‹ La terre-sainteChapitre 23 sur 44 · LES MUSULMANS · texte numérisé non relu

LES MUSULMANS

garde, engagée dans des rues étroites. On appelle cela

rétablir Tordre et mettre la paix dans la ville. Quand ils se seront tous exterminés, on pourra faire une va* riante à cette phrase trop fameuse dans les soavenirs de la diplomatie européemie : fc L*ordre règne à Varsovie ! »

L'état des campagnes est pire encore.

La civilisation a du moins apporté dans les villes une sorte d'adoucissement aux mœurs , et quelque chose qni ressemble à de la l^^alité. Les campagnes sont livrées à la brutafité des mains violentes. Il faudrait une autorité toute-puissante po m contenir et maîtriser toutes ces tribus ennemies et frémissantes. La plaine et la montagne se déclarent fièrement la guerre, comme nos seigneurs féodaux ou nos républiques du moyen âge. On nous a promis une bataille rangée entre la tribu d'Abou-Gosch et celle du Mont-SainMean : on veut savoir à qui des Abou-Goscli ou de ceux du Mont-Saiut- )ean appartiendra le droit de rançonner les Européens.

Plusieurs pèlerins font des vœux pour Abou-Gosch , bomme de façons ckaimantes et qui vous détrousse une caravane avec une bonne grftce , une politesse et une recherche de formes dignes d*un prince mieux élevé. Il faudra beaucoup d'exercice au Mont-Saint-Jean pour arriver à cette désinvolture élégante; le cbamp de bataille est déjà indiqué, on partira des deux collines du Térébinihe pour se rejoindre dans la vallée: ce jour-là kl poudre parlera!

Le gouvernement turc n'est pas complice de ces désordres; il les r^retle, il s'en aiflige , il voudrait les

162 JÊRUSALSM»

pi ëveuirelles réparer. Mais aujourdliai il n'y a pas un soldat dans toute la PalesUoe ; pour le gouyeraernefit^ l'ennemi véritable n'estpas le Bédouin qui, après tout, honore Mahomet ot adore Allah : c'est le Russe», qui Tout posw la croix grecque sur la coupole de Sainte- Sophie. Du reste , ces Arabes-Bédamï , protégés par leurs montagnes, caches dans les gorges de ieui's vallées , bravemeut longtemps les eHorts du gouvernement le plus énergique. Ici on ne peut faire la paix qu'en faisant la solitude : uu trait builiia pooi' montrer leur audace.

Pendant que nous étions à Jérusalem, on voulut relever la garnison d'iiébron, qui gaide les frontières dangereuses de TArabie. On envoya, sous escorte, des «Aameaux et des midets poinr le tran^cNrt des malades, des bflgages et des effets de campement. Aquati'w lieuûs de Jérusalem, mulets, diameaux, escorte, tout a été enlevé ; o*ést ehee le paeba même que la nouvelle m'en a été donnée.

Au milieu de toutes ces c<Hn.motiens soudaines et de ees changements qui attendent votre Févéil chaque matin, il est curieux d'étudier le flegme turc et l'impassihiiilé musulmane : « C'était écrit I » ce mot répond à tout; « Dieu le veut ! » avec cda on n*a plus à s*occup^ de rien. Je vois d'ici la ligure que ferait Paris s'il se trouvait dans l'impasse où s'endort Jérusalem. Quelle agitation sous le péristyle de la Bourse, (|ud concours sur

le boulevard Italien, quel (Miipressement chez Tortonî? Ici, quand le Bachim-Bozuk a passé et qu'il a fait ses petites exécutions, tout rentre dans le calme apparent

LES MUSULMANS. i6ft

et r<tfdre aceoutamé» Le marehatid éteie dans te baear

entr'oiivert ses étoffes de Damas et ses verroteries d'Uébrooi le ^aatofi^ ua rosaire à la main , ëgrèœ ses prières en marcbant à petits pas, taàéis qu*ua fatimiti en turban vert peigne au soleil sa longue liaibe noire, on paftse à vos côtés sans daigoer même tourner vers TOUS sa i»^^ indolente.

Un joiii' nous avions lait une excursion dans les enviions de Jérusalem. Nous l'evinmes dans l'après-midi, A deux lieues de la ¥Îile nous e&tmdÉaie» quelques volées de canon , qui résonnaient en éelats formidables dans les vaUées 4e i.a Qûb^m^ et de Josapàât; je craigaais de trouver les portes fermées s nous nitmes nos chevaux au gaiop, et nous arrivâmes avant le coucher du soleil.

C'était grande fête ebe^ les Turcs : la fôte du Gour-^

bail iich am, ou fête d\i Sacrifice. On innnole des victimes vivantes dans tout Tea^ûre de ï Islam, Dans les lotîtes localités trop pauvres pour adorer 4 grands frais, on se contente de couper le cou à un poulet que rimani — c'est le prélie — mange en famille. A la Meeke, «è les pèlerinages rmieaiblent en ce m<»nent la fleur d^ croyants ^ on immole une toebis, un boeuf et un cbameau.

le crois qu'à iérusaiem on se contente éu beeuf -et de la brebis, l'avais granée envie d'assister au sacri* fice, mais le bon vouloir du pacha lui-même ne pouvait m'ouvrir les portes de la mosquée d'Omar ; la pdne de mort est prononcée contre tout imfklèie qu[ tWiterait seulement d en franchir le seuil ; j'ai dû me

184 JÉRUSALEM

eontenter dé ce quo j'ai pu voir du dehors, en me tenant même à une certaine distance... par égard pour la bastoonade. Le muezzin annonçait la prière du baleon de tous les minarets, à grand renfort de voix ; il s'agissait, en effet, d'une fête solennelle. Ce jour-là, les riches étrennent des habits neufs ; les plus pauvres retrouvent un bout d'étoflè blanche, pour enrouler autour (le leurs têtes rasëes; tout ce monde se promène lentement par les rues et va prier dans les temples, le tarbousch en tète et les pieds nus. Les cimetières regoi^ent de inonde; on dirait le Père-Lachaise, le deux novembre. Les femmes dominent dans cette foule recueillie et attristée ; elles restent longtemps immobiles sur les tombeaux de leui s morts, pareilles à des statues de la Douleur ; elles sont pour ce jour-là vêtues de bleu, voilées de blanc , masquées de noir. De temps en temps, elles s'assoient en cercle autour de la pierre funèbre, se serrant les mains, et, à voix basse, échangeant eatte elles les amères et douces paroles du regret et de l'espérance.

Quand on a bien prié et bien pleuré, on va manger 1 Les Turcs mangent beaucoup 1 Les fenunes, comme on sait , sont exclues de ces repas ; les femmes n'ont pas le droit de manger devant leurs seigneurs; mais du moins elles se visitent Icnn des hommes, et passent une partie de la soirée au bain, et presque toute la nuit sur leurs terrasses fraîches.

Le vieux William. Shakspeare, qui avait toutes leff délicatesses du cœur et toutes les sublimités de l'esprit, disait bien quand il disait : u La plus chaste Me est

LES MUSCLMAKS.

déjà molDs chasle, quand elle laisse voh* sa beaulé à 'la lune! n On ne sait pas à quel point la lune est indiscrète dans ces belles nuits d'Orient, transparentes et sereines. La terrasse vous montre tout ce que le liareni vous cache : ce ne sont plus les longues robes de deuil du matin; on a dépouiUc ces voiles jaloux qui cachent ia beauté des formes et la grâce des mouvements.

Cependant, de Tintérieur des odas (chambres de femmes) sortent des accords harmonieux de voix et d'instruments, qui accompagnent doucement ia causerie familière, ici chantent les esclaves de Géorgie; plus loin , les noires Éthiopiennes , assises sur leurs talons, grattent avec le i)out d*une plume de paon les cordes de fer d*un tambur (espèce de mandoUne turque), tandis que d'autres attaquent, avec la prestesse d*un Espagnol ou d'un Basque, le parchemin sonore des tors de Damas, hicrustés de nacre et d'ébène. Les pastilles odorantes brûlent dans des réchauds d'argent ciselé; les confitures passent, de main en main, dans des coupes de vermeil posées sur des plateaux de nacre; puis, on cause un peu, on rit beaucoup et on ne pense plus ii^uvvq. qu'il y a au monde des êtres barbus, désagréable^, qu'on appelle des hommes ; mais, de temps en temps, un grand œil noir, mélancolique, une prunelle ardente, qui semble nager dans une lumière nacrée, se lève doucement vers le ciel comme pour lui demander pardon de cette joie du sobr, si oublieuse déjà du deuil et des larmes du matin.

Digrtizeij Ly <jOOgIe

Lia maisott da poëte*

A côté de rOrieD t officiel elbanal qui se txouve sou$ les pieâsdesplasyulgairefttouristes^-ilii'y a qu'à sebaiâser pour le voir — il en est un autre, myst(^rieux, impénétrable, muré comme un cloître, discret comme la niiit^ et qae tous pouvez coudoyer pendant cent ans, sans même soupçonner son existence.

Le hasard parfois soulève un coiii du voile, et toul & coup votre œil ébloui découvre comme un honxon nouvoaii, qui déroule devant lui dos perspectives infinies. Si vous u'avez pas eu cette fortune propice, vous ne saurez jamais ce qui se passe derrière ces hautes et sombres murailles qui laissent à peine infiltrer un rayon de soleil à travers le treillage avai^e d'un moucharabi : Même pour les plus heureux, la révélaLiou n'est jamais complète. Le liarem est un sanctuaire inaccessible; on ne corrompt pas la garde qui veille à ses portes, et Tamitié la plus aveu^ément confiante ne vous accorde jamais une faveur qui deviendrait un outrage pour la femme; elle s'honore delà jalousie qu'eBe inspire.

188 JÉRUSALEM

J*ai éprouvé en Onent dans sa grâce aimable et dans sa familiarité ciiarmante une sympathique liospitalité.

— J*avais plus d'une fois remarqué, soit au Saint- Sépulcre, .soit aux stations de la Voie-doulow euse , soit dans les grands sites qui avoisinent Jérusalem, au village de Siloe, dans la vallée de Josaphat, ou sur les bords du torrent de Cédron, un Arabe, dont le grand air et la itère tournure m'auraient frappé partout Ici les objets mêmes qui l'entouraient semblaient rehausser encore la dignité de sa personne. Plus d'une fois je l'avais surpris, assis dans l'ombre d'un sanctuaire, écoutant d'une oreille attentive et charmée, les canti- .ques de l'orgue à l'office des Latins ; les moines Franciscains l'attiraient, et, d'un autd à l'autre, il suivait du regard la longue file des Pères en robe de bure, qui chantaient les Psaumes ou récitaient les grandes Lamentations des prophètes.

Un jour, mélancoliquement appuyé sur le fttt d*une colonne brisée, jo ne sais plus en quel lieu, dési^î^ié d'avance à la visite pieuse des pèlerins , il cherchait avec ce regard pénétrant du rêveur, qui voit si bien quand il voit, à deviner la pensée sous tous ces fronts étrangers; puis, quand la foule s'était retirée, il restait seul , et passait de longues heures immobile et perdu comme (ians Texlase de ses contemplations.

Ce n'était point un santon { je l'aurais reconnu tout d*abord ; il n'en avait d'ailleurs ni le costume, ni les • longs cheveux, ni l'air béat. Sa physionomie avait plutôt cette expression de décision et d'énergie^ méiée

Page 1