ET
Lui, la bonté même, un Vincent de Paul. Deux anges. L'amour le plus pur les unit. Prières, retraites, sacrifice, dévouement héroïque, puis le mariage et le parfait bonheur.”
—“E£t quand cela serait ?” répliqua-t-elle avec onviction. “Ne serait-ce pas joli ?”
—“Quand cela serait ?... Des chimères, du leurre que tout cela; des contes que les fées imaginent parfois pour les enfants, mais que l'écrivain ne doit pas tenter de raconter à des grandes filles comme oi, parce qu’il sait bien que plus tard la vie brutale riendrait démentir une à une les pages de son livre.” Il allait ajouter autre chose, mais se reprenant : ‘Comme nous avons jasé lon: . Allons, va dormir. Des plans comme les tiens, vois-tu, ma petite Jacqueline, ça ne réussit bien qu’en rêve, les yeux fermés. . .”
—“Et s’il m’en venait un, les yeux ouverts... u lont tu serais vraiment satisfait ?”
—“Sapristi! 11 ne faudrait toujours pas le laisser envoler... Je te Proposerais, ma foi, de Pexploiter Fe Compagnie, tant il serait curieux à exhiber... Sais-tu que nous avons débattu de grosses questions e soir?... Allons, viens que je t'embrasse. . .”
Les bestiaux altérés meuglaient depuis longtemps autour de l’étable, autour de l’abreuvoir vide. Tantôt se bousculant, les cornes baissées et menagçantes, tantôt se plantant immobiles, le cou tendu au-dessus des auges, ils poussaient l’un après l’autre de longs mugissements plaintifs.
Il était alors quatre heures de l’après-midi, el Lucas, parti depuis le matin pour aller livrer le vingt boisseaux d’avoine qu’il avait vendus la veille au-marchand du village, n’était pas encore de retour. Pendant ce temps-là, Marcelle s’agitait inquiète au logis. À tous moments elle scrutait du regard route dont elle embrassait d’un bout à l'autre l longue enfilade en pente.
—“Quatre heures, déjà... Oh! ce village,” son gea-t-elle... Elle comprenait...
Le:
ioujo
Er
Les bestiaux, noirs, roux, cailles, continuaient ioujours de gémir autour des auges vides.
D'ordinaire, en de telles occasions, Marcelle s’adressait à ses voisins, de bonnes gens qui la plaignaient et qui le plaignaient aussi un peu, lui, en somme si aimable et si gentil quand il le voulait. Mais, cette fois, elle ne pouvait se résoudre, elle n’osait pas; elle avait honte à la fin de les détourner encore dans leurs travaux. Elle rangea alors les chaises du logis, mit tout bien en place, jeta un regard minutieux autour de son jeune enfant... non, rien de dangereux à sa portée — puis elle ferma sur lui la porte avec précaution.
...Oh! cela pesait beaucoup à ses frêles mains inhabiles ces nombreux seaux d’eau, quoique à moitié remplis et équilibrés par la lourde brimbale, qu'elle extrayait péniblement du puits et qu’elle versait gauchement dans l’auge. Mais ce n’était pas si dur après tout et cela l’amusait presque de voir sæs bonnes vaches se bousculer pour y plonger goulûment leurs naseaux. Elle les caressait même de la main, leur parlait d’un accent sympathique comme à de vieilles connaissances : Attends ton tour, Caillette... Voyons, la Rouge, ma méchante... Et elle recommençait, avec plus d’adresse toutefois, à tirer les seaux d’eau,
Mais de la paille, du foin, il leur en faudrait aussi Pourtant; Marcelle pénètre dans l’étable. Elle sait où se trouvent disposées les pelles, les fourches, toutes rangées à côté des harnais que Lucas tient euxmêmes suspendus à de longues chevilles de bois fi-
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chées dans les poutres de la charpente. Elle en essaie d’abord une, la plus petite, qu’elle juge d’un manie. ment plus facile; mais comme elle s’aperçoit bien. tôt qu’elle ne lui sert qu’à éparpiller maladroitement le fourrage en chemin, c’est à ses bras simplement qu’elle décide de recourir.
Qu’importe que la paille lui mordille la peau, elle éprouve bientôt une véritable joie intime qui pourk la première füis et d’une manière imprévue lui révèk jusque au fond la part intérêt qu'elle est tenue d’apporter à la régie de la ferme.
Jusqu'ici, elle n’avait rien senti de la solidarité qui l’unissait à Lucas. Elle était mariée à un “habitant”, elle n’était pas devenue “femme d’habitant”. Dans son esprit c'était à Lucas seul qu'appartenaient la ferme, les troupeaux, les pâturages, le récoltes, le lait des vaches, les boisseaux de grain, tout. Certes, elle se sentait toujours heureuse ou chagrine, suivant qu’elle l’entendait se réjouir où s’attrister du résultat de ses travaux ou du produi: de la moisson, mais c’était simplement parce que elle l’adorait et s’intéressait à lui. Quant aux choses de la terre, quant à cet état d’âme qui sature et ca ractérise le travailleur du sol, elle y était demeuré étrangère.
Mais à ce moment-là, en soignant elle-même lei bestiaux, elle perçut qu’ils lui appartenaient égale. ment, et qu’elle les aimait. Elle devinait aussi qu’elle ne rendait pas simplement service à Lucas en exé cutant une partie de son travail, mais qu’elle s’associait à lui.
Et puis ce sera si amusant, avait-elle pensé, de constater la figure qu’il fera au retour, en trouvant le “train fait”... “Pourvu que ça ne tombe pas un mauvais jour,” acheva-t-lle, en transportant sa dernière brassée de paille. Il était en effet si drôle à voir et à entendre parfois dans ses soulades que, er. dépit de l’expression amère de reproche dont elle s’efforçait alors de durcir sa figure, elle ne pouvait se défendre de sourire. Mais, d’autres fois, par exemple... Oh! .
D’un regard Marcelle contempla un instant l’ensemble du troupeau, maintenant immobile à ruminer et à se battre les flancs; puis après une petite moue folâtre et satisfaite, qui signifiait à l'adresse de chacune des vaches: Bon, tu en as assez, toi; elle s’enfuit vers la maison en courant.
Les poules, les poulets jaseurs qui tout le jour avaient, en se dandinant, caqueté autour de la maison. s'en retournaient un à un au juchoir. Il était déji sept heures et le soleil ne lançait plus sur les choses que de longs rayons mourants et mornes.
Tout était tranquille aussi à l’intérieur du logis, si ce n’est l’esprit de Marcelle agitée at de plus en plus
inquiète au sujet de l’absence prolongée de Lucas. ” Mais soudain elle entendit avec joie les madriers du pont rustique, qui reliait, pardessus un large fossé, le chemin public à la ferme, retentir sous le roule. ment sourd d’un pesant wagon. (C'était Lucas qui arrivait lentement, guidant son cheval vers la cour.
Marcelle le guetta un instant à travers la fenêtre, puis, le voyant descendre péniblement en appuyant
soin les pieds l’un après l'autre sur les raies des *s, Comme Sur des échelons, elle accourut à lui. l n’était pas tout à fait ivre cependant, se trouvant e à ce degré d'ivresse qui laisse croire à celui qui a est atteint qu’il n’en paraît rien à lesprit de l’ob- É ateur. Sans rien dire, il se mit en tatonnant à s > jouer les ardillons des boucles, enleva le har- , refusant l’aide que Marcelle Jui offrait, un peu
Ni:
ité même des Prévenances dont elle s’entêtait à de ourer.
P tristement, en découvrant que sa voiture était bre -.. Tu n’as rien apporté non plus à Chaton... apporté... ni bas, ni jouet ?...
t vu qu’il ne répondait rien, elle reprit, s'apercebien qu’il avait bu et peut-être dépensé l’argent
on avoine :
“Astu payé au moins les comptes du boulan-
et du marchand, selon que tu devais le faire ?”
>” répliqua-t-il, cherchant |
fois à se dérober aux questions et à donner à ga
tenta ensuite de remiser
sentant que son pied mal
é ne lui. permettrait Pas cet effort, il s’empara
“sand d’une chaudière sous le prétexte qu’il lui t aller traire ses vaches
n'avait rien apporté à Chaton... rien payé non chez le marchand et ailleurs. Et pendant que
mes
Marcelle, les cheveux à la brise, offrait tantôt tableau réjouissant d’une alerte fermière en train distribuer de ses mains l'eau et le fourrage aux! tiaux, Lucas, le chapeau de travers, son faux arraché, donnait le spectacle de grands coups poing sauvages sur le comptoir de l’auberge du lage.
Il avait pourtant bien résolu, une fois sa ch: d’avoine livrée et payée, d’en employer le prod acquitter certaines dettes et à remplir les com sions dont Marcelle l’avait chargé, mais il n'avait | prévu que le démon de l'alcool se réveillerait à une si subite violence au tintement des pièces dl gent qui flottaient maintenant dans ses poches.
—“Quel prix l'as-tu vendue, ton avoine, Lucas
C’était un ami qui de la rue l'avait interpellé reconnaissant son attelage attaché à l’un des pote de la barrière. Dès avant de répondre, rien qu vue de cet homme que le hasard mettait sur chemin, et dont la présence lui rappelait de n breux souvenirs de buverie, Lucas fut pris d’une if sistible tentation d’alcool.
—“Cinquante sous le minot,” répondit-il, en sant danser les pièces d’argent. Tiens, j’en ai ou samment pour te payer un verre.
L'autre refusait, était pressé, disait-il, mais Lu qui désirait maintenant se trouver un compagnon soulade, se cramponna à lui et l'entraîna.
Deux heures après, le duo s’étant adjoint d’aul Compagnons, l'on pouvait entendre par les fenê
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l'auberge des vociférations mêlées d’éclats de rire, couplets de chansons, le choc sec des dés et des es sur le comptoir.
A ce moment-là, la fumée de l'alcool n’avait pas ore entièrement obscurci les idées de Lucas. Le venir de Marcelle abandonnée au logis, la rieuse ge de son enfant, le rappel des commissions qu’il it convenu de faire, revenaient, de plus en plus aiblis et comme ternis Par une buée impalpable, erser momentanément sa conscience et son cera. Il sentait vaguement que c'était lâche et s coeur ce qu'il faisait là, mais c'était comme dans rêve dont il ne pouvait Pas s’arracher et qui peu eu lui obscurcissait la notion du temps et des