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Voyage du capitaine Cook, tome III

Montagnes de l'Europe. — Tableau des montagnes les plus élevées de l'Europe. — Le Mont-Blanc. — Histoire des principales ascensions du Mont-Blanc. — Élévation générale du continent européen.

Étudions maintenant les montagnes dans les cinq parties du monde, en commençant par celles de l'Europe.

Les montagnes de l'Europe se divisent en six groupes, ou systèmes principaux : le système Scandinave, le système britannique, le système ibérique, celui des Alpes, le système slavo-hellénique et le groupe sarmatique ou plateau de Valdaï.

Le groupe britannique est peu important : ses pics les plus élevés sont le Ben-Nevis et le Beù-Wyvis en Ecosse ; la chaîne des monts Grampians présente aussi quelques sommets remarquables. Le groupe Scandinave comprend les montagnes de la Norvège , formant des plateaux larges et élevés, qui sont fréquemment entrecoupés par des vallées profondes, d'un caractère hivernal et sauvage. A ce groupe appartiennent le Hardangar, le Langefield, le Dovrefîeld, les monts Kjœlen.

Le système ibérique embrasse les Pyrénées, dont quelques cimes atteignent de grandes hauteurs : le Malahile a 3485 mètres, le Mont-Perdu 3350, le Malore 3322, la Maladetta 3312. L'Espagne elle-même est un pays très-élevé; sa hauteur moyenne est estimée à plus de 700 mètres. Le Mulhacen, au sud-est de Grenade, atteint 3555 mètres, c'est le faîte de la Sierra-Nevada, ou chaîne neigeuse qui domine la côte méridionale de l'Espagne. Le détroit de Gibraltar la sépare du groupe paraUèle de l'Atlas

La hauteur moyenne de la crête des Pyrénées est de 2440 mètres, tandis que la ligne de faîte des Alpes, qui offrent des pics plus élancés, n'est que 2340 mètres; c'est donc une chaîne plus massive, plus trapue, pour ainsi dire, que la chaîne des Alpes.

Le système des Alpes s'étend sur une grande partie de l'Europe centrale; c'est le plus vaste et le plus important de l'Europe.

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RELIEFS DU GLOBE. 77

Nous représenterons dans le tableau placé en regard de cette page, la hauteur des cimes les plus élevées des chaînes de montagnes de l'Europe. Voici les altitudes des montagnes figurées sur ce tableau.

MONTAGNES DE l'eUROPE.

mètres

Hékia Volcan d'Islande 1690

Snéehaetta Monts Dofrines (Norvège). 2500

Langfield Monts Thaliens (Norvège). 2010

Ben-Nevis Monts Grampians (Ecosse) . 1330

Lowthez Monts Cheviots (Ecosse). . . 955

Plomb du Cantal Monts d'Auvergne (France). 1855

Puy-de-Dôme Monts d'Auvergne (France). 1470

Mont-Dore Monts d'Auvergne (France). 1900

Ballon de Guebviller Vosges (France) U30

Le Reculet Jura (France) 1715

La Dôle Jura (France) 1 680

Pic-du-Midi (de Bigorre) Pyrénées (France) 2875

Mont-Blanc Alpes françaises (France). . 4810

Mont-Rose Alpes (Italie) 4630

Mont-Cervin Alpes (Italie) 4505

Finsterarhorn Alpes helvétiques (Suisse).. 4360

Yungfrau Alpes helvétiques (Suisse).. 4180

Ortler Alpe rhétiques (Tyrol) 3920

Gros-Glockner Alpes noriques 3900

Marmolata Alpes carniques 3510

BucliaOrba Ile de Corse 2630

Ruska Poyana Karpathes 3025

Schneekoppe Riesengebirge 1645

Monts Estrella (Portugal) 2300

Mont-Perdu Pyrénées (Espagne) 3405

Maladetta Pyrénées (Espagne) 3480

Mulhacen Sierra-Nevada (Espagne). . . 3555

Tchardagh Balkan (Turquie) 3200

Olympe Balkan (Turquie) 1950

Monte-Corno Apennins (Italie) 2900

Etna Volcan de Sicile 3315

Vésuve. Volcan de Naples 1190

Nous ne saurions évidemment parler avec détails des diverses montagnes, dont les noms se trouvent inscrits dans le tableau qui précède. Nous bornerons nos récits et nos descriptions à la cime la plus élevée des montagnes de l'Europe, c'est-à-dire au colosse qui, sous le nom de Mont-Blanc, domine l'Europe entière. Abordons, en conséquence, les récits des tentatives diverses

qui ont été faites à diverses époques, pour gravir cette cime immense, qui fut considérée jusqu'à la fm du dernier siècle comme tout à fait inaccessible à l'homme. La figure 27 représente le panorama de la chaîne du Mont-Blanc, pris de la montagne du Buet, qui en est distante de plusieurs lieues.

La hauteur du Mont-Blanc est de 4810 mètres au-dessus du niveau de la mer. Avant le célèbre Horace Bénédict de Saussure, personne n'avait conçu l'idée audacieuse de gravir sa cime escarpée. On ignorait même si la raréfaction de l'air sur de si hauts sommets ne serait pas un obstacle à la vie de l'homme. Saussure n'avait pas vingt ans lorsqu'il songea à attaquer le géant des Alpes. Dans la première course qu'il fît è Ghamonix, en 1760, le jeune naturaliste fit publier dans toutes les paroisses de la vallée, qu'il donnerait une récompense assez considérable aux guides qui trouveraient une route praticable pour atteindre au Mont-Blanc. Il avait même promis de payer les journées de ceux qui feraient des tentatives infructueuses. Mais ces offres n'amenèrent aucun résultat.

Ce ne fut que quinze ans après, en 1775, que quatre guides de Ghamonix tentèrent de parvenir au Mont-Blanc par la montagne de la Gôte qui se dresse au-dessus du village des Bossons. Gette montagne située entre les glaciers des Bossons et de Tacconay, aboutit à des glaces et à des neiges qui continuent sans interruption jusqu'à la cime du Mont-Blanc. Après avoir franchi les obstacles que leur opposait la marche sur ces glaciers, entrecoupés sans cesse d'immenses crevasses, les quatre guides entrèrent dans une grande vallée de neige, qui semblait devoir aboutir directement au Mont-Blanc. Le temps était des plus favorables; on ne rencontrait ni des pentes trop escarpées, ni des crevasses trop larges, et tout semblait promettre le succès. Mais la raréfaction de l'air et la réverbération du soleil sur cette éblouissante surface, les fatiguaient au dernier point. Succombant à l'inanition et à la fatigue, ils se virent forcés de redescendre, sans avoir eu à reculer devant aucun obstacle matériel.

Sept ans après, en 1783, trois autres guides de Ghamonix, Jean-Marie Goutet, Jorasse et Joseph Gardez, firent la même tentative, en suivant le même chemin. Seulement, ils eurent la précaution de passer la nuit sur la montagne de la Gôte, et de ne s'engager que le lendemain matin dans le glacier qui lui fait suite.

m imm

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Après l'avoir traversé, ils suivirent la vallée de neiges qui monte jusqu'au Mont-Blanc. Ils étaient déjà assez élevés, et continuaient de marcher avec confiance, lorsque le plus hardi et le plus courageux d entre eux fut saisi subitement d'une insurmontable envie de dormir. Il exigeait que ses camarades continuassent seuls leur ascension; mais ces derniers ne voulurent point consentir à l'abandonner ainsi et à le laisser, comme il le voulait, dormir sur la neige. Renonçant à leur entreprise, ils redescendirent ensemble à Ghamonix.

Il est certain que, même sans l'accident de ce sommeil inopiné qui les força de s'arrêter, ces trois hommes n'auraient jamais pu atteindre le but de leur expédition aventureuse. Ils avaient encore beaucoup de chemin à faire pour arriver au Mont-Blanc, et la chaleur les fatiguait à l'excès. En outre, ils étaient sans appétit, le vin et les vivres qu'ils portaient n'avaient pour eux aucun attrait. Aussi Jorasse disait-il sérieusement que s'il devait recommencer cette entreprise, il ne se chargerait d'aucuns vivres, et ne prendrait qu'un parasol et un flacon d'eau de senteur. Quand on se représente un robuste montagnard gravissant les pentes des Alpes en tenant d'une main une ombrelle, et de l'autre un flacon d'eau de Cologne, on se fait, par cette singulière image, une idée suffisante des difficultés anomales et des conditions insolites qui se rattachent à cette ascension.

Malgré l'insuccès de ces hardis montagnards, un naturaliste à qui l'on doit d'excellentes descriptions des Alpes, Pierre Bourrit, chantre de la cathédrale de Genève, voulut tenter la même route avant la fin de la saison. Il alla coucher au haut de la montagne de la Côte; mais au moment où il s'engageait dans le glacier des Bossons, un orage qui éclata inopinément l'obligea de rebrousser chemin.

Cependant Bourrit n'était pas homme à abandonner si vite la partie. D'après l'impossibilité bien reconnue d'atteindre le but par cette route, il fit prendre des informations dans toute la vallée de Chamonix, et il apprit que, du côté du glacier de Bionnassay, deux chasseurs, lancés à la poursuite de Chamois, étaient parvenus, en suivant toujours l'arête de rochers, à une tefie hauteur, qu'ils avaient presque atteint le Mont-Blanc.

En possession de ce renseignement, Bourrit court au village de la Grue, habité par ces chasseurs, et les engage à faire aus-

sitôt avec lui l'essai de la môme route. Il partit le soir même, en compagnie de ces deux hommes. Le lendemain, au lever du jour, ils étaient arrivés à la base du rocher que les chasseurs avaient gravi à la poursuite des Chamois, et qui ouvrait la route du Mont-Blanc. Mais la matinée était très-froide, et Bourrit, que cette marche nocturne avait excédé de fatigue, n'eut pas la force de suivre ses guides. L'un d'eux resta avec lui; les deux autres montèrent au haut de ces rochers et poussèrent fort avant dans les neiges. Ils se vantèrent d'être arrivés ainsi bien près du Mont-Blanc.

Cette tentative rendait probable un succès complet. Bourrit se prépara donc à renouveler la même entreprise, et de Saussure s'y disposa de son côté. Malheureusement l'été de 1785 fut froid et pluvieux ; aussi ne purent-ils songer, avant le mois de septembre, à réaliser ce projet.

Horace de Saussure et Bourrit, ce dernier accompagné de son fils, s'étaient donné rendez-vous pour le 12 septembre au village de Bionnassay, qui est situé à quatre lieues de Chamonix. Bourrit avait eu l'heureuse idée d'envoyer, à l'avance, trois hommes de Chamonix , pour construire dans un abri de rochers, au pied de l'aiguille du Goûter, une espèce de cabane en pierres sèches, pour y coucher et s'y mettre à l'abri en cas d'orage. Le but de la première journée était donc seulement d'atteindre jusqu'à la hauteur où se trouvait cette cabane.

Le 12 septembre 1785, à huit heures du matin, Bourrit et de Saussure, accompagnés de quinze montagnards chargés de vivres, fourrures et couvertures, instruments de physique, paille, bois à brûler, etc., commencèrent de marchera la conquête du Mont-Blanc.

On suivit d'abord une pente douce qui côtoie un ravin au fond duquel coule le torrent qui sort du glacier de Bionnassay. Une montée rapide les conduisit ensuite au bas du glacier de Bionnassay. Ils le côtoyèrent quelque temps et finirent par s'en éloigner, en tirant au nord-est par une montée assez rude. Cette montée aboutit au lieu nommé Pierre-Ronde , qui est situé à 1444 mètres au-dessus de Chamonix. C'était là qu'avait été construite la cabane destinée à abriter les voyageurs. Ils y parvinrent à une'heure et demie de l'après-midi. Placée au pied de l'aiguille du Goûter, cette station était la

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plus heureusement choisie pour un heu aussi sauvage. La cabane était apphquée au fond d un angle de rochers, à vingt pas au-dessus d'un petit glacier d'où sortait une eau limpide, propre à servir à tous les besoins des voyageurs. Haute de quatre pieds sur sept à huit de longueur et de hauteur, cette cabane n'avait que trois murs : le rocher contre lequel elle était adossée tenait lieu du quatrième. Ces murs grossiers étaient composés de pierres platesposées sans ciment les unes sur les autres. Des pierres toutes semblables, soutenues par quatre tiges de sapin, formaient le toit de ce grossier abri. Il n'y avait point de porte, mais une simple ouverture de trois pieds carrés, de sorte qu'on n'y entrait qu'en se courbant. Un parasol ouvert, appliqué contre cette ouverture, remplaçait la porte. Les lits se composaient de deux paillassons munis de couvertures de laine.

C'est par raiguihe du Goûter que l'on devait atteindre au Mont- Blanc. On profita de ce qui restait de jour pour charger deux guides d'escalader la montagne, d"y choisir la route la plus facile, et de marquer des pas dans les neiges dures.

Quelques blocs de rochers dominaient d'une quarantaine de pieds la cabane de nos voyageurs. Ils se hâtèrent d'y monter, pour jouir d'un des plus beaux spectacles que l'on puisse admirer dans les Alpes. Ces rochers sont taillés à pic du côté de la vallée de Chamonix, dont ils dominent l'extrémité méridionale de près de 1800 mètres. L'œil embrasse cette partie de la vahée bordée par les aiguilles de la chaîne du Mont-Blanc, qui semblent l'enfermer dans une sorte de cirque, et qui étalent autour d'elle comme une foret de pyramides de granit. La vue s'étend de ce côté jusqu'à la Gemmi. Un énorme entassement de montagnes impossible à dénombrer se découvre du haut de cet incomparable observatoire.

De Saussure passa une excellente nuit à l'abri de sa hutte rustique. Lorsque le parasol n'était pas devant la porte, il voyait de son lit les neiges, les glaciers et les pics situés au-dessous de la cabane. Éclairé par la lune, cet amphithéâtre de neiges offrait le plus étrange aspect.

Les guides passèrent la nuit, les uns blottis dans des trous de rocher, les autres enveloppés dans des manteaux ou des couvertures; quelques-uns veillèrent auprès d'un feu parcimonieusement entretenu avec le bois apporté de Chamonix.

On se mit en route le lendemain, à six heures du matin, après avoir réparti également entre les guides les charges de vivres, d'habillements et d'instruments. Le site de Pierre-Ronde se trouvant à 2770 mètres au-dessus du niveau de la mer, il restait environ 2000 mètres à gravir pour arriver au Mont-Blanc. La plus grande partie du trajet devait se faire sur l'aiguille du Goûter, et le reste sur les neiges.

Nos voyageurs franchirent en vingt minutes un glacier qui les séparait de la base du Goûter. Il fallait monter sur une arête assez rapide, et dont les rocs, brisés ou désunis par l'action de l'atmosphère, n'offraient pas une route facile. Mais la température n'était pas trop basse, elle n'atteignait pas le zéro du thermomètre, et dans une heure on eut franchi cette arête. Arrivé aune certaine hauteur, on découvrit le lac de Genève, qui ne s'aperçoit que des points les plus élevés des bases du Mont-Blanc.

Un glacier forme le plateau qui s'étend au pied de l'aiguille du Goûter. Il était sept heures du soir quand on arriva à ce plateau. Ce glacier aboutit à un couloir de neige qu'il fallut traverser, non sans de grands dangers, parce qu'il domine un précipice effroyable. Pour le franchir, chacun se plaça entre deux guides qui tenaient les deux extrémités de leur long béiton. Telle est la manière de franchir les passages dangereux des Alpes. Le bâton tenu par les guides forme du côté du précipice une espèce de barrière sur laquelle on s'appuie; cette barrière, qui s'avance avec le voyageur, affermit sa marche et le rassure contre le danger.

Après avoir traversé le couloir de neiges, on attaqua l'arête de l'aiguille du Goûter. Mais ici la marche commença à devenir très-pénible. La montée était incomparablement plus rapide que celle qui avait conduit à la base de l'aiguille. Les rochers, désunis par l'action de l'air, s'éboulaient sous les pieds, ou restaient à la main quand on voulait s'y accrocher en grimpant. Souvent, ne sachant où se retenir, le voyageur était forcé de saisir le bas de la jambe du guide qui le précédait. Des neiges récemment tombées remplissaient le creux ou les interstices des rochers. Souvent le milieu de l'arête était inaccessible, et il fallait traverser les dangereux couloirs dont elle était bordée. Tous ces obstacles augmentaient à mesure que l'on s'approchait de la cime de l'aiguille.

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Après cinq heures de cette pénible ascension, la pente devenait continuellement plus rapide, et la quantité de neiges nouvelles augmentait à chaque pas. Un des guides, Pierre Balmat, proposa alors de s'avancer seul, afin de reconnaître la route.

Balmat ne revint qu'au bout d'une heure. Il annonça que la neige nouvelle était si grande dans les parties supérieures, qu'on ne pourrait atteindre le haut sans les plus grands dangers, et que la cime de la montagne était couverte de deux pijeds de neige dans laquelle on ne pouvait avancer. Ses guêtres étaient, en effet, couvertes de neige jusqu'au-dessus du genou.

Quelque regret que dût inspirer l'abandon d'une entreprise si heureusement commencée , de Saussure et Bourrit prirent donc le parti de ne pas aller plus loin. Au lieu où l'on s'était arrêté , l'observation du baromètre fixait l'élévation à 3717 mètres audessus du niveau de la mer.

Cependant les guides pressaient le départ. La chaleur du soleil avait fait fondre les neiges et rendu la descente dangereuse. En marchant avec prudence et en se faisant soutenir par les guides, on revint sans accident au plateau de la base de l'aiguille du Goûter, et on redescendit de là à la cabane.

Ce qui avait fait échouer cette entreprise, c'était l'époque trop avancée de la saison. Horace de Saussure résolut de répéter la même tentative l'année suivante, mais à une époque qui rendrait moins à redouter et moins prolja])le l'obstacle des neiges nouvelles. En conséquence, et pour alléger le plus possible la fatigue de la dernière journée, il chargea son guide favori, Pierre Balmat, de lui construire une nouvelle cabane bien au-dessus de Pierre-Ronde, c'est-à-dire au pied de quelqu'une des arêtes de l'aiguille du Goûter. Il lui recommanda en même temps de faire quelques courses du côté de cette partie de la montagne, pour choisir la meilleure route à suivre.

Pierre Balmat s'adjoignit deux autres guides, et le 6 juillet 1786, ils ahèrent coucher dans la cabane de Pierre-Ronde. Ils en partirent à la pointe du jour, et, prenant le même chemin qu'avait suivi de Saussure, ils parvinrent jusqu'à l'aiguille, et enfin jusqu'au dôme du Goûter, mais non sans avoir été tous malades par suite de la raréfaction de l'air.

Pendant que Pierre Balmat et ses amis gravissaient l'aiguille

du Goûter par la pente de Pierre-Ronde^ trois autres guides de Chamonix s'y rendaient de leur côté, mais par une autre route, c'est-à-dire par la montagne de la Côte. Comme on croyait alors que le dôme du Goûter était la seule voie par laquelle on pourrait parvenir au Mont-Blanc, quelques guides de Chamonix s'étaient partagés en deux groupes, pour essayer comparativement les deux routes qui conduisaient au dôme du Goûter. François Paccard, Michel Cachât, dit le géant, et Joseph Carriez composaient ce dernier groupe. Ils furent rejoints par un autre guide, Jacques Balmat, qui depuis plusieurs années cherchait, de son côté, la route du Mont-Blanc, et à qui était réservée la gloire d'y parvenir le premier.

Les deux groupes de guides s'étant réunis, traversèrent une grande plaine de neige et gagnèrent la longue arête qui joint le dôme du Goûter au Mont-Blanc. Mais cette arête, qui court entre deux précipices de 2000 mètres, est si étroite et d'une pente si rapide, qu'il était absolument impossible d'atteindre par là le Mont-Blanc. C'est ce que nos guides reconnurent avec chagrin. Seul, Jacques Balmat voulut pousser plus loin l'aventure. Il se hasarda sur l'étroite arête du dôme du Goûter, et fut obligé, pour pouvoir avancer, de se placer à califourchon sur l'espèce de dos d'âne que forme cet effroyable escarpement. Ses compagnons, effrayés de tant de témérité, le quittèrent et redescendirent à Chamonix.

Jacques Balmat, après de vains efforts, fut contraint de renoncer à une tentative impossible. Il revint à reculons, et toujours à cheval sur l'arête. Mais au retour, il ne trouva plus ses. compagnons, qui d'ailleurs, mécontents de lui parce qu'il les avait suivis sans leur agrément, l'avaient laissé seul. Piqué de cet abandon, Jacques Balmat prit la résolution de rester dans ces déserts de glace tout le temps nécessaire pour chercher et découvrir la véritable route qui devait conduire au Mont-Blanc.

Au lieu de revenir à Chamonix, il descendit au grand plateau et résolut d'y passer la nuit.

Le grand plateau du Mont-Blanc est un plan peu incliné, de deux hectares environ, situé à 3000 mètres au-dessus du niveau de la mer, balayé par de continuelles avalanches et ouvert aux vents les plus froids, car il est entouré de tous côtés par des montagnes do neige, où l'on ne trouve ni un rocher ni une pierre

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pour s'asseoir ou s'abriter. Le thermomètre y marque toujours zéro au soleil, pendant l'été. C'est dans cet affreux désert que Jacques Balmat, sans couverture, n'ayant que son sac et son bâton, passa la nuit, blotti sous un rocher, et mal abrité contre une neige fine et glacée qui ne cessa pas de tomber.

Au lever du jour, il poussa des reconnaissances dans la montagne. C'est ainsi qu'il reconnut la véritable direction à suivre pour parvenir au Mont-Blanc, et qui consistait à s'engager dans la vallée de neige qui s'étend à partir du lieu nommé aujourd'hui les Grands- Mulets, et à monter de là, par une pente médiocre, jusqu'au Mont-Blanc. Le mauvais temps, la neige, le froid et le manque de vivres empêchèrent Jacques Balmat de parvenir jusqu'au Mont-Blanc; mais, en redescendant dans la vallée, il connaissait avec certitude la direction qu'il fallait suivre pour arriver à sa cime.

De retour chez lui Jacques Balmat dormit pendant quarantehuit heures sans désemparer.

La continuelle réverbération du soleil sur les neiges avait tellement fatigué sa vue, qu'il souffrait cruellement des yeux. Le médecin Paccard , qui résidait dans la vallée de Chamonix , le guérit de cette ophthalmie. C'est sans doute en reconnaissance des soins qu'il avait reçus du docteur Paccard que Jacques Balmat lui révéla sa découverte, et lui proposa de partager avec lui ia gloire de faire la première ascension du Mont-Blanc. Le docteur Paccard accepta cette offre avec joie.

Le 8 août 1 786 , Jacques Balmat et le docteur Paccard commencèrent cette expédition étonnante. Ils n'avaient voulu mettre que deux personnes dans la confidence de ce projet avant son exécution. Aussi firent-ils seuls cette route si longue, hérissée de tant de périls, et que l'on n'entreprend aujourd'hui que par caravanes nombreuses. Ils ne portaient avec eux ni tente ni abris; leurs bagages se réduisaient à deux couvertures de laine, pour s'y rouler pendant la nuit sous quelque rocher. On a peine à comprendre comment ces deux hommes, réduits à leurs propres forces, au milieu de ces lieux désolés, dans ces déserts de glace, qu'aucun être humain n'avait encore visités, purent, malgré les précipices et les neiges, malgré le froid et la raréfaction de l'air, atteindre le but qu'ils s'étaient proposé. Le fait est qu'après avoir couché, enveloppés dans leurs couvertures, sous un rocher

au plateau des Grands-Mulets ^ ils s'élevèrent le lendemain jusqu'au Mont-Blanc.

Les habitants de Chamonix, réunis sur la place et munis de lunettes, les aperçurent tous les deux au sommet du Mont- Blanc, c'est-à-dire delà montagne la plus élevée de l'Europe, point qui avait été considéré jusque-là comme absolument inaccessible à l'homme.

Jacques Balmat et Paccard restèrent une demi- heure sur l'arête en forme de fer à cheval qui forme le sommet du Mont-Blanc.

Seulement, par suite de la continuelle réverbération du soleil sur les neiges , Paccard, revenu dans la vallée , était à peu près aveugle. Quant à Jacques Balmat, outre une extrême fatigue des yeux, il avait les lèvres injectées de sang et la figure tuméfiée.

« C'est singulier! disait le lendemain Paccard à son compagnon, j'entends chanter les oiseaux, et il ne fait pas jour.

— C'est que vous n'y voyez pas, répondit Balmat ; le soleil est levé, mais le gonflement de vos yeux vous rend aveugle momentanément. »

En effet cet accident n'eut aucune suite. Le docteur Paccard est mort en 1830, à l'âge de 79 ans. Quant à Jacques Balmat, il périt misérablement, en 1834, au fond d'un précipice. Ayant cru, sur de vagues renseignements, qu'il existait un filon aurifère sur le flanc de l'une des hautes cimes qui barrent la vallée de Sixt au N. E., il courut à sa recherche. Mais le lieu désigné était inabordable : il fallait s'avancer sur une étroite corniche, audessous de laquelle s'ouvre un précipice de 1 20 mètres de profondeur. Cette vue le glaça d'effroi. Mais quelque temps après, accompagné d'un chasseur de Chamois, aussi intrépide, aussi téméraire que lui, il revint à la charge. Il s'aventura sur l'étroite corniche, fit quelques pas, et disparut dans l'abîme. Son corps n'a jamais été retrouvé ^

A peine rétabli de ses fatigues, c'est-à-dire quatre jours après sa belle ascension, Jacques Balmat se rendit à Genève, pour annoncer à Horace de Saussure le résultat de son expédition. De

i. Notice hiograpliique sur Jacques Balmat, dit Mont-Blanc, par Michel Carrier, Genève, 1854, brochure in-8".

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Saussure, qui en était déjà informé, voulut, sans autre retard, faire la même ascension avec le courageux Balmat.

Le 20 août 1786, Jacques Balmat tenta de refaire avec de Saussure ce grand et solennel voyage qu'il venait d'accomplir avec le docteur Paccard. Ils passèrent la nuit dans une grotte audessus du glacier de Tacconay. Mais il survint une pluie si violente, accompagnée de tant de neige et de grêle sur les hauteurs , qu'ils furent obligés de renoncer à leur entreprise, et de la remettre à l'année suivante.

Ce fut le 1" août 1787 que de Saussure, accompagné de dixhuit guides et d'un domestique, accomplit la première ascension du Mont-Blanc exécutée dans un but scientifique. La première journée fut employée à atteindre la montagne de la Côte, et Ton

Fig. 28. Rocher des Grands- Mulets.

passa la nuit à la cime de cette montagne. De Saussure coucha sous une tente, avec son domestique et deux guides. On coucha

dans l'endroit même où Jacques Balmat et le docteur Paccard avaient passé la première nuit de leur expédition. C'est le lieu qui porte aujourd'hui le nom de Grands-Mulets, et qui sert de station nocturne aux voyageurs qui s'élèvent au Mont-Blanc. Les autres guides s'arrangèrent entre des blocs de granit, pour s'y mettre à l'abri du froid.

La figure 29 représente le rocher des Grands-Mulets avec la cabane que l'on y a construite il y a vingt ans, et qui sert d'hôtellerie nocturne aux excursionnistes en route pour le Mont-Blanc; la figure 30 représente la cabane seule.

Fig. 30. Cabane des Grands-Mulets»

La difficulté ne commençait qu'à la seconde journée, car, à partir des Grands-Mulets , on ne marche plus que sur des glaces ou des neiges.

Dans cette seconde journée , on commença par traverser le glacier de la Côte. Ce glacier est très-dangereux à franchir. Il

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est entrecoupé de crevasses profondes et irrégulières, souvent très-larges, et qu'on ne peut traverser que sur des ponts formés de neige durcie suspendus sur l'abîme.

Nous laisserons maintenant Horace de Saussure raconter la suite de cette célèbre ascension , et nous en faire connaître les particularités diverses, tant au point de vue des observations scientifiques, que sous le rapport des impressions physiques qu'il ressentit dans cet air de plus en plus raréfié par l'élévation.

(( Le lendemain 2 août, dit Horaea Bénédict de Saussure , malgré le grand intéiêt que nous avions tous à partir de bon matin, il s'éleva tant de difficultés entre les guides sur la répartition et l'arrangement de leurs charges, que nous ne fûmes en pleine marche qu'à six heures et demie. Chacun redoutait de se charger, moins encore par la crainte de la fatigue que dans celle d'enfoncer la neige par son poids, et de tomber ainsi dans une crevasse.

Fig. 31. Caravane gravissant le dôme du Goûter.

« Nous entrâmes sur le glacier, vis-à-vis des blocs de granit à l'abri desquels nous avions dormi (fig. 31); l'entrée en est très-facile, mais bientôt après l'on s'engage dans un labyrinthe de rochers de glace sé-

parés par des crevasses, ici entièrement couvertes , là comblées en tout ou en partie par des neiges qui souvent forment des espèces d'arches évidées par-dessous, et qui cependant sont quelquefois les seules ressources que l'on ait pour traverser ces crevasses; ailleurs, c'est une arête tranchante de glace qui sert de pont pour les traverser. Dans quelques endroits où les crevasses sont absolument vides, on est réduit à descendre jusqu'au fond, et à remonter ensuite le mur opposé par des escaliers taillés avec la hache dans la glace vive. Mais nulle part on n'atteint ni on ne voit même le roc; le fond est toujours neige ou glace, et il y a des moments où, après être descendu dans ces abîmes entourés de murs de glace presque verticaux, on ne peut pas se figurer par où l'on en sortira (fig. 32). Cependant, tant qu'on marche sur la glace vive, quelque étroites que soient les arêtes, quelque rapides que soient les pentes, ces intrépides Chamouniards, dont la tête et le pied sont également fermes, ne paraissent ni effrayés ni inquiets; ils causent, rient, se défient les uns des autres; mais quand on passe sur ces voûtes minces suspendues au-dessus des abîmes, on les voit marcher dans le plus profond silence, les trois premiers liés ensemble par des cordes à cinq ou six pieds de distance l'un de l'autre, les autres se tenant deux à deux par leurs bâtons, les yeux fixés sur leurs pieds, chacun s'efforçant de poser exactement et légèrement le pied dans la trace de celui qui le précède. Lorsque, après avoir franchi quelqu'une de ces neiges suspectes , la caravane se retrouvait sur un rocher de glace vive , l'expression de la joie et de la sérénité éclaircissait toutes les physionomies ; le babil et les jactances recommençaient; puis on tenait conseil sur la route qu'il fallait suivre, et rassuré par le succès, on s'exposait avec plus de confiance à de nouveaux dangers. Nous mimes ainsi près de trois heures à traverser ce redoutable glacier, quoiqu'il ait à peine un quart de lieue de largeur. Dès lors nous ne marchâmes plus que sur des neiges, souvent très-difficiles par la rapidité de leurs pentes, et quelquefois dangereuses lorsque ces pentes aboutissent à des précipices, mais où du moins l'on ne craint d'autre danger que celui que l'on voit, et où l'on ne risque pas d'être englouti sans que la force et l'adresse puissent être d'aucun secours. »

Pour ne pas trop étendre ce récit, nous supprimerons les détails que de Saussure donne des circonstances diverses que présenta l'ascension, et nous arriverons tout de suite au terme du voyage. Dans la seconde journée, on avait atteint le Mont-Blanc au prix de mille dangers.

« Mes premiers regards, dit de Saussure , furent sur Ghamouni, où je savais ma femme et ses deux sœurs, l'œil fixé au télescope, suivant tous mes pas avec une inquiétude trop grande sans doute, mais qui n'en était pas moins cruelle; et j'éprouvai un sentiment bien doux et bien consolant lorsque je vis flotter l'étendard qu'elles m'avaient promis d'arborer au moment où, me voyant parvenu à la cime, leurs craintes seraient au moins suspendues.

« Je pus alors jouir sans regret du grand spectacle que j'avais sous

Fig.jja. Grande crevasse de la base du Mont-Blanc, d'après une photographie de M. Bisson,

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les yeux. Une légère vapeur, suspendue dans les régions inférieures de l'air, me dérobait à la vérité la vue des objets les plus bas et les plus éloignés, tels que les plaines de la France et de la Lombardie; mais je ne regrettai pas beaucoup cette perte; ce que je venais voir, et ce que je vis avec la plus grande clarté, c'est l'ensemble de toutes les hautes cimes dont je désirais depuis si longtemps de connaître l'organisation. Je n'en croyais pas mes yeux, il me semblait que c'était un rêve, lorsque je voyais sous mes pieds ces cimes majestueuses, ces redoutables aiguilles, le Midi, l'Argentière, le Géant, dont les bases mêmes avaient été pour moi d'un accès si difficile et si dangereux. Je saisissais leurs rapports, leur liaison, leur structure, et un seul regard levait des doutes que des années de travail n'avaient pu éclaircir.

« Pendant ce temps-là, mes guides tendaient ma tente et y dressaient la petite table sur laquelle je devais faire l'expérience de l'ébullition de l'eau. Mais quand il fallut me mettre à disposer mes instruments et à les observer, je me trouvai à chaque instant obligé d'interrompre mon travail, pour ne m'occuper que du soin de respirer. Si l'on considère que le baromètre n'était là qu'à 16 pouces 1 ligne, et qu'ainsi l'air n'avait guère plus de la moitié de sa densité ordinaire , on comprendra qu'il fallait suppléer à la densité par la fréquence des inspirations. Or, cette fréquence accélérait le mouvement du sang, d'autant plus que les artères n'étaient plus contrebandées au dehors par une pression égale à celle qu'elles éprouvent à l'ordinaire. Aussi avions-nous tous la fièvre , comme on le verra dans le détail des observations.

« Lorsque je demeurais parfaitement tranquille , je n'éprouvais qu'un peu de malaise, une légère disposition au mal de cœur. Mais lorsque je prenais de la peine , ou que je fixais mon attention pendant quelques moments de suite, et surtout lorsqu'en me baissant je cornprimais ma poitrine , il fallait me reposer et haleter pendant deux ou trois minutes. Mes guides éprouvaient des sensations analogues. Ils n'avaient aucun appétit; et à la vérité nos vivres, qui étaient tous gelés en route, n'étaient pas bien propres à l'exciter; ils ne se souciaient pas même du vin et de l'eaude-vie. En effet, ils avaient éprouvé que les liqueurs fortes augmentent cette indisposition, sans doute en accélérant encore la vitesse de la circulation. Il n'y avait que l'eau fraîche qui fit du bien et du plaisir; il fallait du temps et de la peine pour allumer du feu , sans lequel nous ne pouvions point en avoir.

«Je restai cependant sur la cime jusqu'à trois heures et demie; et quoique je ne perdisse pas un seul moment, je ne pus faire dans ces quatre heures et demie toutes les expériences que j'ai fréquemment achevées en moins de trois heures au bord de la mer. Je fis cependant avec soin celles qui étaient les plus essentielles. »

Nous allons résumer les observations scientifiques que de Saussure fit sur l'observatoire le plus élevé qui eût servi jusquelà aux expériences et aux investigations d'un savant.

Son premier coup d'œil eut trait à l'origine géologique des Alpes et du colosse qui les domine. C'est dans ce moment que ce

géologue éminent, qui marchait fort en avant de son époque, sut démêler la nature éruptive de cette montagne. D'après la direction inclinée en sens concordant, des montagnes qui environnent le Mont-Blanc, il s'assura que ces montagnes n'étaient que des relèvements du sol, soulevé des deux côtés par la masse éruptive du Mont-Blanc. Les progrès ultérieurs de la science devaient pleinement confirmer cette vue, véritable trait de génie pour cette époque.

De Saussure prit, par l'observation du baromètre, que son fils, de son côté, observait au même moment à Chamonix, la hauteur du Mont-Blanc. Il la trouva, après le calcul et les corrections, de 2450 toises : ce qui en faisait la montagne la plus élevée de l'Europe.

Le thermomètre marquait, à midi, à l'ombre — 1^ et au soleil—2«.

Pour apprécier l'état d'humidité ou de sécheresse de l'air, de Saussure mit en expérience Vhygromètre à cheveu, instrument de son invention, qu'il plaçait au soleil, puis à l'ombre. A midi, l'hygromètre placé au soleil marquait 44 degrés, et à l'ombre 51 degrés, différence beaucoup plus grande qu'on ne l'observe communément dans la plaine, parce que la chaleur solaire augmente beaucoup plus l'évaporation dans un air raréfié que dans un air condensé. L'hygromètre observé au même instant à Chamonix et à Genève marquait, à midi, 73", 4 et 76^,7. En consultant les tables de l'hygromètre à cheveu, qui font remonter des degrés de cet instrument à Yétat hygrométrique de l'air et aux quantités absolues de vapeur d'eau contenues dans un volume donné d'air, on trouve qu'à midi l'air, sur la cime du Mont-Blanc, contenait six fois moins d'humidité qu'à Genève. Cette extrême sécheresse de l'air était sans doute la cause de la soif ardente que de Saussure et ses compagnons éprouvèrent pendant tout le temps de leur séjour sur ces hauteurs*.

L'électricité atmosphérique était très-faible : les boules de l'électromètre ne divergeaient que de trois lignes, ce qui tenait sans doute à la sécheresse de l'air; rendu peu conducteur par l'absence de la vapeur d'eau, l'air n'établissait guère de com-

1. Notons toutefois que cette remarque souffre des exceptions; car M. Boussingault a trouvé l'air du sommet du Chimborazo plus humide que l'air de la plaine.

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munication avec le fluide électrique contenu dans les' régions supérieures.

Un des spectacles les plus curieux que nos voyageurs eurent à admirer sur le Mont-Blanc, ce fut l'extrême intensité de la couleur du ciel. Toutes les personnes qui ont gravi de hautes montagnes savent que le ciel y paraît souvent d'un bleu plus foncé que dans la plaine, ce qui tient à la grande pureté et à la transparence de l'air. Pour rapporter un échantillon précis de la couleur du ciel du Mont-Blanc, de Saussure avait eu la précaution de préparer d'avance une série de bandes de papier colorées de seize nuances graduelles, depuis le bleu le plus pâle jusqu'au bleu presque noir. A midi, sur le Mont-Blanc, le ciel paraissait de la seconde nuance, c'est-à-dire tout près du bleu le plus foncé ; les observateurs qui, au même moment, faisaient la même comparaison à Chamonix et à Genève, trouvèrent que la couleur du ciel paraissait à Chamonix de la sixième nuance et de la septième à Genève.

L'eau de chaux, la potasse caustique, exposées à l'air, mirent hors de doute la présence de l'acide carbonique dans l'atmosphère du Mont-Blanc. Cette expérience, qui serait aujourd'hui de peu d'importance, avait pour but de vérifier une conjecture qui venait d'être hasardée par Lavoisier. L'illustre chimiste avait pensé que les régions supérieures de l'atmosphère pourraient contenir des gaz à nous inconnus et que leur légèreté spécifique maintiendrait à ces hauteurs.

Une des expériences les plus intéressantes à faire, comme vérification d'une théorie importante de la physique, c'était la détermination du degré d'ébullition de l'eau sur ces hauteurs excessives. Le physicien de Luc avait autrefois gravi, non sans de grandes difficultés, la montagne du Buet, dans le seul but d'y faire cette expérience, qui depuis cette époque n'avait jamais été tentée à une plus grande élévation. Le Mont-Blanc étant d'une hauteur double de celle du Buet, cette expérience présentait un grand intérêt.

De Luc avait éprouvé de grandes difficultés pour faire brûler du charbon sur le Buet, à cause de la grande raréfaction de l'air. Pour écarter cet obstacle, de Saussure avait fait construire une lampe à esprit-de-vin munie d'une mèche à double courant d'air et d'une cheminée de tôle, selon l'invention d'Argand,

alors toute récente. L'esprit-de-vin brûla très-bien. 11 fallut toutefois une demi-heure pour faire bouillir l'eau, tandis que dans le même appareil, l'ébullition de l'eau au bord de la mer ne demandait que 12 ou 13 minutes. La chaleur de l'eau bouillante sur le Mont-Blanc n'était que de 85 degrés centigrades.

On avait eu la précaution de se munir de charbon, pour le cas où la lampe aurait mal fonctionné. On n'eut pas à s'en servir pour l'expérience de l'ébullition de l'eau; mais on en fit continuellement usage pour faire fondre la neige et obtenir de l'eau potable, rendue à chaque instant nécessaire par l'extrême altération de tous les voyageurs. 11 fallait continuellement animer, au moyen du soufflet, le charbon, qui, sans cela, s'éteignait à l'instant.

La déclinaison de l'aiguille aimantée ne présenta aucune circonstance particulière. On peut en dire autant des observations auxquelles de Saussure se livra sur l'épaisseur de la calotte de neige qui recouvre le Mont-Blanc et sur la disposition des couches de neige le long des flancs du reste de la montagne.

On n'aperçut aucun animal près de la cime glacée du géant des Alpes. Deux papillons qui traversaient la dernière pente du Mont-Blanc, à environ 100 mètres au-dessous de la cime, furent les seuls êtres vivants que nos explorateurs rencontrèrent dans ces lieux déserts. Il est probable qu'un coup de vent venu de la plaine les avait poussés jusqu'à cette hauteur.

Le peu d'intensité du son sur les hautes montagnes s'explique aisément par la raréfaction de l'air; cette raréfaction, diminuant la masse de l'air, diminue nécessairement l'intensité de ses vibrations. Sur une cime isolée, l'absence des échos est encore une cause qui réduit la force du son. La voix paraissait donc fort affaiblie sur le Mont-Blanc : un coup de pistolet n'y faisait pas plus de bruit qu'un petit pétard.

Mais de tous les effets de la faible densité de l'air, le plus manifeste, c'était l'extrême accélération des mouvements respiratoires chez l'homme. Sur le Mont-Blanc, où la colonne barométrique subit une dépression de près de moitié, et où les poumons reçoivent par conséquent à chaque inspiration une quantité d'oxygène moitié moindre que dans la plaine, il faut nécessairement que les inspirations soient deux fois plus nombreuses, pour que la sanguification se maintienne dans ses conditions normales et physiologiques. La nécessité de ces inspira-

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lions continuellement répétées nous explique les angoisses et la fatigue que l'on ressent à ces grandes hauteurs. Mais en même temps que la respiration s'accélère, la circulation du sang est activée dans la même proportion. De Saussure voulut s'assurer de ce fait d'une manière exacte, et, pour écarter la cause d'erreur qui aurait pu faire attribuer l'accélération du pouls à la fatigue du voyage, il ne fit cette épreuve qu'après quatre heures d'un séjour à peu près tranquille sur la cime de la montagne. Alors le pouls de son domestique battait 112 fois par minute, le sien 100 fois, et le pouls de Pierre Balmat 98 fois. Cette épreuve, répétée le lendemain à Chamonix, après le repos, donna chez les mêmes personnes et dans le même ordre 60, 72 et 49 pulsations.

Ainsi les intrépides explorateurs du Mont-Blanc étaient sans cesse dans un véritable état de fièvre, ce qui explique la soif qui les tourmentait, comme aussi leur aversion pour le vin, les liqueurs fortes, et même pour toute espèce d'aliments. Ils ne désiraient et ne pouvaient supporter que l'eau fraîche; en mangeant de la neige, ils ne faisaient qu'augmenter leur altération. Cependant, lorsqu'ils se tenaient dans une tranquillité parfaite, ils ne souffraient pas sensiblement.

Quelques-uns des guides et des hommes de l'expédition ne purent plus longtemps supporter tant de genres de souffrances; ils furent contraints de descendre, pour retrouver un air plus condensé.

« La nature , dit de Saussure , n'a point fait l'homme pour ces hautes régions ; le froid et la rareté de l'air l'en écartent; et comme il n'y trouve ni animaux, ni plantes , ni même des métaux, rien ne l'y attire; la curiosité et un désir ardent de s'instruire peuvent seuls lui faire surmonter pour quelques instants les obstacles de tout genre qui en défendent l'accès.

cf Je restai cependant sur la cime jusqu'à trois heures et demie après midi, et quoique je ne perdisse pas un seul moment, je ne pus pas faire dans ces quatre heures et demie toutes les expériences que j'avais fréquemment achevées en moins de trois heures au bord de la mer. J'eus du regret à partir sans avoir accompli tout mon projet, mais il fallait absolument prendre de la marge pour être assuré de passer avant la nuit les mauvais pas que nous avions à franchir....

« Je quittai, quoique avec bien du regret, à trois heures et demie ce magnifique belvédère,

« Nous passâmes auprès de la place où nous avions sinon dormi , du moins reposé la nuit précédente, et nous poussâmes encore une lieue plus loin jusqu'au rocher , auprès duquel nous nous étions arrêtés en montant. Je me déterminai à y passer la nuit; je fis tendre la tente contre

l'extrémité méridionale de ce rocher , dans une situation vraiment singulière. C'était sur la pente de neige que domine le dôme du Goûter, avec sa couronne de séracs, et qui est terminée au midi par la cime du Mont-Blanc. Au bout de cette pente régnait une large et profonde crevasse , qui nous séparait de cette vallée et où s'engloutissait tout ce qu'on laissait tomber des environs de notre tente.

« Nous avions choisi ce poste pour éviter le danger des avalanches, et pour que les guides , trouvant des abris dans les fentes de ces rochers , nous ne fussions pas entassés dans la tente , comme nous l'avions été la nuit précédente.

c Je m'occupai dans la soirée à observer le baromètre , dont la hauteur donna à ce rocher une élévation de 1780 toises. Je m'amusai ensuite à contempler l'amas de nuages qui flottaient sous nos pieds , au-dessus des vallées et des montagnes moins élevées que nous. Ces nuages, au lieu de présenter des plaques et des surfaces unies , comme on les voit de bas en haut, offraient des formes extrêmement bizarres , des tours, des châteaux, des géants , et paraissaient soulevés par des vents verticaux qui partaient des différents points des pays situés au-dessous.

« Nous soupâmes ensuite gaiement et de très-bon appétit; après quoi je passai sur mon petit matelas une excellente nuit. Ce fut alors seulement que je jouis du plaisir d'avoir accompli ce dessein formé depuis vingt-sept ans: savoir, dans mon premier voyage à Ghamouni, en 1760; projet que j'avais si souvent abandonné et repris , et qui faisait pour ma famille un continuel sujet de souci et d'inquiétude. Gela était devenu pour moi un espèce de maladie; mes yeux ne rencontraient pas le Mont-Blanc, que l'on voit dotant d'endroits de nos environs, sans que j'éprouvasse une espèce de saisissement douloureux. Au moment oij j'y arrivai , ma satisfaction ne fut pas complète ; elle le fut encore moins au moment de mon départ ; je ne voyais alors que ce que je n'avais pu faire. Mais dans le silence de la nuit, après m'ètre bien reposé de ma fatigue, lorsque je récapitulais les observations que j'avais faites, lors surtout que je me retraçais le magnifique tableau des montagnes que j'emportais gravé dans ma tête, et qu'enfin je conservais l'espérance bien fondée d'achever, sur le col du Géant , ce que je n'avais pas fait , et que vraisemblablement l'on ne fera jamais sur le Mont-Blanc, je goûtais une satisfaction vraie et sans mélange. »

La belle expédition scientifique de Saussure fut aussitôt chantée par un poète qui en rendit un compte fidèle, mais qui eut le tort d'oublier que deux pauvres habitants de la vallée, Jacques Balmat et le docteur Paccard, avaient eu la gloire de fouler les premiers la cime du colosse alpestre. Cet oubli excita la verve d'un autre poète, qui, dans une épître, voulut rétablir des droits méconnus. Citons quelques vers de cette protestation rimée :

« Ah! qu'un riche lettré , noble en ses jouissances, Porte jusqu'au Mont-Blanc le luxe des sciences ; Qu'attentifs à ses pas vingt guides éprouvés

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Le sauvent des périls qu'ils ont vingt fois bravés, J'applaudis ; c'est Jason et sa troupe intrépide Qui s'arment pour dompter l'hydre de la Golchide ; Leur audace me plaît , et ne m'étonne pas. Mais qu'HERCULE tout seul étouffe dans ses bras Ce lion rugissant , Teffroi de la Némée ! Hercule est plus qu'un homme' »

Le retentissement qu'eut dans toute l'Europe l'éclatant succès de l'entreprise de Saussure fit naître des émules de sa gloire. Nous ne dirons que peu de chose de ces ascensions, entreprises presque toutes dans un simple but de curiosité, non par des savants désireux de fixer quelques points incertains de la physique du globe, mais par des touristes en quête d'émotions.

Il faut toutefois excepter de ce jugement le naturaliste Bourrit, chantre de la cathédrale de Genève, dont nous avons déjà raconté les vains efforts. Dès le lendemain de la victoire de Saussure, Pierre Bourrit, escorté de quelques guides, gravissait les pentes du Mont-Blanc; mais un orage le força presque aussitôt à rebrousser chemin. Il ne fut pas plus heureux dans une tentative faite l'année suivante. II était écrit que l'excellent Bourrit passerait sa vie à montrer à ses rivaux la route du Mont- Blanc, sans pouvoir jamais y parvenir lui-même. Dure contrariété pour celui qui s'intitulait, à juste titre, le peintre des Alpes, et qui eut, en effet, le mérite d'attirer le premier, par ses ouvrages (en particulier par ses descriptions et ses remarquables dessins des glaciers), fattention de l'Europe sur les beautés de ces montagnes, alors inconnues du touriste.

Le 5 août 1788, l'année qui suivit l'expédition de Saussure, un Anglais et un Hollandais, M. Woodley et M. Camper, tentaient la même ascension, accompagnés d'une dizaine de guides. Ils avaient eu malheureusement l'idée de s'adjoindre Bourrit, qui semblait avoir le fâcheux privilège de faire tourner à mal toute entreprise de ce genre. M. Woodley eut les mains et les pieds gelés; quelques guides eurent aussi les articulations des mains et des pieds gelées. Bourrit, descendu à demi aveugle, ne se guérit que par des applications de neige continuées pendant treize jours.

Ce fut un Anglais, le colonel Beaufroy, qui, le 9 août 1790,

]. Bibliothèque universelle de Genève, tome XIV, p. 233.

suivit le premier avec succès les traces de Saussure, et s'éleva jusqu'au Mont-Blanc. Il fut menacé, au retour, de perdre la vueV On ne se mettait pas alors assez en garde, comme on le fait aujourdliui, au moyen d'un simple crêpe vert ou bleu, contre l'éclatante réverbération du soleil sur les neiges, et c'est ainsi qu'on s'exposait à des ophthalmies dangereuses et à des tuméfactions de la face.

En 1792, quatre compatriotes du colonel Beaufroy firent la môme tentative; mais le mauvais temps les força à redescendre : tous avaient plus ou moins souffert et éprouvé de nombreuses chutes. L'un des guides s'était cassé la jambe; l'autre avait eu le crâne ouvert.

Le 10 août 1802, le baron Doorthesen, gentilhomme russe, et M. Forneret, de Lausanne, atteignirent le sommet du mont'; mais ils avaient couru de tels dangers, ils avaient enduré de telles souffrances, qu'ils déclarèrent qu'aucune puissance ne les forcerait à recommencer.

Notons une nouvelle ascension faite, le 10 septembre 1812, par un habitant de Hombourg, M. Rodaz, et une autre, faite le 4 août 1818, par un gentilhomme polonais, le comte Matezecki\

Aucun Américain n'avait encore suivi dans la même voie les hardis conquérants du Mont-Blanc. Le charme fut levé, le 17 juin 1819, par le docteur Van Reusselaer, de New-York, et M. Roward, de Baltimore. Ils souffrirent beaucoup de la chaleur et du froid, et furent longtemps malades d'une affection des yeux et du visage.

C'était dans un but particulièrement scientifique que le docteur Hamel, conseiller de la cour de Russie, s'était rendu, en 1821, au pied du Mont-Blanc, pour escalader ses sommets. Ce savant voyageait aux frais du gouvernement russe, pour se livrer à des études sur la physique du globe, et il ne marchait qu'avec un bagage d'instruments d'observation de toutes sortes. Nous raconterons la tentative d'ascension du Mont-Blanc faite par le savant russe, non pour les résultats scientifiques qu'elle a fournis, mais pour la catastrophe qui la termina brusquement, et

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