PEN
rien; il n’a plus d’ambition que pour sa Jacqueline. Il a si profondément disséqué et sondé l'instabilité de tout ce que ce fut sans surprise et sans la moindre rancoeur contre le sort qu'il se trouva, un bon jour, en présence de Léon Verneuil, un jeune et nouveau confrère qui, conformément au protocole médical, venait lui présenter ses confraternels hommages et lui annoncer en même temps son intention de s’établir à ses côtés.
Il est vrai que la population de Saint-Hilaire, qu’il desservait depuis de longues années, s‘était considé. rablement accrue et qu’elle offrait aujourd’hui un champ assez vaste pour deux coucurrents. Ce fut en tous cas la raison officielle sur laquelle Léon Verneuil — tout en faisant allusion à l’encombrement général et reconnu de la profession. médicale dans le pays — s’était principalement appuyé en exposant « projets. Il s’en était suivi une longue et amusante conversation, la différence d'âge subitement effacée. C'est que le docteur Duvert se 1etrouvait tellement
dans l’écho de catte voix, pleine de jeunesse et d’es-
poir, qu’il prenait plaisir à l'entendre.
Oh! cette lancée dans la vie médicale... il y a ongtentps qu’il l’a exécutée, mais comme c'est bien lu haut du toujours même tremplin, fait d’insouiance et d'illusions, qu’elle s'opère, pense-t-il en ui-même en écoutant les réponses confiantes qu’il ire de son jeune interlocuteur. Oui, c'était dans de areilles conditions qu’il avait lui aussi débuté, sucédänt à un vieux praticien dont il conservait encore * Rom avec plaisir dans son esprit. 11 se rappelait
PRE, Le
NP
qu’il lui avait tenu le même langage, fait part de mêmes rêves de succès, soumis les mêmes motif N’était-ce pas aussi avec ce regard et ce geste d’assu rance qu’il avait défié l’avenir et l’inconnu loir: tain ?
Et alors, devant cette résurrection inattendue de sa propre jeunesse aucune amertume quelconqw n'avait traversé son esprit. Ce fut même avec des mok de sincère encouragement et de sympathique confraternité qu’il fit la reconduite à son prochain rival.
voix le docteur Duvert, dès que Léon Verneuil et descendu le perron... “Accours donc voir “notre nouveau concurrent. . .”
—“Quel concurrent ?” lui jeta aussitôt J acqueliné avec une expression de figure à la fois ébahie et di. vinatrice. |
—“Vite, ici, que je te présente ton futur rival a médécine” reprit-il moqueur, en écartant en hâte d& la fenêtre les rideaux afin de lui montrer le jeune homme qui, à grands pas fiers et retentissants, con: tournait déjà le coin de rue voisin. |
versité McGill.
—“Pourquoi McGill plutôt que Laval?” lui avai tout de suite demandé le docteur Duvert.
les ca pliqué que foot-b:
Île et
Non Duver brutal son #1
ss CD =
—“Eh! mon Dieu, parce qu’on y virilise mieux les caractères, paraît-il”, lui avait en souriant répliqué Vernenil ; “parce que l’haleine et l’end: -ance que l’on acquiert au maniement du hockey et de la foot-ball, se déteignent plus tard, sur Pâme, en soufile et en tenacité... N'est-ce pas un peu votre avis ?”
Non, cela n’avait jamais été son avis, au docteur Duvert: Il en avait au contraire toujours voulu à ce brutal et faux système d’enseignement saxon qui, à son sens, s’ingéniait de plus en plus à sacrifier aux jeux les heures de vaillance et d’ardeur du jeune homme et ne lui réservait pour l’étude que des membres meurtris et des muscles épuisés. Il ne répondit rien. Pourtant un doute vague pénétrait dans son esprit. La justesse des assertions qu’il venait d’entendre ne se révélait-elle point dans la manière mesurée de Verneuil, dans ses calculs d'avenir mûrement arrêtés? N'est-ce pas vrai que chez lui le caractère, à l’égal des muscles, semble prêt pour la lutte de la vie et qu’il y a dans ce regard, qui fouille bien loin et tout droit devant lui, l'habitude du joueur entraîn@ à ne point lancer la balle à côté du but ?
Non. Léon Verneuil ne déplut nullement au docteur Duvert.
Par contre, pourquoi Jacqueline, dans la rapide et fuyante vision qu’elle en avait eue, avait-elle éprouvé à son sujet une subite impression d’antipathie ? Peut-être à cause du qualificatif, embué tout de suite d'antagonisme dans son esprit, par lequel son père nait de lui désigner: “notre concurrent”; peuttre à cause d’une de ces intimes et inexplicables
vibrations d’âme qui déroutent si souvent les plu . fines analyses des psychologues; peut-être aussi i cause de rien du tout...
—“Bien, oui, Jacqueline,” reprit son père, “c’est le docteur Léon Verneuil, notre futur rival, puisqu'il se propos de se fixer dans notre village... Toi qui maugrées parfois contre le dosage des élixirs ou k préparation des onguents, ta collaboration va sans R doute me deveñir moins nécessaire... Eh! tu ne souris pas un peu?... Voyons, ne l’aimerais-tu point pour concurrent ?”
—“Non,” répliqua-t-elle sèchement.
—“Pour voisin ?...”
—“Encore moins, je crois.”
—“Et pour... tiens, je vois ça, c’est simplement pour amoureux que tu le voudrais?...” Et le doc. teur Duvert tenait ses bras tendus au devant delle, afin de continuer à la lutiner à son aise en l’empé- È chant de senfuir.
—“Pour amoureux, tout de suite comme ça, Jac. -queline?... aprés tout tu n’aurais point mauvais goût.” Puis prenant un timbre de voix faussement contristée, le doigt pointé en reproche vers elle: “Mais alors notre société à nous dissoute?... et tu lui préparerais ses onguents, ses solutions ?. . .”
Il s’arrêta brusquement, interdit devant l'étrange expression de détresse qui peu à peu envahissait Jac queline, et où il ne pouvait déméler quel sentiment dominait: de chagrin ou de dépit. Elle se tenait . appuyée sur le bras d’un fauteuil, immobile ; elle ne pensait plus à se dérober. Son attitude seule, à ls
rt
plaisanteries.
—“Mais tu es folle. ..”, raprit-il avec tendresse, suppliant à son tour et se sentant incapable de s’expliquer pourquoi elle acceptait à ce moment, avec un tel sérieux, ses innocentes taquineries... “I1 ne faudra donc plus rire?... trop grande ma Jacqueline, à présent?” Puis, comme pour tout remettre en place: “Alors, c’est convenu, notre société demeure toujours intacte, n'est-ce pas?... Tu vas voir si nous allons le rouler un peu, notre concurrent,” concluat1l dans un grand éclat de rire.
Et afin de. fournir à Jacqueline l’occasion de se retirer, il fit mine de ge plonger dans la lecture du premier livre qui lui tombe sous les yeux.
fois résignée et hautaine, semblait supplier tout bas son père de ne point recourir à d'aussi enfantines
—“ Il ne me plait guère, à moi non plus, ce docteu: Verneuil... C’est que je le connais depuis longtemps +«..Tiens, regarde, Jacqueline,” et Marcelle avait tendu son doigt où restait encore empreinte la cicatrice ancienne d’un flegmon. “Il se trouvait justement interne à l'hôpital Notre-Dame, à l’époque où j'étais allée me faire traiter. J’étais si seule alors, sans varents, personne, il avait bien fallu...”
—“Quelle singuliére coïncidence de le retrouver ici, n’est-ce pas ?” avait ajouté Jacqueline.
—“Je me souviens encore avec quelle dûreté il enlevait les bandelettes, arrachañt les mèches de charpie, poudrait les tissus. Sa présence et la vue de son äppareil chirurgical étaient une torture pour . moi, chaque matin, et j’éprouve encore aujourd'hui la même cuisson d'angoisse en en rappelant les dé.
Is... Cela n’empêche pas qu’il puisse être un bon decin...” “Il n’a pas déplu à Papa, toutefois; mais avec , pourvu qu'il ait fait mine d’aimer son art, l’étu- ? avait ajouté avec indifférence Jacqueline, en usant du pied le lourd landier rouillé qui proait la flamme du foyer.
ar c’est devant un feu de cheminée qu’elles disrent ainsi toutes deux, sur mille choses, intiment. Dès leur première rencontre, on ne l’a pas oublié, queline avait formulé ce Projet de venir, un bon d'automne, jeter une bûche, une vraie bâche de re, au coeur durci et plein de flamme Pétillante, s l’âtre mort de la vieille cheminée des de Beaunt. .
t alors comme déjà la première neige était ape, que le froid vivifiant d’automne avait ramené harme des portes closes, elles avaient arrangé ça elles, après la grande messe. Elles avaient arla date, et, afin de n’être point gênées par perne, elles avaient choisi de préférence tel soir où as devait être absent du logis, appelé au village r quelque motif d’affaire.
+ Comme les ombres et les clairs subitement alterde l’âtre se projettent et dansent curieusement moment sur les murs, dans les coins du plafond, out, Et quelle antithèse joyeuse ils offrent, aux r de Jacqueline, avec les flammes menteuses et ques des foyes artificiels d’aujourd’hui.
se dégage aussi un charme infini du grand
calme tranquille qui enveloppe toute la pièce. confidences elles-mêmes, quoique pleines de n laisser-aller, prennent un accent plus pénétrant plus discret dans la demi-ombre de la lampe qu'a baissée afin de mieux protéger le sommeil de l'enf endormi dans les bras de Marcelle et de conserve la fois un plus libre éclat aux clignements moque des tisons sous la cendre. |
—“T]l n’est pas mal de sa personne, tout de mên avait continué Marcelle, “et il n’est pas étom que le commérage public se prépare déjà à te l gner, quoique tu fasses, pour prétendant... Qui: si tu ne finiras pas par t’y soumettre volontiers? Cupidon possède tant de flèches dans son carqu
Jacqueline avait simplement ébauché en rém un long roulement de tête dénégateur. Puis, con pas très sûre d’elle-même et voulant éclaircir doute, elle interrogea naïvement :
—“Tu crois?... Marcelle. Cela peut arriva
—“Si cela peut arriver, demandes-tu ?” Man resta un moment hésitante, les doigts distraiten occupés à caresser les cheveux de son enfant; sembla chercher la formule exacte qui traduirail mieux sa pensée: “C'est fou, mais...
crois-moi, les jeunes filles commencent aussi en Pparees par détester que par aimer. Rem:
bien: “en apparence,” appuya--t-elle railleuse, d se leva, en fredonnant à mi-voix les notes af santes d’une vieille berceuse, pour aller déposer! fant dans son berceau.
PE à
Tout de suite de retour, elle reprit dans un prolonment d’idées: — “Le mieux est encore de laisser destinée démêler elle-même les évènements, et de pas lui barrer la route sous le prétexte de la gui- Puis cédant tout coup à une pensée inattene: — “Sais-tu que c’est aujourd’hui la Ste-Cathee et que ces propos d’amour et de mariage ressemnt presque à une moquerie à l'égard de la pauvre ill?” conclua-t-elle avee un rire amusé.. — “Si is faisions de la tire, plutôt ?”
De fait, cela tombait justement le 25 novembre, soir de Ste-Catherine. Et alors, pour ne point ser éteindre les anciennes traditions du pays, »s s'étaient tout de suite accordées à ce sujet.
Rien qu'elles deux... certes, la fête, comme la npagnie, sera maigre ; qu'importe, en vraies Cols Baudoche, nos deux petites campagnardes de nt-Hilaire n’en rappelleront pas moins à leur e le maintien des vieux usages canadiens... Du d d’une armoire vieux style, longue d’un plancher autre et profondément encastrée dans le mortier murs, Marcelle avait aussitôt extrait les objets entiels: un cruchon de sirop d’érable, des plats faïence, un Poëlon, des serviettes de grosse toile, cuillers. Et tout de suite sous la flambée d’une le nouvelle au fond du foyer, l’arôme exquis et omparable, — que par une gâterie de la Provi- “, notre peuple canadien est le seul à connaître savourer, — n’avait pas tardé à se dégager comune haleine de la bouche béante du poëlon.
...Attentives toutes deux, une cuiller à la n elles surveillent maintenant l’ébullition et la cui du sirop. Elles en suivent avec intérêt les ph rapides: les buées flottantes du début; l’écume gentée, dorée, qui bientôt. envahit et recouvre tièrement le liquide, pour fuir tout de suite au po tour du récipient, chassée vers les parois, d’ par de petites bulles craintives et intermitter puis par de gros bouillons précipités qui vienne comme en éructant, crever partout à la surface saturer l’atmosphère du plus suave des parfums.
Et déjà c’est le moment arrivé des “toques sur neige”, de la tire chaude à distendre et à repli comme des échevaux de soie crème, avec de gn mouvements rythmés des bras et des mains.
Et rien qu’elles deux, Marcelle et Jacqueline, se partager une pareïlle joie; rien qu’elle: dé pour jouir d’un tel spectacle et prendre part à aussi douce fête! Vraiment elles en ressentent chagrin.
Le charme à la fois naïf et profond qu’elles ép vent à voir ainsi flamber l’âtre, à manier la crén lère, à croquer les toques dorées, à entendre le « cristallin des croquettes de tire sur les plats, ce à me, il leur semble presque égoïste et vilain d seules à se le partager.
—“Si j'avais su, j'aurais averti et retenu Luc la maison,” et après un moment d'arrêt... “cel aurait fourni l’occasion de te rencoritrer et de joui nos folies de ce soir; depuis si longtemps que je
e de toi,” acheva Marcelle avec un air de demanà son amie si cela l’eut désappointée.
—“C’est vrai que je ne le connais pas encore, ton ncas. .. Pourtant “connaître” n’est pas le mot juscar je sais presque tout maintenant sur son pmpte.” ; —“QOui, tout?...” Et comme si devant les flames, de nouveau discrètes et fuyantes de l’âtre, Mar- Le eut trouvé une sorte de bonheur à rendre Jaceline solidaire des secrets intimes de son foyer, e ajouta: — “Tu sais qu’il boit? qu’il est hauin? que nous sommes pauvres, très pauvres? Tu s qu'il est allé ce soir payer une lourde dette ?” —“Je me représentais un peu tout cela... à cause certaines réflexions de mon père.” —“Oh!'je ne cesse pas de l’aimer toutefois, mon peas, car je pardonne encore plus fort que je n’ac- . Pourquoi lui en voudrais-je d’ailleurs? I1 ne & point menti en se montrant avant le mariage is un faux jour. “Je crois de toute mon âme assez us aimer pour me corriger et vous rendre heuie, c’est vrai. Mais vous, avez-vous le droit de er votre avenir sur un espoir aussi instable ?... et il, ai-je celui de vous laisser ainsi aveuglément votre sort au mien? Tant d’autres hommes que is Voyons autour de nous... tant d’autres, aussi s et sincères que moi, ont succombé et n’ont puti qu’à gâcher douloureusement le bonheur d'auit de femmes, ausei bonnes et dévouées que vous lêtes... C’est cela qui m’épouvante parfois,” til dit simplement, certain soir, en me broyant
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presque les mains dans les siennes, dans son arde sincérité à me faire tout analyser, et comme si po me mettre en garde, il eut voulu évoquer quel terrifiant spectacle. Je n'ai pas eu peur cependan j'ai accepté froidement les risques. J’ai pensé à toute mon âme, moi aussi, que je l’aimerais toujou assez pour pouvoir tout lui pardonner. Je n’ai failli jusqu'ici” et souriant d’un visage triste: “ le vois bien, Jacqueline, puisque je pense tout suite à lui réserver pour demain sa part de ajouta-t-elle tendrement en faisant le partage plats.
Il s’en suivit un long silence gêné que des mots reproche et des pas lourds sur le perron vin rompre tout à coup.
—“Quelqu’un,” s’exclama Jacqueline alarm en se précipitant vers Marcelle.
—“Qui, moi; n’ayez point peur... Ah! c’est v mademoiselle Jacqueline.”
C'était Lucas qui entrait en faisant violemm céder la porte et en cherchant à se dégager des ma de Yves. Par orgueil pour Marcelle autant que lui-même, il sétait raidi de toute sa volonté en rec naissant Jacqueline. Quant à Yves, toujours peu sauvage, il s’était discrètement éloigné de lui quelques pas. Mais en dépit des efforts que Lu faisait pour ne rien laisser paraître de son état, t son aspect physique le trahissait à ce moment: regard égaré, des coites de cheveux collées au fn sa cravate dénouée et battant les revers de son à
son pantalon tacheté de boue. Se voyant l’objet de
l'attention et devinant le sentiment de malaise que sa présence sucitait, il essaya de sourire, comme par bravade.
Quant aux trois autres, un remous de sensations imprévues avait confusément envahi leurs esprits er les tenait silencieux. Chez Jacqueline, c’était le saisisement d’une telle rencontre joint à l’écho, encore bruissant à ses oreilles, des touchantes paroles d’amour et de pardon qu’elle venait d'entendre et qu’elle rapprochait mentalement du spectacle qui s’offrait à ses yeux; chez Marcelle, c'était l’angoissante appréhension de découvrir que Lucas n’avait même pas acquitté sa dette avant d'entrer à l'auberge ; chez Yves, lui, c'était une irritation sourde contre la sottise du sort qui le jetait ainsi en présence de Jacqueline pour la première fois, et lui mettait à la poitrine un bruit de galop impossible à réprimer.
Au milieu de cet halètement général, personne ne trouvait de mots — qui n’eussent pas rendu un son étrange — à jeter dans le silence embarrassant qui planait,
Un peu de conscience surnage presque toujours à travers les fumées de lalcool: conscience de brute le plus souvent et où d'ordinaire seuls les plus mauvais instincts transparaissent. Lucas sentit s'opérer chez lui un travail de fermentation intérieure. I] ébaucha de nouveau un mauvais rire de dédain, et lans une rancoeur subite :
—“Tl. n’y avait pas de tire, là-bas, mais c’était ufrement gai qu'ici,” proféra-t-il en se soulevant
ae
péniblement de son siège. Il avait en même temp empoigné son paletot et s'était mis à l’endosser M leur, : “Puisque je vous embête, j'y retourne,” acheva-tl «2 cont brutalement. ne voul Oh! il les avait trouvés, lui, les mots irrésistible] °°140” qu’il fallait pour déjouer les plus paralyeantes éme} —“O tions et délier les gorges jusqu'à les faire crier. E. Une voix éplorée leur fit tout de suite écho: “Tu de 7 n’y penses pas, Lucas? Voyons, nous t’avons rial} ®* 277 fait, rien dit.” Marcelle s’était précipitée au-devanà *”° !°8
de lui et s’efforçait de ses mains tremblantes de lu . enlever ses habits et de l’entraîner dans une pièce varier P
voisine.
Mais lui la repoussait, sans colère contre elle, mai indifférent à ses étreintes, Il s'était mis simplemeni à chercher son chapeau en grommelant: —“Com ment, je vous fais honte?...Vous me pensez im
Cette :
teinte.
puis dow lui demar
peut-être?” Et ce vous qu’il répétait comme un ii x provocation, il le jetait en l’air, pardessus la tél STvir | de Marcelle, à l'adresse de Jacqueline, de Yves. Fe C'était son amour-propre seul qui s’éveillait d Ee s’irritait à ce moment. Vaguement, il se rendii LE Loue compte qu’il se donnaîït en spectacle. Il en éprouvail Fee de l’humiliation, et par représailles il aurait désir À un autre trouver quelque prétexte de mordre. pas un pet
—“Allons, ne fais pas la mauvaise tête, Luca .Tu sais bien que nous t’aimons tous, Yves, Jacqu line... Personne ne veut que tu ten ailles. Vie viens, reste.” Marcelle se cramponnait toujours lui, doucement, pour ne point l’irriter, Et lui, d’
éduisante
harmes qu Comme :
paré d’u un clou d
FE
leurs, se laissait faire sans trop de résistance, tout en continuant de chercher son chapeau. Au fond, il ne voulait pas partir sans trouver l'occasion de piquer quelqu'un jusqu’au sang.
| —“Oui, c’est inutile, je m'en retourne au village ; jy vais” Et comme aucune réplique ne venait : “Je vous enverrai le docteur Verneuil à ma place ; cela arrangera encore mieux les choses,” ajouta-t-il, sans regarder et sans plus tenir compte des suppliations de sa femme que de ses mains, qu’elle lui enait plaquées sur les lèvres afin de l'empêcher de jarler.
Cette fois, Jacqueline s’était sntie nettement at-
Comment cela était-il venu à l’esprit de Lucas de servir méchamment de ce nom comme d’un trait, ‘sque comme d’une injure? Par pur instinct, bien main, il est vrai, de se venger de sa propre humition en humiliant en retour la fierté de jeune fille Jacqueline, en insinuant qu’elle ne visait qu’à se er à la tête de Verneuil. Mais il avait encore obéi n autre sentiment: ce même trait n’atteindrait-il un peu Yves? avait-il pensé. Jacqueline était si
uisante qu'il voyait Yves lu: -même déjà pris aux
rmes qui émanaient de toute sa personne.
omme il ne retrouvait pas son chapeau, il s'était
aré d’une vieille Casquette de travail suspendue
clou de l'escalier. Et maintenant il se dirigeait
PE, je
vers la porte, entraînant avec lui Marcelle qui « tenait toujours lamentablement accrochée à lui.
—“Qui, il irait, il irait... rien ne l’empècherait,” répétait-il, dans un entêtement de brute et froidement indifférent aux prières de sa femme.
Sans doute, il aurait cédé tout de suite, s’ils eus sent été seuls, mais à présent il fallait bien s’en aller, repartir pour le cabaret, puisqu’il l’avait orgueilleusement affirmé devant tous.
Il avait saisi la poignée de la porte. Les frêle mains que Marcelle lui opposait, les paroles tourmen. tées qu’elle persistait à semer de prières et d’attendrissantes supplications, tout demeurait impuissant, et il passait déjà de rapides rayures de nuit froide et noire par les brusques entrebaillements de la porte sous les saccades de la lutte. Alors se sentant finale ment vaincue, Marcelle avait jeté, de son regari autant que de ses lèvres, un appel navré vers Yves Celui-ci n’eut-en réponse qu’un cri de colère contenue et humiliée :
—“Lucas!... Tu ne sortiras pas,” et d’un bond il courut s’adosser au chambranle.
A ce moment, il ne restait plus chez Lucas que h surexcitation brutale de l’alcool. Secoué par la pas sion, son cerveau s'était peu à peu désembué et se muscles avaient en partie retrouvé leur ressort. % redressant crispé, il ébaucha un vague ricanemeït de pitié, tout en tenant ses yeux fixés sur Yves com: me pour lui dire: Es-tu assez fou pour tenter de me ‘ tenir tête?
Yves ne serait pas assez fou, en effet, de chercha
ed
à le retenir; non parce qu’il n’en possédait pas ln force — et de son regard, à lui, également rivé sur celui de Lucas, il cherchait à l’en bien pénétrer — mais il ne s’en sentait point le coeur. Il avait éprouvé une gêne subite et torturante en entrevoyant à quel vulgaire spectacle ils allaient tous deux se livrer, là, devant Jacqueline dont il venait d’apercevoir la douloureuse expression d’angoisse et de terreur. Sans prononcer un mot, il retourna tranquillement à son gsiège et s’y jeta avec le geste accablé de quelqu'un qui se soumet à une opération. Marcelle aussi s'était reculée de quelques pas dans une pareille attitude résignée et muette.
Maintenant qu’aucun obstacle ne soffrait, Lucas ne savait apparemment plus que faire. Il restait dérouté, hésitant auprès de la porte encore entrebaillée, et comme cherchant à déméler ce qui se passait. Il finit sans doute par débrouiller ses idées, car il entrouvrit bientôt doucement la porte et s’enfonça dans la nuit et la bise froide de novembre,
Marcelle écouta un instant ses Pas pesanits retentir sur le perron, sur la terre gelée, plus loin, et, avec une explosion de sanglots qui parut lugubre dans le calme lourd de la pièce, elle courut coller son front et ses eux pleins de larmes amères aux vitres de la fenêtre. Mais il était impossible de rien distinguer, rien, à travers l'obscurité profonde. Où irait-il donc se perdre, son Lucas, seul, dans l’état où il se trouvait?” pensa-t-elle, et, en hâte, elle se précipita dehors à son tour.
Alors on entendit un appel suppliant auquel rie ne vint toutefois répondre: Lucas !
Affolée, les cheveux au vent et ne se guidant que sur les caïllor: d’une étroite route battue entre les herbes, elle ava‘t atteint la grande route. Cette fois ce fut un long cri sangloté et lamentablement atten. drissant qu’elle poussa dans les ténèbres: “Lucas où es-tu ?... reviens-t’en... Lucas!...”
Il s’écoula un instant, puis une voix douce répondit dans l’ombre:, “C’est bon, va-t’en... rentre à la maison.”
—“Non, viens-ten... viens...,” suppliait-elle en se dirigeant au hasard. Et comme Lucas était de. meuré immobile, sans rien dire, elle l’avait rejoint:
—“Viens... Viens-t'en,” insistait-elle toujours Elle avait passé son bras sous le sien et elle cherchait doucement à l’entraîner.
Lucas ne disait rien.
Seulement comme il s’était aperçu qüe Marcel était dépourvue de toute coiffure, il avait enlevé « propre casquette et la lui avait mise sur la tête.
Puis il se laissa amener.
... Il comprenait tout maintenant.
Le lendemain, le soleil était rayonnant. Ramas-
nt ses derniers feux d’automne, il les répandait attout en faisceaux ; il en réchauffait la plaine, les ancs de la montagne, jusqu’aux vieux troncs d’arres frissonnants, eux qui étaient maintenant sans euilles. La nature souriait.
Par contre, Lucas était honteux et désolé. Seul vec Yves, il arpentait comme au hasard le sol battu e son hangar dont la “grande porte”, entièrement oussée sur sa charnière, laissait la lumière pénétrer flots. Il se gourmandait: “Si au moins j'avais quitté ma dette... gi je l'avais acquittée au moins ? Marcelle a-t-elle fait quelque réflexion sur mon mpte ?” C'était toujours à Marcelle
qu’il pensait à ces oments-là.
De
Oh! ces regrets de buveur, ils sont toujours atier drissants, même quand celui qui les exhale ne méri aucune pitié! Et Lucas savait les envelopper, hi
dans une si touchante sincérité de repentir qu'a
se sentait tout de suite disposé à ne pas tant l’accux après tout.
Il s’analysait alors lui-même sous tous ses aspech scrutait sa manière d’être, chacune de ses imp sions; il faisait en quelque sorte le démontage à
mécanisme qui le faisait mouvoir, sans jamais abon tir toutefois à se blâmer de son manque de volonté
Aussi, quand il déplorait les chagrins qu’il semai autour de lui, les paroles amères qui lui montaier alors aux lèvres n’étaient pas pour se châtier des propre lâcheté, elles étaient pour dénoncer brutal ment la partialité du Destin, assaillir les heuret auxquels la vie n'avait pas, comme à lui, rivé pareil boulet à traîner.
—“Et l’on prétend que je serai encore puni pl tard,” disait-il à Yves, les lèvres prêtes à proteste “Mais c’est toi, c’est vous, les chançards, point constitués avec, dans le sang, ce mauvais phil tre qui donne le vertige et vous empoigne tout coup comme une main pour vous tirer au cabar c’est vous qui le serez punis.”
Bien que Yves ne lui eut, à la vérité, rien di adressé nul reproche, Lucas percevait que le sour nir seul de ce qu’il avait fait la veille suffisait à l'a cuser et à ie condamner, et il s’entêtait à se défendri
—“Crois-tu que je n’essaie pas de lutter? Et} lutte en effet, longtemps, longtemps. Je me dis qi
billets
e pourrais l’emporter pourtant sur ce démon maudit le l'alcool, si je le voulais ; et je reprends à lutter. k] Puis tout à coup, non dans un manque d'énergie, | est vrai, mais dans un sursaut de colère et de ré- 1à olte contre vous tous, que je considère injustement ; pargnés, je lâche le pied et je me plonge avec une 3 ï éritable volupté dans ma vilaine passion. F —“QOui, c’est injuste à la fin, insistait-il. Ainsi, 4 pourquoi suis-je, moi, torturé par ette hantise d’al- 14 oo! et pour comble, pauvre, honni, misérable, bon Wà faire pleurer les miens ? tandis que les autres ont riches, heureux, considérés, quoique sans une ule tentation pénible à combattre ? Et tu crois que > serai puni en sus, là-haut ? Mais ne suis-je déjà s assez à plaindre ici-bas ? Qui voudrait échanger on sort contre le mien? Le voudrais-tu, toi ?”
Et alors Yves — comme Marcelle, comme les tres, — sans rien cherche
r à démêler de ce qu’il y ait de faux dans ces sophismes, se sentait vaincu.
—“Combien te reste-t-il d'argent?” avait-il de andé simplement.
Lucas ne savait Pas encore; il n’avait ndre compte, Comme Yves insistait, il se mit à +. der ses poches d’habit, lentement, avec l’expression
ixieuse de quelqu'un qui s’atter.d à être condamné :
Dix. quinze, vingt, vingt-deux dollars”... Il dé-
sait, sur le siège en planche d’un wagon de ferme, billets et les Pièces de monnaie, les uns après les
tres... “Vingt-frois, vingt-quatre”. , , encore deux llars qu’il avait trouvés mêlés à des lettres... 1]
pas osé s’en
sise
craignait d’en avoir gaspillé davantag: et il fut pres que content.
—“Et combien en devais-tu ?” reprit Yves,
—“Quarante... que nous avions pourtant bia péniblement amassés, Marcelle et moi. Il était cor. venu que je les remettrais hier au marchand, « comme tu vois...”
—“C’est * mn, donne-moi ce qui te reste; je com. blerai la dè sence...”
—“Noz, j: ne le veux pas”...répliqua âpremai Lucas, inverdit ‘et humilié de se voir l’objet d'un proposition qu’ savait si peu mériter. “J'ai été try bête,... trop we. Je ne ferai pas expier mes sottis par le: autres... je saurai m’arranger... Tu n’a raconteras rien à Marcelle ?”
Il ramassa alors son argent et, sans rien ajoute il gagna l'extrémité de son champ.
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14 # Li
RATE RU se x risloi sE
AL mere 1e mio
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—“C'est la mère de Beaumont qui est morte.”
Le glas venait de lannoncer à toutes volées à la opulation de Saint-Hilaire, et de voisin à voisin, de aucheur à faucheur, on se jetait pardessus les haies à nouvelle apportée du village: “C’est la mère de eaumont qui est morte.”
Les uns ajvutaient quelques commentaires, exprinaient leur surprise de n’avoir pas entendu dire qu'elle fût malade, faisaient des conjectures sur son ie, plaignaient le vieux de Beaumont de se trouver insi abandonné. D’autres qui avaient été à même de 8 mieux connaître, se contentaient d’ajouter : “Quelle rave et bonne femme c'était”, et ils restaient silen- Fe ïeux, cherchant à mesurer dans leur esprit jusqu’à f nel degré extrême en réalité elle avait été brave t bonne.
Elle n'avait pourtant pas fait grand bruit sur la
terre. Dans toute son humble vie de travail et | dévouement, son ambition n’avait jamais tendu plu loin qu’à remplir son rôle de. mère et de femmr: faire briller son foyer, laisser sans relâche ruisel sur ses enfants l’intarissable tendresse dont coeur débordait, créer partout du bien-être et bonheur, sans même se rendre compte de quels 4 crifices et de quels efforts elles les créait.
Après avoir résolu d'abandonner la culture de | terre et de quitter leur ferme, au pied de la montagr: pour se livrer à l’existence inerte de rentiers de vi ge, les deux vieux de Beaumont avaient éprou tout d’abord dans leurs êtres l'effet d’une sorb de cassure inattendue. Mais dans ces désarrois fx quents de la vie, où l’âme seule est atteinte, c'e le plus souvent la femme qui a la force, qui ten alors son bras à l’homme et le relève. La mère à Beaumont avait relevé son vieux; elle l’avait appt. voisé à la longue à sa nouvelle existence en y faisan reluire tout ce qu’elle pouvait concevoir de soleil.
Et puis, ne leur restait-il pas Yves? ce Yves qi les captivait et les amusait par le seul énoncé de «4 projets et de ses rêves ambitieux.
Ils faisaient ensemble leurs prières, ce soir-là. mère de Beaumont, avec une onction douce comn toujours, récitait la touchante invocation à Dia “Conduisez les voyageurs, convertissez les pécheurs mais quand il lui fallut continuer: “guérissez |e malades,” les mots avaient commencé d’hésiter m1
ses lèvres. Elle essaya de lutter quelcues instants contre la sensation pénible qu'elle éprouvait tout à coup, mais reconnaissant, à l’acuité subite de la douleur, le retour de la torturante névralgie faciale qui si souvent était venue Vassaillir, elle se sentit incapable de poursuivre. Pénétrant dans sa chambre, elle s’était affaissée sur le lit.
Si le mal est atroce en pareil cas, par contre il y a compensation dans le peu de gravité qu’il présente. Appelé en hâte, le docteur Duvert annonça en effet que le mal cèderait assez vite sous l'influence de certaines préparations sédatives qu’il allait s’empresser d’expédier.
Ainsi que cela lui arrivait souvent, surtout lorsqu’il était quelque peu débordé par les malades, ce fut à Jacqueline qu'il recourut en lenjolant d’une caresse: Prépare-donc une demi-douzaine de poudres, de quatre ou cinq grains, pour la mère de Beaumont et il lui avait désigné une bouteille de sa pharmacie.
—“Pour la mère de Beaumont? Elle est malade la chère vieille ?” demanda Jacqueline avec intérêt.
—“Oh ! rien de sérieux, je crois”, reprit son père en inspectant sa trousse et en rechargeant les bouteilles vides: “Une simple névralgie. .. Ne manque pas de faire parvenir les médicaments dès qu’ils seront prêts... Pour moi, il me faut remettre inimédiatement en route pour le Brulé... Bonsoir.”
La spatule à la main. les repassant tous avec intérêt dans son esprit : le père de Beaumont, son amie
Marcelle, Lucas, Yves qu’elle se représentait en salopettes parmi ses explosifs, Jacqueline s’était em. pressée d’exécuter l'ordonnance.
La vieille Marianne elle-même, qui avait entendu de loin la conversation rapidement échangée avant le départ du docteur, était venue doucement sin former avec sympathie: “Cette pauvre Mme de Bea* mont... Certainement qu’elle ne refuserait pas de lui porter ses médicaments, puisque le domestique se trouvait absent... Depuis si longtemps qu’elle la connaissait et les'aimait, ces bons vieux de Beaumont; depuis si longtemps qu’elle les voyait, soit à l'officine du docteur, soit à la grand’messe, chaque dimanche... Leurs fils aussi, elle se les rappelait encore enfants, avec leurs petits: têtes brunes ct blondes qui, chaque année, dépassaient de plus e plus le rebord du banc que la famille occupait À Péglise depuis elle ne savait combien de temps. Vous savez où, Jacqueline?... dans la rangée de droite... Ça les a rudement secoués, paraît-il, d’aba: donner leur ferme là-bas... Leur Yves ne tenait pas à la culture, alors... Mais ce n’est pas moi qui le blâmerai, le brave garçon, avec les talents qu'il a... Vous l'avez rencontré, n’est-ce pes, mademoiselle Jacqueline? 11 semble si peu fait pour piocher la terre...”
—“Tiens, ma vieille Marianne, je pense à la fin que tu le trouves de ton goût, ce Yves... Ce n’est pas la première fois, sais-tu que je t’entends le van. ter ainsi ?...”
merci.
tentait oreille sur la lancin:
Aus:
cueilli s'était cédait
—“Oh! oui, par exemple, mademoiselle Jacqueline; et j’admets que si j'étais plus jeune, je ne pourrais pas me retenir de l’aimer... En tous cas, il l'emporte de beaucoup à mes yeux sur le bel Alfred, le petit Monsieur Charlus, surtout sur le docteur Verneuil, oui... oui...”
—“Même sur le docteur Verneuil?... Ah! bien non, pas sur lui, ma vieille Marianne,” reprit gravement Jacqueline avec une figure faussement contristée et, tout en c'ntinuant de li r le papier blanc des poudres qu’il lui restait à préparer.
—“Vous savez, mademoiselle J acqueline, je ne le hais pas, ce Verneuil... Il ne déplait pas à votr: père non plus... C’est peut-être un excellent garçon,” sempressa-t-elle d’ajouter avec sympathie, comme pour se faire pardonner un tort qu’elle aurait eu.
—“C’est bien, Marianne, va, puisque tu es assez bonne.., mais ne te trahis pas auprès de Yves,” ...cheva-t-elle en lui remettant les poudres.
Pendant ce temps-là, la douleur s’acharnait sans merci. C’est en vain que la mère de Beaumont tentait de s’y soustraire. La tête plongée dans les oreillers, les mains fermement plaquées en défense sur la figure, elle sentait toujours les mêmes éclairs lancinants lui labourer la chair.
Aussi avec quelle ardeur empressée elle avait accueilli et absorbé le médicament libérateur qu'on s'était hâté de lui offrir. C’est que d’ordinaire le mal cédait assez promptement sous son influence, Le
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bienfaisant sédatif finissait à la longue par envahir les tissus et y jeter un calme reposant.
__ La mère de Beaumont savait cela et avec cette confiance quasi hypnotique avec laquelle tout malade se leurre au début d’un traitement, elle crut éprouver un apaisement à sa douleur. Ses muscles jusque là crispés sous la tension du mal, se relâchèrent peu à peu et elle parut bientôt doucement somnoler. (Ce calme ne dura toutefois que quelque: instants. Une autre sensation, qui n’était pas douloureuse celle-là, mais infiniment, atrocement an: goissante sans doute, traverse aussitôt la pauvre vieil. le puisqu’elle se dressa sur son lit, les yeux stupé. faits et hagards, comme pour démêler ce qui se passait subitement dans son cerveau.
Son aspect était à ce moment si transformé, il annonçait chez elle une si profonde et si subite per. turbation, que Yves, sans plus se rendre compte, repartit affolé à la recherche du docteur Duvert. C. fut avec un accent de détresse véritable qu’il appr.. son absence, de la bouche de Jacqueline, et sans arrit il courut frapper chez le docteur Verneuil.
Sa course ne dura que quelques minutes. En un rien de temps il fut de retour auprès de sa mère, mais pour la trouver déjà délirante, les mains contracturées et tordues dans le vide, et comme dardant dans l'infini des yeux vagues, terrifiants à fore d'être largement ouverts.
Oh! ce regard étrange et jamais vu... Dès son arrivée, le docteur Verneuil en avait été tout de suite stupéfié. Il s’empressa d'interroger les quelques
personnes déjà accourues, sur les manifestations que le mal avait présentées jusque là. Il demanda à 1 examiner les médicaments qu’on avait fait absorber. Er “1 Il n’en eut point le temps toutefois, car une convul-
M sion nouvelle, plus terrible encore que les précéden- j ‘4 VA tes, l'attira, ainsi que tout le groupe des assistants, < M suprès de la couche de la mère de Beaumont. La. ‘ al M pauvre vieille s’était cramponnée à l'épaule de Yves, FES ! toute la charpente eile-même de son corps disloquée DE.
jusque dans les os et pliée dans une horrible torsion Tres tétanique. Et toujours cet affreux regard exorbité qui exhalait l'on ne sait quelles angoisses infinies... #
—“Une serviette... vite, donnez. . .” cria le docteur Verneuil, son flacon de chloroforme à la main. |
Mais la mère de Beaumont détendit d’elle-même peu à peu ses muscles; ses paupières retombèrent à demi et vinrent voiler l’horreur de ses grands yeux sans prunelle. Tout à coup elle s’affaisen inerte pour ne plus bouger éternellement.
A ce même moment, Jacqueline faisait son entrée dans la pièce. Attirée par les liens qui, l’unissane d’abord à Marcelle, s'étaient imperceptiblement éten dus à toute la famille des de Reaumont, elle était scourue, Elle n’avait pu résister surtout à lexpression de détresse et d’épouvante qu’elle venait de : constater chez Yves, et elle était partie sur ses pas.
D'un coup d’oeil rapide, elle embrassa la scène. Le
L’atmosphère du foyer où elle vivait, les appels aux PUS malades, de nuit comme de jour, qu’elle entendait depuis son enfance, lui avaient façonné une sorte de Conscience médicale, un inetinctif besoin de se porter
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au secours des souffrants. A travers les assistants, qui récitaient à genoux les prières des agonisants, elle se glissa jusqu’au lit où la mère de Beaumont semblait maintenant doucement reposer, mais elle demeura atterrée en constatant, hélas! la complète inutilité de toute intervention. Et alors une autre émotion qu’elle avait mal calculée, qu’elle avait cru pouvoir dominer au moins, se fit subitement jour dans son coeur avec une acuité de plus en plus cuisante.
Contre le mal et les tortures de la mère agonisante, elle eut été prête à ‘lutter avec sang-froid, mais devant le désespoir et les larmes du fils, de ce Yves qu’elle frôlait et soutenait presque, écrasé qu’il était sur le rebord de l’oreiller, elle sentit s'opérer je ne sais quelle fissure dans son âme par laquelle jaillissait un flot de pensées lointaines, entassées depuis long. temps et silencieusement caressées. Elle éprouva un véritable vertige. Les lèvres contracturées, elle se pencha sur lui et familièrement, ainsi qu’à un frère:
—“Yves,” lui chuchota-t-elle tout bas, “Yves” Et dans sa voix frémissait la douloureuse sincérité de sa sympathie.
Dans un mouvement très doux de caresse, elle lui prit la main dans les siennes et répéta :
— “Yves... Yves...” et elle s’abattit en suffoquant.
Dans un autre coin de la pièce, le
docteur Verneuil, consterné lui-même, cherchait à se dérober
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