MAISON OU POETE
à je ne sais quelle grâce tendre, que Ton aurait bien
rendue autrefois par le mot chevaleresque,..
Un matin, je sortais de Jiij iisalein pai' la porte de Damas, pour faire le tour de la ville, en suivant les. murailles; il rentrait comme je sortais; nous étions tous deux à cheval. Plusieurs fois déjà nos yeux s'étaient rencontrés , et , sans nous être jamais parlé, nous nous connaissions. Il montait un de ces beaux et nobles chevaux du Nedji, dont la race aiLslucraliqnc s'est conservée jusqu'ici sans altération et sans mélange. Un Arabe à cheval, quand on le regarde un peu,
refuse dilhciiemeul au piaisii* de la fanlasia; celuici serra le fianc, rendit la main, et après quelques bonds désordonnés, commença, au milieu despierres, des l avius et des précipices, un djeriddiin plus animés : tantôt fuyant ventre à terre; puis, revenant vers moi, avec la rapidité d*un éclair , m*enlaçant dans des cercles étroits, et brodant au triple galop des festons et des arabesques autour de moi ; puis, tout à coup, arrêtant son cheval sur les jarrets, comme on brise un ressort, il porta la main à sa poitrine et à son fi ont, et rentra dans la ville.
Le soir même, je le retrouvais au divan d'Kifvi-Pacha, qui nous nommait Tun a l'autre, comme on ferait dans un salon de Londres ou de Paris.
Abou-NowaskBen-Nowas est un poète distingué et un grand voyageur. H a Thr^ureuse iu dépendance que donne la fortune; quand il quitte un pays, il va devant lui^ sans trop savoir où, et quand une ville ou un site lui plaisent, il y prend une maison, ou y plante sa tente;
JÉRUSALEM
puis quand il en a savouré le charme et tari la poésie, comme on épuise la liqueur d'une coupe, il part emportant ses livres et emmenant ses chevaux. Abou- Nowas a bien voulu m'engap;er i\ passer une journée chez lui. Grâce à Dieu ! il parle l'espagnol comme un Castillan, et nous pouvons causer sans l'intermédiaire de ces drogmans qui font de la conversation en Orient une des choses les plus insipides que je sache. '
Abou-Nowas a choisi en poète l'emplacement de sa maison: à l'ouest de la ville, en face du puits de Néhémie, à l'endroit où se rejoignent les trois vallées du Cédron, de Josaphat et de la Géhenne. Du haut de sa teiTasse, il a devant les yeux un des plus augustes et à la fois des plus tristes paysages qu'il soit donné ù l'homme de contempler: la terre béante et déchirée laissant voir son squelette de granit, le lit du torrent parsemé de rochers, les montagnes arides, aux flancs Apres, au sommet chauve, çà et \h quelque nopal épineux, ou bien, entre deux tombeaux, un figuier stérile; ici les oliviers séculaires le Gcthsemani, à l'ombre desquels le Christ sua du sang , et plus haut la montagne d'où il s'éleva aux cieux.
Quand il fut averti de ma présence, Abou-Nowas vint me recevoir au seuil de son divan , et , me faisant asseoir à l'angle le plus reculé de l'appartement: « Excusez-moi, dit-il , je ne suis ici qu'en passant ; ce n'est pas chez moi que je vous reçois. Je n'ai plus de chez moi, ajouta-t-il avec un sourire mélancolique. 11 y a trois ans , j'étais en Espagne , c'est le seul pays d'Europe que j'aie voulu connaître; j'y retrouvais à