LES CHRÉTIENS D£ JÉRUSALEM
Un détail pouin a faire mieux juger le degré d'intelligence et d'instruction des moines arméniens. Sous la voûte de rentrée monmnentale de leur couvent , j'al)erçus une mâchoire d àue suspendue ii une eor(l(\ et que le vent balançait : je demandai à mon guide si c'était un symbole et ce qu'il signifiait
— Ce n*est pas un synd)()Ie, me répondit-il, c'est nu talisman : il prései^ve le couvent du mauvais œil; tant que nous aurons une mâchoire d'àne à notre poiie, nous li'aui^ons rien à craindre des Latins ! —
Les Gophtes, au nombre de cent , ont un évéque h Jérusalem. Les Gophtes sont des chrétiens d'Egy pte , qui l elèvenL du patriarche d'Alexandrie. Ils tom])èrent dans Terreur d'Ëutychès : ils se retirèrent ensuite dans la Haute-Egypte, où les musulmans les trouvèrent à In fin du MV siècle. C'est une humble et pauvre église, qui se soumet à un patriarche, toujours choisi panni les moines du couvent de Saint*Macaire. Leur liturgie a été traduite du cophte, qui ne se parle plus, en ai abe vulgaire. L'épilre et l'Évangile se disent dans les deux langues. Les Gophfes sont doux et timides : il n'est pas rare de les voir reiUi cr dans le sein de l'Église catholique. Rien de plus misérable que leur couvent ; rien de plus pauvre qiie leur chapeUe : ils n'ont pas de cIo* ches ; ils appellent à la prière en fi a])pariL sur une planche avec un bâton, ils restent quelquelois de longues heures devant l'autel, debout, la poitrine appuyée sur une béquille, dans une immobilité parfaite.
Les Abyssins ont une origine à peu près commune âvec les Gophtes^ dont ils partagent aussi Terreur ; ils
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Tivéni àans le mêmë couvent, prient poui* les morts, ont lin grand f ëspé<gt j^ûur lèord saints et Un culte pieux pour la Viorgo. Ils portent noblement la fiau- Trété, avec une résignation douce et triste. J*allais sou- Vent les voir, immbbilës à i'oinbre de leurs oliviers, les bras croisés et les yeux au ciel, dans Tattitude rêveuse de Textasé , le beurnouss blanc fesant ressortir éiicorè l^éiièné éclatant de la péaii.
Les Abyssins vous montrent dans l'enclos même de leur couvent, le tertre ombragé qu^Abraham avait choisi pour être Fautel du sacrifice de son ffls ; nous avons fait comme tout le monde et cueilli un rameau d'olivier en souvenir dlsaàc.
Nous ne parlons que pour in^moirë dés Synetis, secte sans importance, qui a pourtant sa petite chapelle au Sainl^Sépulcre ; on n'est pas encore parvenu à déraciner de leur cœiir l*àhtlqùè liërésîë de fîestôrius.
Les prolestants ontaussi un cvéque à Jérusalem; c'est un Suisse de mœdrs aimables; il a réniplacé révéque Alexandre, mort dernièrenient flans le désert. Là îhlssion protestante n'a pas converti beaucoup d'infidèles àu christianisme ; elle à sèidement enlevé aux catho*' ligues quelques croyants douteux. Je n'ai pas à écnre ici un livre de polémique, mais je puis du moins exprimer un regret, c'est qu'on ait introduit l'intérêt matériel comme un élément de conviction, dans les discussions 1 eiigieuses ; il en est résulté que les conversions ont été mises à l'encan. Nous connaissons une famille qui dans la même année a été tour à tour catholique, protestante , puis catholique encore, et euliu protes-
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tante, en attendant mieux, et tout cela selon les nécessitais du moment, pour payer le Joyer crune maison, aciieler un manteau, une paire de babouches, ou un sac de dourah. La religion protestante n'encourage pas le pèlerinage, aussi, pour avoir quelque chose à faire, sa imssim cherche-t-elle à cvangcUser les pèlerins des autres nations. On devine à quel point ceci doit troubler cette bonne intelligence des communions chrétiennes que nous commande uon-seuleuicnt la charité du Christ, mais le sentiment de notre propre dignité vis-à-vis des musulmans. « Qu'importe ? s'écrie un auteui* protestant, les âmes se perdent; il faut les sauver. Les pèlerins viennent chercher le Christ à Jérusalem, il faut qu'ils y trouvent le Christ et non le diable. » Est-ce pour mieux trouver le Christ que les protestants n'ont pas même un sanctuaire au SaintrSépulcre ? Ën revanche, ils ont hàti, au mont Sîon, sur l'emplacement du palais d'Hérode, un évéché confortable, ei une église sur le modèle de Tarchitecture anglaise !
lté» juUW*
Dans cette Ville de Jérusalem, où tant de spectacles émouvants attirentet captiventratleuliou du voyageur, les juifs le frappent encore par leur physionomie originale.
Parmi les juifs qui vivent à Jérusalem, bien peu seraient à même d'établir une longue filiation dans la
ville sainte. Ce sont, pour la plupart, des juifs (étrangers, restes de la grande nation, revenant de l'eiii, qui les disperse à travers le monde, pour mourir où leurs pères sont nés.
« Je laisserai quelques-uns d'entre eux échapper à tt répée, à la famine et à la peste, afin qu'ils racontent « tous leurs crimes chez les peuples où ils iront : et « Us sauront que moi je suis Jéhovab. »
Les juifs sont très-malheureux à Jérusalem : on les entasse dans un étroit quai tier, sans air et sans soleil, entre le mont Sion et remplacement du Temple — le Crhetto de Rome est un lieu de délices en comparaison — c'est là qu'ils vivent daus la saleté et dans la misère. Les musulmans, qui les détestent et les mëpri-
JÉRUSALEM
' sent, leur ont intonliL pciulant longtemps Taccès des rues qui conduisent au Saint-ISépulcre. Ce n'est pas d'aujourd'hui que les juifs ont maayaise réputation : «Parcourez les rues de .lumsalem, dit Jérémie, et voyez et considérez ; cherchez dans ses places puhii- * ques si tous y trouverez un homme , un seul qui accomi)lisse la justice et recherche la vérité, je paidonnerai à toute la ville, n
A l'exception d'une rue étroite et longue, bordée de bazars assez mesquins, et qui aboutit à la Forw-Judi' ciaire, leur quartier n'est qu'un assemblage de ruelles tortueuses et sans pavés , poussière Tété et boue l'Uvor. Plusieurs fois j'ai assisté à leur ofiîce dans la synagogue délabè'ée oà le Grand-Rabbin , qu'on nooMM IhddMmi , les réunit chaque samedi : c'est lugubre et sans grandeur. Ce n'est pas là qu'il faut voii' les juifs , c'est au pied du mont J^ioriaht à Touest du ïemple , dans une des jdus vieilles mes de Jérusalem , où se trouvent encore les traces aiiii(iues delà reconstruction d'Ësdras , et des blocs de pierre placés là sous les yeux des prophètes.
C'est en ce liru (|ue, dans la relevée du vendredi, ils s'assemblent pour lire les Lamentations de Jéiémie.
C'est une scène d'une incomparable grandeur, etj'ai rarement éprouvé mie émotion plus profonde. Il y a là toute une i'oule, hommes et femmes, enfants et vieillards, race flétrie et dégradée, mais beUe encore, et monti'ant çh et là des types superbes de sa noblesse native, un Iront qui s'élai^t aux tempes — comme pour contenir une pensée plus abondante — une main fine
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et souple , une flamme à Toeil , des deuts nacrée^ et U flère courbure des nez aquUins. Us sont là, se regardant à peine, immobiles et silencieux ; puis tout à coup un vieillard s'avance et, debout, ù (U^iui touniévers la niuraille, d'une Toix que les sanglots semblent étou^er, il lit devant tous les grandes Lamentations du prophi''te : • « Les rues de biop, uièuept le deuil, parce c^ad u'y a plus personne ^ui yienne à ^es fètei^; imte^ ses portes sont renvérsécs, ses prêtres gémissent, ses viei ges soiii défigui ées par le chagrin • elle est accablée d'angoisses. Ses ennemis la tiennent sous leur domination et s'enrichissent de ses depouiÙes; car le Seigiicui l a punit', à caiibc de s*'^ [uri'ails sans iiuuibrc. Les petits enfants ontëtë conduits en^sçlavage, le yf|in' queiM* les chassant devant lui. foute la heauté de Sion s'est évaiuniie ; ses princos sont fl('\enus coiuiiic tl<j.s béliers qiiiue Irouveut point de pàtui*a||es : on les a vus se traîner sans force pendant que rennemî les poursuivait... Les vtr'ilK'iids , assis dans la poussière, dejneureut en silence, la téte couverte de cendi'c, un cilice autour des reins ; ses jeunes filles marchent le front baissé vers la terre. Pour moi, mes veux se sont éteints à force de pleurer ^ j'ai V^^^^ troublée d onc violente émotion; les blessures dQ mon pays m'ont brisë le cœur, surtout quand j'ai vu de petits enraiils s'évanouir au milieu des places puliUques, çn disant à leurs mères : Du pain ! du yin 1 et t<><i^b^i* $'to^ition dans les rues de la ville comme s'ils eussent été blessés à mort, etf rendre l'âme sur le sein de lçi4r^ mères. A qui te Çomparer? « léff^aleHjl fl p tç Ropimer ?çmbl^le?
JÈKUbAL£M.
Y a-t-il rion d'égal à tos maux? Kl coiiiiiicnt te consoler, ô SioD ? Ta (loulem est immeose comme la mer; qui pourra te guérir ?»
Cependant, les femmes prosternées frappent leurs poitrines et souillent leur front dans la poussière. De temps en temps , le lecteur s'arrête» et une sorte de nénie lente et douloureuse, partie de toutes ces poitrines remplit l'air de sa mélopée traînante, et devient ainsi conune le chœur solennel qui, tour à tour, accompa-* gne et suspend le récit.
Rien n'a pu adoucir, dans le cœur des juifs, Tamertume de la patrie perdue, ils portent en tous lieux le deuil de Jérusalem, et, pour la pleurer, ils trouvent partout des accents subi unes.
m 0 Sion, s'écrie un de leui s plus célèbres poètes » quand je pleure ta chute, c*est le cri lugubre du chacal; mais quand je révèle retour de la captivité, ce sont les accents de la harpe qui^ jadis , accompagnait tes chants divins. Pourquoi mon àme ne peut-elle planer sur les lieux où la Divinité se révélait à tes prophètes ? Domie-moi des ailes» et je porterai sur tes ruuies les débris de mon cœur; j'embrasserai tes pierres nuieilcs, et mou front touchera ta sainte poussière. Qu'il me serait doux de marcher nu-pieds sur
les ruines de ton sanctuaire , à l'endroit où la terre
s'ouvrit pour recevoir dans son sein l'Arche d'alliance et ses chérubins ! J'arracherais de ma tète cette vaine parure, et je maudbais le destin qui a jeté tes pieux adorateurs sur une terre profane. Gomment pourraisje m' abandonner aux jouissances de cette vie, quand