaiblit et cesse complètement, ou même se renverse alors. Les caves du village de Roquefort, dans le Languedoc, doivent leurs qualités spéciales pour la préparation du fromage de Roquefort, à un courant froid continu qui traverse les grottes souterraines de la montagne.
Tous ces phénomènes s'expliquent aisément par l'existence d'orifices correspondants, situés à des niveaux plus élevés que ceux que l'on connaît, et qui donnent naissance à des courants d'air quand l'air extérieur et l'air intérieur ne sont pas en équilibre de température, ainsi que nous l'avons déjà expliqué à propos des courants d'air qui sortent de dessous les glaciers.
Quand un accident local a emporté la voûte des cavernes ou des grottes, ces cavités, ordinairement closes, deviennent alors de véritables gouffres.
Dans la plupart des gouffres viennent se perdre d'abondants cours d'eau. Ils ne sont pas rares dans le Jura, et, selon toute apparence, ils communiquent avec des cavernes étendues. La Grèce présente un grand nombre de ces gouffres. Dans chaque bassin fermé de cette contrée, il existe une ou plusieurs cavités profondes dans lesquelles se dégorgent les lacs et les eaux sauvages qui nuiraient singulièrement aux récoltes si elles séjournaient sur le sol argileux. Ces trous, qui absorbent le trop-plein des eaux superficiehes, s'appelaient chez les anciens chasma; on les nomme aujourd'hui katavothraK Ils sont situés, en général, au pied des montagnes qui entourent le bassin.
1. p. de Boblaye, Expédition scientifique de Morée, tome II, deuxième partie.
Les rivières et les fleuves. — Cours supérieur des fleuves et rivières. Torrents, chutes d'eau, cataractes et rapides.
Les fleuves et les montagnes forment les divisions les plus naturelles du sol : ce sont des lignes de partage qui deviennent souvent les frontières des empires ou des pays, et qui limitent les nationalités. Les bassins des fleuves appartiennent plus particulièrement aux terrains inclinés qui s'élèvent par degrés et forment une sorte d'intermédiaire entre les plateaux et les plaines basses. Leur pente plus ou moins rapide, leur situation relative par rapport aux grandes plaines et à l'océan, enfin leur orientation, sont autant de caractères distinctifs qui donnent leur individualité propre à chacun de ces grands échelons du globe qu'on nomme les bassins géographiques ou orographiques. Leur importance dépend du nombre des rivières et des fleuves qu'ils produisent; et quant aux fleuves, ou cours d'eau, leur importance tient à leur débit et à la longueur de leurs cours.
Le débit d'un fleuve dépend de la largeur et de la profondeur du lit, ainsi que de sa pente, qui est en corrélation avec la rapidité de son cours. Son développement résulte de la distance entre la source et l'embouchure d'une part, et d'autre part du nombre de tributaires et des ramifications que présente le cours d'eau. Une rivière, insignifiante en apparence, peut acquérir une importance considérable par les circonstances du terrain. Pour ne citer qu'un exemple, l'Isar, petite rivière bavaroise, reçoit sur son parcours 860 courants d'eau sur la rive gauche et 433 sur la droite ; elle est donc alimentée par 1293 sources, auxquelles s'ajoutent 136 lacs : toutes ces eaux arrivent à l'Isar par 103 tributaires. On comprendra quelle doit être l'utilité d'une pareille rivière pour le pays qu'elle arrose. L'Isar n'est pourtant elle-même qu'un des 34 tributaires du Danube, lequel ne compte point parmi les plus grands fleuves de la terre.
La règle du langage qui consiste à appeler du nom de fleuve
tout cours d'eau qui se rend à la mer, et rivière les affluents des fleuves, n'a rien de fixe, et vu ses nombreuses exceptions, elle ne peut être acceptée que d'une manière très-générale. Malte- Brun, le grand maître en géographie, pose ainsi les qualifications à donner aux cours d'eau, selon leur origine et leurs affluents :
« Les épanchements des sources et les écoulements des glaciers en fonte, forment de petits courants plus ou moins tranquilles : ce sont les ruisseaux. Les eaux des grandes pluies se précipitent avec plus de rapidité, et sillonnent les flancs des montagnes par des torrents impétueux et vagabonds. La réunion de ces courants forme des rivières^ qui, en suivant la pente du terrain, se réunissent le plus souvent dans un plus grand canal , qui prend le nom de fleuve et qui porte à l'océan le tribut de la terre. »
Mais le tributaire principal d'un bassin ne porte pas toujours le nom de fleuve. D'un autre côté, il est des rivières qui se perdent dans un marais, dans le sable ou dans un goufre ; d'autres dont le débit est sujet à des variations excessives. Tout cela prouve qu'en matière de géographie on ne peut pas toujours définir les mots avec rigueur, et établir des distinctions parfaitement nettes. Quand on vise trop à systématiser une science naturelle, on établit des règles qui souff'rent autant d'exceptions qu'elles reçoivent de confirmations.
L'ensemble des pentes et des vallées d'où découlent les ruisseaux qui viennent alimenter une grande rivière, s'appelle son bassin ou sa région hydrographique. Le lit d'un fleuve n'est autre chose que le canal où coulent ses; eaux ; il suit toujours le talweg de la vallée principale, et reçoit les tributaires que lui envoient les vaflées transversales ou secondaires.
Les groupes de montagnes, qui sont le berceau des sources et pour ainsi dire les pépinières des fleuves, forment des lignes de partage entre les eaux qui descendent de leurs versants opposés; les Aflemands leur ont donné le nom de ivasser-scheiden (partage des eaux). L'étude de ces masses saillantes de notre globe est du plus haut intérêt pour tous ceux qui ont à diriger des travaux hydrauhques, et qui par conséquent doivent connaître l'époque des crues et des débordements des rivières, la rapidité, le volume et la profondeur des eaux, ainsi que leurs qualités physiques, lesquelles dépendent nécessairement de la nature des terrains traversés.
Les habitants de la Mongolie regardent les lignes de partage
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des eaux comme des lieux sacrés; ils y rassemblent des tas de pierres; surmontés de drapeaux, devant lesquels le passant s'arrête pour prier. Les Tunguses ne passent jamais devant ces monceaux sans se faire un devoir d'y ajouter au moins une branche de cèdre, pour que les faites sacrés ne viennent pas à diminuer.
Les lignes départage, à l'intérieur des montagnes, rapprochent quelquefois deux cours d'eau que l'on n'est point habitué à associer par la pensée. Semblables à deux frères de lait destinés à se perdre de vue lorsqu'ils auront grandi, le Rhône et le Rhin naissent dans les Hautes-Alpes, à peu de distance l'un de l'autre; ils s'écartent ensuite pour aller se jeter, l'un dans la mer du Nord, l'autre dans la Méditerranée. Les sources du Missouri et de la rivière Golombia existent, dans les montagnes Rocheuses, en deux points à peine distants d'un quart de lieue ; cependant les embouchures de ces fleuves, situées l'une dans l'océan Atlantique, l'autre dans le Pacifique, sont éloignées, en ligne droite, d'environ mille lieues. On peut faire la même remarque pour la Dwina, le Niémen et le Volga, qui divergent suivant trois directions différentes. Leurs sources se confondent pour ainsi dire au milieu d'un vaste marais; ce qui prouve d'ailleurs que le sol ne présente pas toujours une élévation marquée au point de séparation de deux bassins opposés. Cette élévation est pourtant la règle la plus générale; les montagnes servent ordinairement de frontières naturelles à deux bassins hydrographiques.
Deux grands fleuves ou bassins, en apparence complètement étrangers l'un à l'autre, peuvent se rapprocher entre eux par l'intermédiaire de tributaires ayant leur source sur un même massif. Quand les sources sont très-voisines et situées sur des plateaux accessibles, de sorte qu'on puisse établir entre les deux versants une communication facile au moyen d'un canal, on appelle ces points de rapprochement ùq?» portages . On en trouve un exemple dans les monts Karpathes, où le Donajec et le Poprad, tributaires de la Vistule, prennent naissance non loin des sources du Gran, du iïernath, de la Waag, etc., qui se rendent au Theiss, affluent principal du Danube : on a même proposé d'y construire un canal, qui offrirait ainsi le moyen d'établir une communication entre la Baltique et la mer Noire.
Le cours des fleuves et des rivières se divise en trois parties,
que l'on désigne sous les noms de cours supérieur, moyen et inférieur, et qui offrent chacun des caractères propres assez marqués. Dans la partie supérieure, l'eau souvent se précipite plutôt qu'elle ne coule, entre des berges escarpées et en général rapprochées. C'est alors un torrent qui tombe de roche en roche avec impétuosité, se frayant un passage à travers les gorges et les anfractuosités qui resserrent ses flots écumeux, et formant des chutes ou des cascades. L'eau s'épanche ensuite dans les vallées plus larges et à pentes moins rapides ; là elle se calme et prend un mouvement plus doux. Dans les montagnes des Pyrénées, ces torrents se nomment gaves; les Espagnols les appellent quebradas; en Suède, ils portent le nom ^'elfs. Ces eaux indomptées se chargent d'air dans leurs chutes multipliées, ce qui leur donne une couleur argentée : ce n'est que plus tard, dans la partie moyenne de leur cours, qu'elles deviennent limpides et prennent une teinte foncée, bleue ou verdâtre. Certaines rivières gardent le caractère torrentiel pendant la plus grande partie de leur trajet : c'est ce qu'on observe sur les cours d'eau de la Scandinavie, de l'Ecosse, des Pyrénées, etc. La Doire et la Sezia, qui roulent dans des vallées profondes, sont de frappants exemples de ce genre de rivières.
Les cascades sont à coup sûr un des plus charmants spectacles que la nature offre à notre admiration. Les eaux s'élancent dans l'espace du haut d'un précipice; c'est d'abord un ruban argenté qui se déploie sur les flancs de la montagne, qui diminue bientôt et finit par se réduire en brouillard. Si le soleil frappe de ses rayons ces nuages d'eau divisée et flottants, il en fait des diamants étincelants, il les décore d'arcs-en-ciel ondoyants et mobiles.
Nous allons passer en revue les cascades les plus pittoresques, celles qui justifient le mieux les excursions des touristes.
La cascade de Gavarni ou de Marboré, dans les Pyrénées françaises, mérite d'être citée la première à ce point de vue. On la considère comme la source du Gave de Pau. Quand on remonte cette rivière on arrive sur le faîte du Piméné, qui sépare les vallées d'Estaubé et de Gavarni, et l'on aperçoit au sud le mont Perdu, la Maladetta et les autres grandes cimes qui couronnent le massif central des Pyrénées. Le Gave traverse une suite de défilés toujours plus courts et de bassins toujours plus resserrés,
LES EAUX DOUCES
à mesure que l'on approche de sa source. Tous ces bassins étaient autrefois des lacs d'où les eaux tombaient, d'étage en étage, en terribles cascades, avant d'avoir creusé le lit qu'elles parcourent actuellement.
L'entrée de la vallée de Gavarni, du côté du nord, est couverte d'ombrages touffus. Au hameau de Scia, dont les maisons sont éparses entre d'énormes blocs de rochers, le sentier aboutit à un pont d'une seule arche, élevé de 30 mètres au-dessus du torrent. De ce pont, on voit le Gave, encaissé entre deux murailles perpendiculaires, former une longue cataracte, s'élancer en bouillonnant sous la vieille arcade, et fuir comme l'éclair, sans flots ni écume, dans un tortueux défilé, caché sous une voûte d'épaisse verdure. Le pont de Scia, antique et dégradé, est revêtu de lierre qui pend de sa voûte en festons élégants.
Au détour d'un autre pont, on entre dans la campagne de Gèdres, et l'on marche entre des vergers et des haies de noisetiers. Au delà, les montagnes se resserrent, et le torrent s'aperçoit au fond de noirs précipices. Un éboulement immense de blocs de granit, irrégulièrement amoncelés, descend du haut des monts jusqu'au fond de la vallée. Ces blocs en ruine sont les monuments et les restes de la chute d'un contre-fort du Piméné. « Le Gave, comprimé, repoussé, divisé par ces ruines que toute sa furie ne peut écarter, leur échappe en mugissant et ajoute à l'horreur de ce chaos le tumulte de ses cataractes et le tonnerre de ses flots*.» Les touristes appehent ce grand tableau le Chaos (fîg. 114) ; les gens du pays le nomment la Peyrada.
C'est par le Chaos qu'on arrive au célèbre Cirque de Gavarni^ (fig. 115), petit village de quelques centaines d'habitants.
« Que l'on s'imagine une aire demi-circulaire, dit l'auteur que nous venons de citer, dont le sol se creuse en entonnoir et dont l'enceinte est un mur vertical de 400 mètres de haut, surmonté par les vastes gradins d'un amphithéâtre blanchi de neiges éternelles, et couronné lui-même par des rochers en forme de tours ayant des glaciers pour créneaux. Dix ou douze torrents tombent de cet amphithéâtre. Le plus considérable de tous, que l'on considère comme la source du Gave de Pau, se précipite d'une roche surplombée, en frappe une saillie vers les deux cinquièmes de sa chute, et se brise plus bas sur une projection plus saillante de la même roche. »