LA MAISON DU POETE
foncée à la blancheur ardente des mars; au-dessous du cloître, une mosaïque^ de tuiles rouges iileues, étalait sa tordure d'incnistatloos fantastiques ; au mi* liea de la cour » une fontaine lançait au ciel une gerbe
abondante qui égrena il ses épis de pei les el de <iiamants liquides, en retombant dans des Tasques de marbre d'Egypte. Cependant les mimosas suspendaient aux colonne^ Icnis lianes caressantes, les cotivolvnlus laissaient reiomlier de toutes parts leurs clochettes aux mille nuances, et les jasmins du Gap faisaient briller dans le vert feuillas^e leur pelile étoile d ai i^^nt.
r^Qus limes le toui* du cioili'e. Le soir venait: le jasmin embaumait l'air et la fontaine murmurait des notes crislalliiips.
— «Id, me dit Al)ou-]\owas, j'ai trouvé la paix... ou . quelque chose qui lui ressemble; je crois que j*y resterai longtemps. »
On avait étendu daiïs un angle delà cour des chAles de Perse en guise de tapis: nous nous assîmes à rom*< bre d'un figuier.
— « Vous autres Occidentaux, reprit Abou-Nowas après un moment de silence, vous ne connaisses point rOrîent Vous le traversez au -ah p de vos caravanes; vous disti'ibuez des bakckis aux pachas et aux mutze- Hms pour avoir des ârmans, des coups de comrbaches à vos mmickres pour avoir la paix, et puis vous écrivez des pages sonores sur la misère, l'oppression et la vénalité.
— «Mais, rëpondis-je, ceci me paratt assez juste. — a£b sansdoute 1 tout ce qu'on dit est ordinairement
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casez juste ; mais ici comme p«rlout, vous n'apercevez que la moitié de la question. 8i les homuies d'Orient font si peu poiir les hommes, e*ost que la natore a làit assez pom- eux. Le soleil, qui les noiuril et les vètil, offre à leurs yeux une fête étemelle. Avec quelques pièces de rotre pins mentie monnaie d^Binropé, llf sarment la vie de ses plus impc^rleux besoins. Ici on m travaille pas pour des liériliers incertains; en Ëurope TOUS dites : Â chaque jour suffit son mol; ieî Bras dl* sons : A chaque jour suffit son pain ; et quand ce pain est assuré, le reste du temps est accordé aux jouicMsances ou du corps ou de l'esprit Le plos pMvre fellah est assez riche pour fumer son w^féon^sl deux o* trois fois par jour, et pour faire deux ou trois heui^es de kief, pendant lesquelles il a des réte0 dé mittan. Cela lui suffit. Quant aux hommes qui vivent par la pensée, l'OrientJest leur vraie patiie. Ici, la rêverie est sans limite, et l'àme, que les sébs ÉàMn^ (pr^aaiers n'asservissent pas comme chez tous, s'ètèw à dés contemplations qui peuvent monter jusqu'à l'extase. De là naissent pour nous de nouveaux besoins, dont la subtilité TOUS échappe , et que vous condamnez parce que vous ne les comprenez pas.
u Tout à rheure, quand les esclaves ont jeté Teneens et Faloès dans ces machallaks d'argent suspi ndua sous le cloîire, quand vous les avez vus répniulre , sur les coussins de mon divau, Thuile de ros(^ et Vessence de benjoin... , vous avez eu un \,m d'étonnemcnt dans rœil... , ce n'a été qu'un éclair, mais je l'ai surpris au passage. £h bien I cette profusion est une nécessité.
LK UàXBÙH m POETE.
Notre âme légère et subtilisée est toujours prête à s'ëyaporer dans l'air ténu qui nous baigne, et lespar^ foms sont eoitime les liens inyisibles et sûrs qui la retiennent ici-bas.
--«A langueur, je comprends cela, luirépondis-je; mais cette eontemplatioli excessite Tons éloigne de pins en plus du vrai but do la vie, qui est raction.
—«En Occident, peut-être, mais non pas en Orient î Voyez ma main , ajouta-t-il , est-eUe faite pour agor? »
Et il me tendit cette maiu effilée, cette paume étroite el molle, ces doigts lisses, dont les pbalanges se ratta* rtient sans nœuds, signe distinetif des ra^ purement psychiques...
— a 8oit. Me voilà convaincu; mais ces doigts iiidolents peovent du moins tenir la phime , et recneiilir ebaque matin , dans des stropHes barmonieuses , les rêves de la nuit,* Cela même serait des œuvres, et cette main blanche ne serait pas mue main ride !
— C'est ce que je faisais quand j'étais plus jeune , repritril avec le sourire mélancolique d'un homme de quarante ans; mais un autre Abou-Nowas , le plus illustre de mes ancêtres , a conquis de la gloire pour tous c6ux de son nom... Et puis , tenez , ajouta-t-il , nous ne ferons jamais mieu que Técole de Grenade... Aucun de nous ne vaudra maintenant les lions et les aigles deTAlhambrah. Depuis que j'ai lu les poésies des Maures d'Espagne , lbn*Abdoun , Ab-Moutamid, Ibn- Khe-Sadjah et tant d'autres... . j'ai brisé ma plume. »
Abou-Nowas-Ben-Xowas laissa tomber sa tête daiis sa main et resta pensif un instant. Quand il la releva ,
JÊRUSALni.
il y ayaii un sourire sur ses lèvres, mais il y avait une larme dans ses yeux. '
Nous rentrâmes au divan; c'était l'hciire du dîner, on nous servit par terre , dans un immense plat de faîenee anglaise, un poulet au pilau, que nousmangeà* mes délicatement avec nos doigts, pendant que des musiciens invisibles nous donnaient une sérénade, où je regrettais la prédominanGe accordée aux notes aiguës. L'oreille s'y accoutume cependant et trouve un certain charme à ce dessin mélodique assez pur, sans harmonie savante, sans reèbwche d'accompagnement, plus propre à rendre Ténergie des sentiments que la variété des idées*
Le soir vint trop vite; 0 fallait se quitter : je partais de Jérusalem le lendemain. Abou-Nowas et moi nous ne nous reverrons sans doute jamais, mais il saura du moins que je relirai avec bonheur la page de mes soiir venirs où j'écris son nom. .
Les femmets d^Orient, le eouveut de Jérusalem et la sœur Émllie*
Elle est belle la femme d'Orient, Haydée, Gulnare ou Médorah, belle comme le réve d'un poète ; voyez plut(yt \ c'est le' sobr ; elle est descendue datis les jardins du hai eni, elle traverse lentement les longues allées ou s'arrête uu instant sous les citronniers et les jasmins en fleurs ; elle vient de regarder le ciel. Quelles * flammes luimidos dans son pjrand œil noir méiancolique^ brillant et doux comme l'œil des gazelles de son pays t Maintenant qu'elle ne craint plus les re* gards indiscrets, elle laisse aux mains des odalisques \iasmak blanc qui voile son front, et le féredjé qui dërràe sa taille sous de vastes plis. Sa veste aux
larges îiiaiichos relevées, sa veste hrochëe de fleurs d'ai^ent s'entr ouvre au corsage et laisse voir une chemise de gase, insaisissable, étincelante, — un rayon et un souffle tissus ensemble. Le chalivar flollant descend jusqu'à ses pieds^ dont la pointe se cache dans des urtiks semés de perles ; des anneaux d'argent sonnent
JÉRUSALEM
à ses chevilles nues; son tiras sculpté dans un marbre vivant s'abaudonue aux morsures d'un serpent de saphir à tète de rubis ; ses doigts sont chargés de bagues, sur lesquelles rartistc savant a gravé les surates qui font aimer ; deux longues tresses noires , entremêlées de sequins d'or, s'échappent du taibousch écarïate et pai linnent Tair qui les caresse ; on devine qu'elle n'a qfk% voiiloir pour être obéie, et qu'elle en^^emt le inonde avec un cheveu de son cou — uno crine coui sui — comme dit si bien l'Écriture.
Voilà le portrait d'uu modèle entrevu à travers le prisme de l'imagination.
En voici un autre qui n'est pas nioius vrai : il est également pris sur la vive nature.
n est midi, et les esdaves n^ont pas encore relefék tendine de soie devant les fenôtres de ïoda. 11 ne fait pas encore jour chez les cadines paresseuses. Une d'elles cependant vient de frapper sur un tindm de cuivre; les esclaves accourent: on ouvre au soleil. Gulnarc élire ses bras oisifs, je crois qii'Haydée a bâillé, et roû présente à Médorah le norghileh de Ferse chargé de tonibaki, dont la fumée emporte les heures pesantes, et prolonge à travers le jour les rêves voluptueux de la nuit. Après le narghileh on servira les conserves parfumées , des sorbets à la neige et des coupes de roses liquides. Ainsi commence, ainsi s'aehèvera la journée. Jamais un livre : Médorah ne Mit pas lire; jamais une aiguille : la favorite ne travaille pas. Quant à la maison, elle va comme elle peut, livrée . aux edafes qui la pîUent A quoi bon «'oceuper de