‹ La terre-sainteChapitre 30 sur 44 · SA1MT-JEAM-DU-DÉS£RT · texte numérisé non relu

SA1MT-JEAM-DU-DÉS£RT

nerueaiatioQ a je ne sais quoi de recueilli et de mystiquÎB qui m'aparu tout particulièrement dévot On assure qu'il y a dans la bibliothèque du couTcnt beaucoup de umnuscrits géorgiens , qui seraient sans doute d'un haut intérét-pour rhistoire des premiers siècles de l'Eglise.

Après une halte d'une heure au couvent de Sainte- Croix « nous essayâmes de retrouver une route pour arriver à Saint-Jean-du-Désert. Des pierres amoncelées,

des murs en ruine, des jardins dévastés semblent indiquer les traces d'une voie jadis fréquentée , mais dont Jérusalem se détourne aujourd'hui; cependant, après trois heures de marche, nous arrivons dans une goi^e sauvage : des pins, des cyprès, des mélèzes, toute une végétation alpestre, opposée comme un contraste aux nopals et aux palmiers de la terre orientale.

Tout à coup la gorge s'élargit : c'est maintenant une vallée; au milieu, une colline s'isole, abrupte, taillée à pic, inaccessible; au soiiiaiet de cette colline, comme aon plus haut rocher, une citadelle : c'est le couvent La citadelle a subi plus d'un siège, et le couvent n'ouvre sa porte de fer que dt vant des pas amis. On voulut bien rouvrir pour nous, et la famille espagnole (ici les communautés s'appeQent des familles , j'aime ce nom qui rend du moins aux religieux les plus doux souvenirs de la vie du monde), la famille espagnole nous reçut avec cette politesse bienveillante et digne, courtoise et calme, qui (^st comme le cachet aristocratique de son pays, où tout le monde est noble. Le supérieur — un Hidalgo aux grandes façon»— vint nous

EXCUBSIOnS ET PROMENADES.

recevoir au seuil, et, pendant que les mouckres et les valets s'emprei^saient autour des cheranx , fl nous

fit entrer dans ses vastes salles , fraîches et sonores, dont les grands murs étaient tapissés de portraits des écoles espagnoles. H y a là deâ copies de tous les maîtres, des martyrs de Ribeira, des moines de Zurbaran, des saints de Moralès et des viei^es de MuriUo. Ce n'était pas Fheure du repos : nous proûtàméé

des quelques instants de jour qui nous restaient pour visiter, dans le couvent même, Téglise de Saint-Jean- Baptiste ; elle enférmé dans son enceinte tout ce qui reste encore de la maison de Zacharie. La chambre — une grotte aujourd'hui — dans laquelle naquit saint Jean. On j descend par un bel escalier de mar* bre, à gauche du maître-autel. Je me rappelais, tout en franchissant ses dernières marches , les prodiges par lesquels Dieu manifestait sa miséricorde aux entrailles bénies, et, à rcxcmple de Sarah, Élisabeth enfantant dans l'extrcnie vieillesse, celui qui fut devant Dieu le plus grand des flls nés de Thomme. Pendant huit jours, les parents et les amis fêtèrent sa naissance, et le huitièuie jour, la langue muette du père se délia» et il chanta son cantique d'actions de grâces : « Béni soit le Seigneur, le dieu d'ïsraêl, parce qu'il A visité et racheté son peuple I » La grotte est arrangée en chapelle. On a disposé en demi-cercle, autour de l'autel, cinq petits bas-reHeft en marbre blanc , ^ encaisséér dans un fond noir, et représentant les grandes scènes de la tie du Précurseur. Sa naissance, d'àbord qui est un miracle, la irlifttation de Mariée la pi*é(BeatlDlf Sans

SAINT JEAN DU DÊSEfiT. 22S

le désert, le baptême du Christ, et, enfin « le martyre.

Six lampes brûlent conlinucllement devant l'autel — une simple table de marbre — qui a pour tout ornement un assez beau tableau dans la manière française. S*il fallait citer un maître, je nommerais Vien.

Je n'oublierai jamais le souper dans le grand réfectoire éclairé avec des torches, souper frugal, mais oA les mets avaient un parfiim de poésie et une saveur bihlique qui me réjouissaient Tâme : c'était le vin de Beit-Léhem, servi dans des amphores antiques, te miel sauvage du désert et les raisins dorés d'En- Gaddi ; on ajoutait bien, de temps eu temps, une tranche de mouton pour les estomacs moins poétiques.

Après le souper, pris en commun, la liberté aimable des gens de bonne compagnie, rend chacun maître de lui-même. On se groupe sélon ses goûts : il y aura des préférences même en Paradis, et nous n'y sommes pas. Une immense terrasse remplace le toit absent , c'est l'habitation favorite pendant les courtes nuits de l'été brûlant. Nous y montâmes ; rien tf arrêtait plus le regard errant d'un horizon à l'autre. Ici, des ruines mélaucoliqiies, là, une montagne abrupte, ravagée pàt lé ttti*rétit écôtdé, qui marque sa place par des sables et des cailloux; à nos pieds un pauvre village, âmas de huttes misérables , recouvertes de paille et de bàhe. tJil peu plus loin, ftu bord d'une vallée fertile et riante, une somxe fameuse, la foulaiue Ain-Kartm, que les chrétiens appellent la fontaine de Marie^ parce que la divine Vierge vînt plus d'une fois s'y désaltérer. J'écoutais avec uu ciiarme cxticme le mur-

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mure lointain de ces eaux, qui tombaient du roclier, pour répandre dans la vallée leurs napes abondantes et toujours égales. Cependant, les étoQes tardives s'allumaient au ciel comuje les flambeaux de la nuit : la lune se levait derrière les montagnes de Juda , bientAt son disque entier nous apparat au-dessus des grands arbres; c'était un spectacle d'une beauté inouïe et d'une sérénité inexprimable. Les Gha.mps- Élysëens n'avaient ni des nuances plus tendres, ni un plus doux éclat. On eût dit une gamme chromatique de couleurs vives, déûant également le pinceau et la parole ; le vert, le bleu, le violet, se heurtant par des contrastes vifs, ou s'aduucissant par des tiausilions insensibles, et se dégradant en demi-teintes suaves. Le ciel au zénith était du bleu clair des turquoises-; çà et là, de petites vapems légères — on eût dit des bouquets de roses et de lilas jetés sur un tapis azuré — une bande de pourpre enfermait tout dans son cercle éclatant, tandis qu'à la limite lointaine de l'horizon flottaient de grands nuages d'un gris argenté : la lune montait toujours, belle dans sa pâleur nacrée et sa lueur de perle fine. Les Fellahs arabes se répondaient d'un toit à l'autre, en jouant des airs tiistes sur leurs musettes aiguës, qu'interrompaient d'une voix stridente les sauterelles du désert... et moi, à mille lieues de mon pays, appuyé à l'angle de la terrasse , regardant et ne voyant plus, je me disais : Combien maintenant m'oublient de ceux à qui je pense ?

Je descendis à la chapelle : un jeune artiste s'était placé devant Torgue, il se croyait seul et jouait comme

SAIWT-JEAN-DIJ-DÉSERT.

pour lui : jamais les artistes ne jouent si bien que quand ils jouent pour eux. La gcaude voix de l'orgue emplissait la nef; je m'assis contre un pilier et j'écoutai. J'entendis comme un frôlement d'étoffe à c6té de moi; un Père espagnol, le plus jeune du couvent, s'était assis au pied du même pilier » il avait ramené ie capuce sur ses yeux : je ne pouvais voir que le bas de son visage, fortement accusé. U était immol)ile coin me une statue, seulement, de temps en temps, sa robe se soulevait comme par l'effort d'un sanglot étouffé... Celui-là aussi , me disais-je, il veut oublier et il se souvient

Dans ce eonvent du désert , tout est harmonieux,

poétique et digne : rien qui vous rappelle aux vulgarités de la vie ; les objets destinés aux plus communs usages ont je ne sais quelle grande et flère tournure , qui vous transporte dans un autre monde : les lits , posés sur des estrades, semblent faits pour rêver bien plus que ponr dormir : on vous apporte l'eau dans des nrnes parfaites, qui vous rappellent ces vases funéraires dans lesquels les Romains enfermaient les cendres des leurs , et c'est une lampe antique que l'on pose à votre chevet

Non loin du couvent de Saint-Jean et sur la route du désert, on rencontre ISi ViUa de Zachariej oik Elisabeth, dansle sixième mois de sa grossesse, reçut Isivisitaiùm de Marie. Du temps de Zacharic, c'était un jardin avec ime maison rustique; sous les Romains, ce fut une^ villa , dont on voit les grosses assises et les murailles régulières : sous les croisés ce fut un couvent; on re-

trouve encore les cloîtres et l'arc brise des gi^andes ogives. Aujourd'hui , au milieu de tous ces édifices , ruines ombragées d'oliviers , de nopals et de figuiers géants, on retrouve encore la grotte où reposait Elisabeth quand Marie vint à elle. La grotte est une sorte de chambre basse, au fond du jardin; on voit encore quelques marches de l'escalier qui conduisait aux étages supérieurs : je suis entré dans cette grotte, au fond de laquelle est un autel , et au lieu même ofi se tenait Marie, je relus le simple et poétique récit de TEvangéliste.

« Marie entra et salua Elisabeth, et il arriva, lorsque Elisabeth entendit la salutation de Marie, que l'enfant tressaillit dans son séin, et Elisabeth fut remplît du Saint-Esprit, et, élevant la voix , elle dit : Vous Ôte5 bénie entre toutes les femmes, et le fruit de vos entrâilles est béni ; mais conimcht se fdit-il que la tnôre de mort Dieu vienne à moi ? car voilà qu'aussitôt que la voix de votre salutation s'est fait entendre à tnes oreilles j l'enfant a tressailli de jôie dans mon seîti. )i

Et Marie dit : « Mon âme glorifie le Seigneur, et iribîî esprit a tressailli de joie en Dieu, mon salut, parcd qu'il a regardé la bassesse de sa servaritë : ët voilà pourquoi tous les siècles m'appelleront bîGnhem^euse , parce que le Tout-Piussant a fait en moi de grandes choses, et son nom est saint, et de génération en gériération , sa miséricorde se répand sur ceux qui lé craignent. »

En quittant la villa d'Elisabeth, nous prîmes la route du désert. A notre gauche, une CoDiile, plantée de vi-

SAliNX-JE AN-DU-D£S£RT.

gnè^ê,'Ôe figuiers et d'oliviers ; à notrè droite, une vallée, où Ton découvrait à cliaque pas, malgré la saisoa avancée, les traces d'une culture abondante et yariée.

Le désert commence bientôt; la culhii e dLsj)aiaît tout à coup, la vigne meurt, Tolivier se dessèche et le figuier reste stérile. Âu sommet d*uné colline escarpée , qui domine au nord-ouesL la vallée de Térébintlie , on trouve la grotte de Saint-Jean. C'est une cellule naturelle, longue âe douze pieds , large de sii : elle a deux ouvertures, Tune sert déporte, l'autre de fenêtre, et s'ouvre sur la vallée. Le ressaut naturel du rocher forme à Fintérieur si^e , table et lit Une source fraîche jailli! d'une fente de la iiioulagiie, et foiine au pied du rocher un bassin limpide , encadié dans une bordure de mousse yerte et de cresson fleuri ; puis il coule entre les pierres et va s& perdre dans la vallée , où l'on suit longtemps sa trace marquée d'un long ruban de fleurs sauvages et d'herbes fraîches.

Ici s'écoula l'enfance du Précurseur.

Elisabeth l'y cacha d'abord aux persécutions d lAerode; mais bientôt le soutfle.de Dieu passa sur lui, 11 ne voulut pomt se mêler au commerce des hommes , et, dans le silence de cette solitude, où l'air esi plus pm* , le ciel plus ouvert, et^ si j'ose dure, Dieu lui-même plus famQier , il attendit la venue de l'esprit, n'ayant pom* vêtement qu'un cilice de poil de chameau, retenu aux reins par une cemture de cuir, et pour nourriture que les sauterelles de la vallée et le mid du rocher. C'était une âme silencieuse , mystique et repliée sur elle-même; il se taisait, rêvait et contemplait. On rap-

EXCURSIONS £T PftOM£NAD£S,

porte qu'un jour, revenant d'Egypte et retournant à Nazareth, Jésus passa au pied de la montagne, dans la Tall^ deTéréblnthe; Jean sortit de sa grotte, et s'agenouillant sur le rocher, il présenta de loin au divin Enfant une petite croix de roseau : ce fut sa première prophétie. Jean resta ainsi dans le désert jusqu'au jour de sa manifestation au peuple d'Israël, quand Dieu «l'envoya comme témoin, pour rendre témoignage à la lur mière, afin que tous crussent par lui. » Il avait alors trente ans. Après avoir entendu la parole de Dieu, U traversa toute la conti^ée du Jourdain , baptisant dans le désert de la Judée et disant : «Faites pénitence , parce que le royaume du ciel est proche : préparez la voie du Seigneur, rendez droits ses sentiers ; toute vallée sera comblée , toute montagne et toute colline seront abaissées ; les chemins tortueux seront redressés, et les chemins raboteux seront aplanis, et toute chair verra le salut de Dieu. »

Jean-Baptiste fut comme l'aurore du soleil de justice : les juifs s'y trompèrent; éblouis par son éclat, lis le prirent pour le Messie lui-même.

Nous passâmes une partie de la journée dans le désert ; errant dans ces mômes rochers où lui-même il avait erré, nous reposant àTombre des mêmes arbres, cueillant comme lui le fruit du caroubier , que FAllemagne du Nord a[>pelle encore le pain de Saint-Jean, BOUS couchant sui' la bruyère séchée, entre les chênes terts et les j uj ubiers nains, au mUieu des cistes de Candie et des genêts aux fleurs d'or; respirant tour à tour les parfums enivrants et les âcres senteurs du baume.

SAINT-JEàN-DU-DÊSERT. 229

de la sauge t du calaman» de la meothe et du thym

sauvage. Ajoutez, pour achevcrce tableau, debout à la cime du rocher, appuyé sur son fusil cerclé de cuivre, canon de Damas et crosse d'Alep, un Arabe aux yeux farouches, sentinelle morne du désert.

Dans les premiers temps du christianisme, ce désert fut une Thébaîde, les hordes de Saladin ont ëgorgé les ermites; mais chaque année, le jour de la féte du l'r< curseur, les Franciscains du couvent voisin viennent célébrer la messe dans la grotte et chanter à Sainte Jean l'hyume de la liLm^ie romaine :

Anlra deserti teneris sub amnis, Civiwn tumm fuyiens, peUsti, N0 levi pme$ moeulare viiam ' *

Crimine Unyuœ,

Nous retournâmes au couvent , et après avoir pris congé des Pères Franciscains, notre caravane essaya de gagner Beit-Léhem : ce n'était pas cbose aisée. Le terrain plus fertile et mieux cultivé empiète sur la roule même et Tenclotdans les champs ; plus d'une fois, par ^ard pour quelques-uns de nos compagnons , qui n'avaient pas précisément l'habitude des chasses à courre, nous fûmes obUgés d'abattre un pan de mur pour passer. Il est vrai que la maçonnerie orientale ' n'est pas des plus robustes et que, dans ce pays-là, un mur se renverse assez facUement Nous fîmes un détour poiir aller voir, sur le chemin de Jérusalem à Gaza, la

fontaine dans laquefle l'apôtre Philippe l)aptiéa Teu- Duqae dé Candace, rdne d'Ët&iopie. L'Éthldpien rëvèliait dé iëràsatem et s'cii retournait, assis sur iôti char (les routes étaient meilleures qu à présent), lisant le prophète Isaie. Philippe accourt et loi dit : a Ctoj^ez- V0U8 comprendre ce ^e toiis Usez f

L'Elliiopiou répondit : « Comment le pourrais-je, si quelqu'un ne me l'explique? I)

Philippe itionta sur le char, lui expliqda FÉcritare et lui tuiiionca Jésus-Christ.

Après qu'ils curent mai ché quelque temps, ils arrivèrent auprès d'une fontame, et r£tbiopien dit : a Qui enipéclic cpie je ne sois baptisé? »

Philippe répondit : u Gela se peut, si vous croyez de tout votre cœur. » Et Teiinuque r^rit : « Je crois que Jésus-CiiiisL est !<' luis de Dieu, n

Xi ordonna qu'où arrêtât son char et PhiUppe le baptisa.

La foiilaine est à gaurlie du clKMiiiii de Caza: elle jaillit à gros bouillons de la montagne. Ce fut autrefois une fontaine monumentale et fort ornée. Aujourd'hui c'est une ruine: les deux pilier^ (|ui sont encore debout accusent l'c'poque des Anlonins. On en reucontic beaucoup en Italie qui présentent le^ mémos caractères, sur les routes, la lisière des bois, et aux abords des ♦ gi^andes villes.

Deux colonnes dressées dans le champ voisin ihdi* quent l'emplacement d'une ancienne église.

Un peu plus loin , sur le boi d d'un torrent qui lave la vallée voisine, se trouve l'antique ville de Sorelc, où.

Digitizeo lj vjOOgle

SAUiT-J£ÂN-DU-DÉSËRX, 251

demeurait cette belle et perllde Dalila;quiU*abit le tort Samson» après l'avoir enlyré d'amour.

Oa dit que c'est sur la colline où nous sonnncs que fut coupée la fameuse grappe de raisiu» que deux hommes portaient à peine, et qui donna aux Israélites, encore errants dans les SciLliis du désert, une si haute idée de la Terre de Promission. Nous longions ainsi le NahalhEschoi, ou torrent de la grappe, dont parlent plusieurs fois les Écritures.

Nous atteignîmes bientôt le sommet d'une colline et le village de BeùrDjaila, habité par des Grecs schisma* tiques. Nous traversâmes en bon ordre ses ruelles étroites , bordées de hautes maisons ; les hoimues au seuil de leurs portes, les femmes sur leurs toits carrés nous souhaitaient la biffluvenue avec toutéi sortes de façons aimables.

C'était comme un avanirgoûtde Thospitalité deBeit- Léhem, dont nous apercevions déjà les maisons blanches et les grandes terrasses.

BeU»Liéheiii«

Beit-Lcliem! ce seul nom ne rappdle-t-il pas les plus charmants et les plus poétiques souvenirs : la crèche bëoie deTEnfant-Dieu, Téloile brillaDte des mages, et le canli(iuc des licrgers « Gloire au ciel et paix sur la terre!» Toute cette ville est un sanctuaire, et je crois eu entraot y respirer l'odeur de Teocens*

Beît-Léhem est une ville chrétienne, prcsqu'une ville caiiiolique, malgré les eil'orts que le schisme grec redouble aujourd'hui

Nous arrivâmes vers lOxSoir : c'était le dimanche.

Quel(jues hommes étaient assis devant les portes de la ville, comme au temps de Ruth et de Booz. Nous fûmes signalés, et bientôt toute une population enthousiaste se précipita au-devant de nous. Noire eiilrée ressemblait à un triomphe ; on prenait la bride de nos chevaux, on serrait nos mains, on touchait nos vêtements, avec je ne sais quel mélange aimaijle d'aftectueuse sympathie et de familiarité respectueuse. Ces démonstrations vives et ces physionomies animées

2Zk EXCUfiSIONS ET PROMENADES.

faisaient un contraste assess- frappant avec la mine impassible et froide de nos guides musulmans.

Nous nous arrêtâmes où s'était an^ôtdc Téloile et nous descendîmes près de Tétable où naquit r£nfant.

La première chose qui attire le pèlcriu ou le voyageur, arrivant à fieit-Lëhem , c'est la grotte de la Nativité : elle renferme plusieurs sanctuaires vénérés. Cette gruUc irrégulière occupe la place même del étal)le ; on l'a taillée dans le roc et revêtue de marbre. Cette grotte n'a pas de fenêtres; le jour n'y pénètre jamais; elle n esl éclairée que par la lumière des lauipes, offrandes des princes chrétiens. La plus belle a été donnée par le roi Louis XUL On aime cette poétique et douce lumière : la lampe est le vrai soleil des sanctuaires. Le Christ vint au monde dans la partie orientale de la grotte; à cette place, le rocher est un peu arrondi et recouvert de marbre blanc. Le pavé, de marbre également , est incrusté de jaspe et de porphyre ; au milieu, une étoile d'argent porte cette inscription :

HIC M VIRGXNE MARIA

lESUS CHRISTUS INATUS EST,

« C'est ici que Jésus-Christ est né de la viei^e Marie, n

Cette étoile a été Toccasion d'un grand scandale et d'une longue querelle.

Dans le courant du mois d'octobre 18û7, les Pères

Franciscains s'aperçurent que l'étoile avait été volée

BEIT-LÉHEM.

pendant la nuit. Grande fut la douleur des Pères. Ils voulurent replacer une nouvelle étoile et rétablir Tinscription ancienne , les Grecs s'y opposèrent.

L'aiïairc fut portée à Constantinople , et entravée par toutes sortes de lenteurs diplomatiques. Enfin , elle à été décidée à noire avantage. Un firman de 1851 porte que Tétoile et Tinscription seraient replacées. Nous pouvons garantir de visu l'exécution de ce traité si péniblement conclu. * * : , - • -

A sept pas de Tétoile d'argent et de l'inscription latine, on trouve, en marchant vers le midi, un second sanctuaire à l'endroit où la crèche était placée, l'excavation dè la pierre était revêtue de bois. Ce bois est aujourd'hui h Rome, en la basilique de Sainte-Maric- Majeure, où on l'expose à la vénération des fidèles, sous le nom de Presepc , pendant l'octave de Noël. Aujourd'hui, le rocher est garni de marbre et recouvert d'une tablette mobile, également en marbre.

Près de celte crèche vide, j'ai relu le passage de saint Luc: « Pendant que Joseph et Marie étaient à Beit- Léheni, il arriva que le temps auquel Marie devait enfanter s'accomplit; et elle enfanta son fils premier-né, et l'ayant ennnaillotté, elle le coucha dans une ci^che, parce qu'il n'y avait pas de place pour eux dans les hôtelleries. » ,

A trois pas de la crèche et êii face d'elle, se trouve un autre enfoncement dans le roclier : c'est le lieu oii se tenait Marie, l'Enfant-Roi danâ ses bras, pendant ({iie les mages à ses pieds l'adoraient. '

« Et entrant dans la maison, ils trouvèrent l'Enfant

EXCURSIONS EX PROM£ISAUEâ

avec McU'ic, sa lucic, et se prosteinanl en terre, ils Tadoijèrent^ puis, ouvrant leurs trésors, ils lui oSiri* rent pour présente de For» de Tencens et de la myrrhe. »

De For comme k un roi » de Tencens. comme à un dieUf de la myrrhe comme à mu homme qui devait

mourir !

La grotte est drapée d'mie tenture de soie rouge, sur laqudle on voit encore, par places» des lettres latines el les cinq croix de Jérusalem.

Nous avons remarqué dans la grotte de la Nativité d'asses bons tableaux, diaprés les maîtres des écoles espagnoles et italiennes ; des anges, des vierges, des enfants-jésus, des mages» des annonciations, des pasteurs, enfin, comme on Fa si bien dit, «Fhistoire de tous ces miracles, mêlés de grandeur et d'innocence.» Vus à la lueur douteuse des lampes, ces tableaux sont d'ua grand effet; rien de plus harmonieux que leurs couleurs pâles et comme fondues dans la toile; ils vous inspiient, à votre insu, je ne sais quelles idées de mysticisme tendre : c'est en les regardant que j'ai compris le mot des Italiens, qui appellent ces sortes

de tableaux des pietés.

Nous ne saurions passer sous silence une admira* ble vierge, placée dans une chapelle voisine, et qui

pourrait fort bien être de Murillo lui-même. Elle appartiendrait alors à sa troisième manière — sa manière chaude <c et calido » — comme disent les Espagnols. On a mis tout à côté un pastel plus moderne, mais d*une mignardise exquise, avec des grâces un

BEIT-LÊHBM.

peu trop molles peut-être, pour un pareil lieu, mais charmantes pourtant. C'est encore une vierge ;rartist6» dans les rayons de son nimbe d*6r, a semé des essaims de chérubins ioufdus cl amoureux.

De la grotte de la Nativité» on descend dans mie chapeDe souterraine, dédiée aux Saints-Innocents. La tradition plac(* en ces lieux la si^pulturede quclquos-uiis d'entre eux. Les Innocents turent les premiers martyrs du Christ; ils le sauvèrent en mourant pour lui, et il ést juste de les honorer près du berceau pour lequel ils ont répandu leur sang. £n entrant dans cette chapelle» obscure et basse, il mé semblait encore entendre cette \oix de Racliel pleurant ses ûls, et ne voulant pas être consolée parce qu'ils ne sont plus, et je croyais revoir encore cette première et douce fleur des martyrs, mois* son de lis sans tache , enlevée dans la tempête d'une nuit f

D'étroits passages vous conduisent de la chapelle

des Innocents à l'oratoire de saint Jérôme. Les distractions du monde n'y pouvaient suivre le saint docteur ; là» tout près du berceau rédempteur, il a prié, pleuré et médité, tout m travaillant à sa version latine des livres saints, — que l'Église a déclarée authentique 30US le nom de Yulgme, — à la lueur de cette lampe assidue, qui, dit-on, ne s'éteignait jamais. ^

Saint Jérôme demeura trente-huit ans à Beit-Léhem, à son retour du désert , où il était allé mortifier ses sens et vaincre sa chair : c*est à Beit-Léhem qu'Q mourat. Son tombeau est tout près de son oratoire. La pensée des saints ne les rapproche-t-elle pas toujours

218 ESCCmSICHIS ET PROMENADES.

du tombeauZ Un grand tableau, mel éclairé » nous représente le solitaire, penché sur la Bible, pendant qu'audessus de lui , l'Ange du juge^ueut lait reteiil4' cette terrible trompette ;

Tuba mirtm »fiar§tn$ smwufi

qu'il croyait toujours euteîn.di'c, qu'il seuU^le ^cq\\' 1er j usque dans la mort.

Yis-à-Tis du tombeau de siunt JltfrAm^» fia a ^éisfisé les restes de ses deux filles selon l'esprit : sainte Paule et saïute Eustochie , noble sang des Scipious ei des Gracques, qui abandonnèrent !^ molles délicQS dç la vie patricienne pour ^ réfugier dans leg austérité? du cloître.

Au-de^us du sa]ic|nairç sputerrainde £ei^}iëb^ s'^ lève une grande et noble ëglise , originairement bâtie

par sainte Hélène , et placée sous Finvocation de la Vierge. Cette ^se a subi toutes sortes de (légradations et de réparations; tout ie monde y a mi^ la ipain : les empereurs gn^cs, les Arabes, les rois latins et les Turcs. U est assez difiicUe maintenant de retrouver la part de chacun. La vaste nef, dont les musulmans (ont m ba^

zar, nous présente quarante-huit belles colonnes de marbre, d'ordre corintlUeu, placées sui* quatre rangs. L'égUse est sans voûte, ce qui laisse voir la charpente du toit Les mosaïques éclatantes , les peintures murales , majestueuses et roides » ainsi qu'il convient à l'école byzantine , s'effacent et disparaissent chaque jour. L'église a la forme d'une croix grecque, L n ;uur,

qui 1 oaipl bruUiiement Tunîté de ses lignes , sépare la nef du chœur : c'est daus ce cUœur que célèbrent maintenant les Grecs et les Arméniens , dont on ?oit les deux couvents à droite et à gauche du grand portaU.

J'assistai à. une messe arménienne : le célébrant, qui

n'était qu'un simple prêtre , avait la tiare en tête , comme un pape. Je notai une singularité musicale : le chant, fort désagréable d'ailleurs, était abandonné aux basses, ct raccompagneuîcnt réservé aux soprani, qui le notaient sur les modes aigus.

En sortant de l'église, je me croisai dans le cimetière avec un enterrement grec. Le inorl était un jeune homme ; la mère le suivait. Je pensai à la veuve de lyaïm ; mais le Ghfist n'est plus là pour prendre les morts par la main, et leur dire : a Levez-vous ?»

Je suivis le convoi. Le pope murmura quelles prières hâtées , sous le parvis même de l'église , et nous allâmes au cimetière, où Ton avait déjà creuséla tombe. On y descendit doucement le cadavre, puis, avai) l que la terre ne retombât sur lui, mêlée de pierres et de fascines, un groupe de femmes, se tenant parla main, vint s'asseoir à l'entour , et l'une d'eues commença le gé~ missement suprême, interrompu , ou plutôt accompagné par les sanglots du chœur : c'étaient dos objurgations mêlées de tendresse qu'elle adressait au cher défunt, lui reprochant d'avoir quitté la vie, que tout lui faisait riante et belle, sans souci (tes regrets et des larmes qu'il laissait derrièie luL La pauvre mère, cependant, tantôt affaissée sur eUe-même, et comme

perdue dans sa douleur, taolùt retenue à peine entre des bras vigoureux , et se penchant vers son fils,, tordait ses mains désespérées, et })oussait des inteijeclions violentes et des clameurs aiguës, comme faisaient, dans les moments pathétiques , les héros des anciennes tragédies grecques.

Le pope , assis à Técart, dans un coin du cimetière, laissait crier toute cette douleur. Quand il la crut épui* sée par sa violence môme, il s'approcha et récita les dernières prières : ce fut la fin de tout; on emmena la mère, et le cortège s'éloigna à travers les tombes à demi renversées, faisant retentir Tair de ce hurlement fé- . minin a. femme o uluUttun dont Vij^ile parle quelque part

Un peuplas loin , de l'autre côté de l'église, une scène de joie succédait à une scène de deuil : des jeunes filles dansaient à l'ombre immeôse d'un vieux sycomore; leurs groupes changeants formaient des figures allégoriques, ou s'immobilisaient eu des poses plastiques, dontlagr&cen'offensaitjamais la sainte pudeur. Les plus jeunes imitaient le chant du coq , tandis que d autres, assises sur le haut d'un mm', leur répuudai<int par toutes sortes d'onomatopées empruntées à la langue imitàtivo. Le costume de ces femmes était assez élégant: une grande robe bleue, indiquant la taille, . mais sans aucune exagération — on ne vise point ici au corsage de la guêpe — un voile blanc , qu'on noumie masamh, relevé sur le front et tombant sur les épaules , un tatouage bleu sur les lèvres , et sur les joues de petites mouches également bleues ; les ongles

BEIT-LÊHEM. 2ki

et le bout dos doigts trempés dans la liqueui' rose du heûDé; tout cela donae aux femmes uq aspect d'abord assez étrange.

On sent à Beit-Lëhem je ne sais quel soufile vivant et quelle animation que l'on ne retrouve pas dans les autres villes de Judée. Beit-Léhem m*a rappelé Tirlande : c'est la même gaietë , si l'on peut se servir de ce mot en Orient, c'est aussi la môme misère : T Anglais ici c'est le Turc.

Les Bcitléhëmites sont plus iiuluslrieux, et aussi plus actifs que les autres chrétiens de Terre-Sainte. La plupart d'entre eux, réduits à la dure condition de fel* lah, cultivent de leur mieux le peu de terre qu'on leur laisse. Les autres font des chapelets, des crucifix, des médaillons, en bois d'olivier; ils travaillent aussi le noyau de la datte, et la nacre, mère.des perles, que les caravanes apportent des bords de l'océan Indien. Ils vous ofl^nt leur petite marchmidise avec ude bonne grâce enjouée, et déterminent l'acheteur par une insis* tance naïve k laquelle on ne sam^ait résister.

Ces pauvres chrétiens Beitléhémîtes sont du reste dans une position asses critique, la guerre est régulièrement déclarée entre eux et les tribus arabes qui les avoisinent; les hostilités ontméme déjà commencé : voici à quel propos:

Tl y a quelques mois, un Arabe fut trouvé mort dans sa vigne» au pied de la tour bâtie aur son coteau. Les parents ont prétendu que le meurtrier était un catbo* lique: ceux-ci ont nié, puis ils ont offert ce que les barbares appelaient Jadis une compasùùmt c'est-à-dire

une réparaUou pécuuiaire» La tiibu arabe a reiusé, el comme die estime son sang à im trè84iaat

demandé quatre chrétiens, qui deraîent lui être abaniiouués comme esclaves.

Grand a été Teffroi dans Beit^Lébem; les Arabes ont accordé nne trêve de cinquante jours pour achercr la moisson et enlever les dernières grappes.

Noos nous troaTions à Iteàt-Lâiem le Iraitecinquième jonr, et Ton n'avait pris encore ancnn parti. On espérait que i aulorilé poui i ad iiiiervenii*, mais ici, mallieureusemeniy Vonimté n'est pas la fnte.

Cependant, nn clu*étien vient d*ètre assassiné à la porte de sa maison. Ses frères en religion ne savent à qui demander justice : ils n'osent Sr'adresser au gouvememr, quand tons les lim da po«voir «^Mw* se

relâcher; ils ne peuvent laisser ce meurtre impuni

Us (mt donc voulu, maigré toute la siactuiié et toute la modestie de nos dénégati<ms, voir en -nous comme des rreprésenlanls d'un peuple ann; et nous-mêmes nous n'nvoiis pu refuser le tiisic et pieux office d apporter à la France nne protestation du droit violé, rédigée et signée devant nous, et une humble demande de protection et d'a{q^ui. Nous avions dit que la i^'rance était loin ; on nous a répondu que la France était forte I

Beit-Léhem est posé sur la crête d'une colline qui domine une plaine ferlile. Beit-Léhem veut dire la maison du pain : on le nommait aussi Ephrma^ qvù sigoiiie fertilité. Peu de villes ont autant de souvenirs pienx et de traditions vénérées. Rachel y niouruteumeUant au monde ce iils de sa douleur, iiéaom que Jacob appela le

BEIT-LÊHEM.

fils de sa droite^ Benjamm; David y naquit pour la gloire dlsraêL

Non loin des 2;rauds sanctuaires vénères delà Nativité et de rAdoiatiou des Mages, à cinq minutes du couvent et yers le sud, on toit la grotte du Lait, à laqaeUe les légendes pieuses rattachent une histoire touchante.

Ou dit que, pendant la persécution d'Hérode, et en attendant Theare propice à sa fuite, la Vierge se retira dans cette grotte ayec l'Enfànt Un jonr qu'elle présentait la mamelle aux lèvres dîvînos. une blanche goutte de son lait tomba sur le sol ; le sol hlanchit aussitôt et une large bande éclatante sOIonna la grotte dams tonte sa longucui\ Cette blancheur est encore visible aujourd'hui ; c'est la voie lactée du monde clnétien. On a laissé la grotte dans Tétat où elle se IrouTait aux anciens joius.

C'est sur cette pierre que la Viei*gc s'asseyait; c'est de cette place, qa'appuyésursonbàton de voyageur, Joseph contemplait le groupe aimable confié à sa garde. Cette voûte crevassée, où notre œil suit les l ésions capricieux et les dentelures de la pierre, est la même qui laissait retomber sur leurs têtes ses pendentifs de rochers. Tout cela ne vaut-il pas bien quelques ornements d un goût douteux et une plaque de marbre d'Italie ?

Toutes les femmesr des environs , grecques , arméniennes, catholiques ou musulmanes, sont fort dévotes à ce petit sanctuaire : elles viennent chaque jour enlever quelques parcelles delà chaux molle et friable qui fait le fond de la ^otXè ; toutes sortes de guérisons sont attachées à cette substance précieuse ; entre autres

2kU ÏXCJLZSiOSS £T raOM£.NADES.

privUeges, die a, dit-on, celui derenouTcler les sources du lait dans les mamelles taries.

Les Pères Fraociscains ont établi à Beit-Léhem mie école arabe pour les petits enfants : on leur donne là les premiers ëlémentâ d'une éducation chrétienne. Ou ne saurai! mieiix honorer la tombe des Saints-Innocents, ou le berceau du Christ.

^ious aimions le séjour de Beit-Léhem, et sans les inexorables nécessités de la Tie de voyage » nous- y serions restés longtemps. Nous voulûmes du moins connaître bes environs. On nous rencontrait partout , et les Arabes commençaient à se familiariser avec nous : tantôt à la citerne de David, tout près de la porte Orien* taie, tantôt à la fontaine de Salomon, sui les hauteurs d*£l-Bourrack; partout nous retrouvions un souvenir: on rUstoire, ou la poésie.

La ( iif i ne s appelle la citerne de David, parce que David na pas bu de SOU eau.

C'était pendant la guerre avecles Philistins. L'ennemi occupait lieit-Lrhcm. David s'était réfugié avec une poignée d'hommes : dans la caverne d'Odoiiam. Il dit qu'il avait soif et qu'il voudrait bien de Teau de la ci* terne de Beit-Léhem. Aussitôt trois vaillants quittent la caverne, traversent le camp ennemi, vont puiser Feau à la citerne » et au péril de leur vie la rapportent à David. Mais lui : « A Dieu ne plaise, dit-il, que je boive le sang de ces hommes , » et il consacra la coupe au Dieu des années.

La fontaine de Salomon n'est pas moins célèbre; elle est située à une lieue et demi de la ville, et TËcriture

la désigne sous le nom de Fontaine sceiUe , Fons signant» , symbole de répouse dans le Cantique du poète-cooronné. « Mon épouse est un jardin fermé : unjardln fermé et une fontaine scellée. »

Deux grosses pierres scellent en efiet rentrée de la fontaine ; quand on les a soulevées avec effort, on descend par un escalier de quinze marches, jusqu'à deux salles voûtées et souterraines, soutenues par des arches d'une haute antiquité. Ce n'est pas la source ; la source est plus haut dans la moiUagne, mais ses eaux descendent et se réunissent dans ces vastes salles, où des tuyaux de conduite Tiennent les prendre pour les amener à Jérusalem. Klles étaient jadis destinées à l'usage du Temple. C'est dans cette fontaine scellée que le dernier enchanteur arabe, ne jugeant plus le monde digne de posséder un tel trésor, jeta, m vant de mourir, le sceau et la bague de Salomon, qui domptaient les éléments et commandaient auxei^>rits dociles. Un chàteau-fort, aux murailles hautes et aux fiers créneaux , protégeait la fontaine pendant les guerres saintes du moyen âge; c'est sans doute l'œuvre des croisés, obligés, pendant le siège de Jérusalem, de venir chercher Feau jusque-là.

£n aval de la fontaine scellée , on voit trois immenses piscines, que l'on appelle yulgairement les étangs de Salomon. Ce sont des réservoirs creusés dans le roc vif, au fond d'une vallée; les entailles profondes que l'on a pratiquées au flanc des montagnes voisines, facilitent Técoulement et l'arrivée des eaux. Les piscines elles-mêmes suivent la pente des terrains, de manière à pouvoir se décharger Tune dans Tautre. Un

aqaediic les Msâit comini]ni<|aer avec lémsaletn.

Elles sont sépai'ées par des muiailles épaisses, et on a maçonné leurs bords. L'Écritare fait allusion â ees étangs : « Je me suis construit deâ réservoirs d'eaux pour arroser les plants des jeunes arbres. » Ou les attribue assez unanimement à Salomon.

Le jardin de Salomon, le fameux hortûs canclusus^ occupe le fond de la vallée qui cotrrt depuis El-Bonrroc^ jusqu'à Bel t-Léliem. C'est le lieu le plus cliai^mant et le plus frais de toute la {Palestine ; Salonion avait bien choisi : là murnuirent les ruisseaux sur des lits de gazon ; là, toutes les lleuis donnent leui^ parfum ^ tous les ^arbres leurs fruits, rbyacintbe et Tanémone, la Tigne et le figuier. Cependant, au-dessus du jardin, la montagne sourcilleuse oppose à cette suave verûùré le contraste brusque de ses rochers aux reflets ëblouissaittd.

C'est, dit-on, sous les ombrages délicieux de son jardin que Salomon écrivit ces cantiques, éperdus d'amour, où, soùâ la figure de la brune Sulamite , il célèbre la futuie Église, épouse du Glirist, et les ravissements de leurs noces étemelles.

« Je suis brune, mais je suis belle, ô flUc de Jérusalem ; jè stds comme les tentes de Cédar, comme les pavillons de Salomon... Né cônsidérez pas que je suis brune : c'est le soleil qui m'a regardée trop longtemps.

« Mon bien-aimé est pour mol comme un bouquet de myrrhe, conime Une grappë de copiiez dans les tignes d'En-Gaddi. »

BEIT-IÉHEai. m

u Je sais^ repreud le Gantiqae» lâ fleur àe& champs et le lis des yallëeë : tel est le Hé entre les épines» IftUe

est ma bien-aimée entre les Mes.

a Yos plants forment tin jardin dé déliées^ rempli de pommes de grenades êt des fttàtÈléé filtis excélllémd.

« Le nard et le .salVaiijla caiiiicai'oiiialuiueet le cinnamome s'y troutent aussi bien que la myrrhe et raloès. . .

i< Itètirè^-yoHS , ^tpxïlon t jén^i ; 6 yeM dit midt : souillez de luulus pai b dans mon jardin, et que les parfums en découlent

à Vous fleUé, 6 kiâé; cbnrteé k vlBe de Tiiei sa, agréable coïiimc Jdi usalem ei terrible comme une armée rangée en bataille.

« Détomnez vdi f fetft fie ftfca ; éàr àdiit èuiî qui

111 uni ohliL^V' de iuir. Vos cheveux sont cuiiiaie un troupeau de chèrres que Ton voit dese^dre de la cémàë dë <îaldâd.

«Quelle est celle-ci, ontditles i'ciuinc.^, qui se uioiitre comme l'aurore lorsqu'elle se lève, qui est belle édiiitaé Itt hidë; pttte l&5mifiè lé âdlëfl t

(( Je suis descendue dans le jai tliu des noyers, poui' Toir les fruits de la vallée, pour considérer si la âtaft iféiui, èt si les pdhnhien^ dë grehadë aident poussé.

« Je n'ai plus su 6Ù j'ëtâlà(, lâbh désii' în'd rëhdue àtteâ promptë qdè lés cttàHdià...

« Revenez, rpvone?, A Sii!;iiiiîto ! revenez, revenez, afin que nous vous considérions.

« Je suis à rnoiî blen-abné» ^t ton cœîor se tourne yers moi,

2kb £XGUKSiOI>i3 £X PA0M£i\AD£5.

« V enez, mon bien-aimë, sortons dans les chauips, demeurons dans les villages.

« Lerons-noas dès le matin pour aller aux Tigoes , voyons si la vigne a fleuri, si ses fleurs s'entr'ouvrent, si les grenadiers sont en Heurs I

0 Les mandragores ont déjà répandu leur parftim, nous ri vons à nos portes toutes sortes de fruits les plus précieux. Je vous ai gai'dé» ô mou l)ien-aimé, les anciens et les nouveaux I »

Aujoui'ci liiu, le jardin de Salomon est ioué à un Anglais; il Y fait, chaque année» sept récoltes de pommes

de terre.

lue. revenez pas, ô brune bulamite !

Nous retournâmes à Beit-Léhem ensuivant toujours la vallée de Salomon. Le soir venait ; une vapeur lilas couronnaût la cime de la Monta^pienies'Fraaes , qu'effleuraient encore les derniers rayons. Nous avons , jadis, donné à celte montagne tout ce qui nous restait en Palestine : notre nom* Les croisés s*y retirèrent après la prise de Jérusalem ; ils s'y retranchèrent et résistèrent à Soliman pendant deux ans, attendant toujours un secours qui. ne valait jamais. Des Arabes nomades viennent camper sur le flanc de la montagne des Francs, ils y paissent leuis tioupeaux, et les enferment la nuit dans les bastions démantelés de nos chevaliers.

Nous repartîmes le lendemain de Beit-Léhem poui' aller gagner le monastère grec de ScUnt-Sabas*

BEIT-LÉHEM. 249

Ici encore la route est pleine de souyenirs et semée

de mii aclcs.

On laisse à sa droite le tombeau de Rachel, sur une ëminence ( c'est ainsi qu*il faut traduire le mot hébreu

rama). Rachel revenait avec JacoJ) de Mdsopotamie , lorsqu'elle mourut eu mettant au monde Benjamin : « Elle fut ensevelie, ditrBcriture, sur le chemin d'Ephrata , cL Jacob mil un rippe sur son tombeau. » Rachel est une des plus aimables Hgui^es de femme qui irayarse les récits bibliques. De son nom seul il s'exhale je ne sais quel cbarme plein de douceur; les Anciens d'Israël avaient eu raison d'écrii e sur son tombeau retrouvé : ti Gi-gtt la beauté et la tendresse 1 » Les Arabes honorent comme nous cette chère et gracieuse mdmoii'e.

Mais déjà nous voici dans le chimp du Pasteur : a il y avait» ditrEvangile, aux envb*ons de BeitrLéhem, des bergers qui passaient la nuit dans les champs , gardant tour à tour leurs troupeaux. Et voici qu*un ange du Seigneur s'arrêta près d'eux , et une clarté divine les environna, et ils furent saisis d' mie grande frayeur. Mais range leur dit : «Ne craignez pas , car voici que je vous annonce une nouveUe qui sera pour vous le sujet d'une grande joie : parce qu'il vous est né aujourd'hui , dans la ville de David, un Sauveur, qui est le Christ, le Seigneur. Et vous le reconnaîtrez à ce signe : vous trouverez un enfant, enveloppé de langes et couché dans une crèche, » Et à Tinstant , avec l'ange » parut la multitude de l'année céleste, louant Dieu, et disant : u Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix

250 £&GUaS10iSS £ï PaOM£i^AD£S.

sur la terre aux hommes de bonne volonté. » Et lorsque les auges se furent retkés dans le ciel, il arriva qae les bergers se dirent Tim à l'autré : a Allons à Beit- Léhem , et voyons ce prodige t^ai b est lait et que le Seigneur nous aunoncei »

Le champ des Pasteurs est adossé à une colline qui s'élève par un mouvement d'ondulation graduelle, lente et douce. C'est un paysage calme» un site aimable ^ qui rappelle les scènes d'un drame heureuat;

La gioltc des Pasteurs est aujoiirdlvai une chapelle grecque : le diacre qui la dessert tend également la main aux pèlerins de toutes les religions.

De Pautre côté de la grotte est un champ non moins célèbre , le champ de Booz , qui vit passer Ruth aux pieds nus , glanant les épis tombés de la gerbe du riehe. Où trouyer rai récif plus ravissant! La B!ble, si majestueuse quand elle raconte les splendeurs de Dieu, si terrible quand elle dit ses colères , n'a-t-elle point aussi , quand elle veut, les grâces riantes de l'idylle ?

Noémi revenait, aprôs la famine, du pays de Moab ayec ses deux belles-filles» Teuyes de sesflls» et comme dles étaient sur la route de Juda,- Noémi leur disait : « Allez chacune en la maison de votre mère; que le Semeur use de ses bontés envers tous, comme tous en avez usé envers ceux qui sont morte et envers moi!...))

Ët les filles de Moab élevèrent la voix et se mirent & pleurer, et Orpha baisa sa belle-mère et s'en retourna;

mais Ruth s'attachait à Noénû et disait : «En quelque lieu que vous alliez | j'irai; partout où vous demeure-

BEir-LÉHEM

rez» j'y demeurerai aussi. Votre peuple sera mou peu* pie et votre Dieu mon Dieu. La terre où tous mourrez

me verra muuiii ; veux avuk ma sépultm^e avec vous!»

Et elles s'acheminèrent ensemble» et elles arriTjèrent à Beit-Léhein au jour de la moisson, et Ruth disait ençore : «Si vous le vouiez, j'irai dans les champs ramasser les épifr échappés aux mains des moissonneurs, partout où je trouverai quelque père de famille bienveiiiaut. » Et elle se mit à ^auer dans le champ de Booz, son parent; et lui, voyant sa bonne grâce et S9& chant sa vertu : «Écoule, ma fiUe, lui disait-il, ne va pas dans un autre champ, ue quitte pas ce iieu , mais reste avec mes ^es, et suis ceux qui font la moisson. »

On sait le reste, et comment Booz épousa Ruth, qui lui domia un fils; et ce fils , porté sur le sein si lougtamps flétri de Noémi , <ut Obed, qui co]i4>te dans la fiste glorieuse des ancêtres de Jésus. Ainsi, Ruth , la Moabite, aussi bien que Rahab et ibainar, les femmes égarées , fiit rangée parmi les grandes aïeules de FHomme-Dieu , qui semble avoir confié sa génération selon la chair, à toutes les races comme à tous les repentirs.

Nous laissons à gauche, jrar la route de Mrusidem ,

et nous saluous de loin le Puits des Mayes, ombragé d'un térébinthe.

Après les avoir amenés de TOnent lointain jusqu'^ Judée, Fétoile disparut tout à coup dans les profondeurs du ciel , et ils marchaient toujours , incertains , mais non découragé»; et çomme Us étaient & peu pite

à moitié chemin de Jérusalem à Beit-Léhem, au-dessus du puits dont je parle , Tétoile brilla de nouveau , et

glissant doucement (Lins les flots bleus de Téther, ne s'ancta plus qu'au-dessus de la crèche où donnait rEnfant-Dieu.

Cependant nous quittons la l outeet leschauips heureux d'Éplu'ata. Nous entrons dans le désert Plus la moindre trace de végétation : le pied de nos chevaux enfonce dans une arène moiie; bientôt nous pénétrons dans un déûlé de collines blanchâtres, où l'œil cherche en vain pour se poser la verdure d'un brin de mousse* Ces collines se succèdent avec une égalité de formes et une monotonie de couleui s qui vous obsède et vous fatigue. De temps en temps , une tribu d'Arabes voya* géurs croise notre caravane : tantôt Us reffleurent du galop de leurs chevaux, tanlôl ils s'arrêtent, immobiles, l'œil tors et le fusil au poing, nous comptant, nous évaluant , examinant notre ordre de marche , en fins connaisseurs de stratégie , comme s'ils avaient silencieusement pesé les avantages de Tattaque ou les chances de la neutralité.

Quand vous arrivez au point culminant de ce système de montagnes, un panorama immense se déroule sous vos yeux. C'est le désert dans son aridité sans fin, les dunes de sable se succédant avec Funîformité morne du flot succédant au flot Trois points, cependant, se détachent nettement dans le cercle de l'horizon ; les tours crénelées et les murailles blanches de Jérusalem , assise au milieu des montagnes de Juda; BeitrLéhem, dont les toits en terrasses s'é-

BtlX-JLÉllEM. 253

lagent sur une colline verte , enfin , la mer M une.

Cette première vue delà mer âiortç a quelque chose de saisissant Elle dort, paresseuse, dans ses rives de montagnes crayeuses, qui renfcnnont comme une bordure d'argent; sous la réverbération bridante du soleil, elle renvoie un reflet à la fois ardent et sombre^ comme une coupe d'étain en fusion.

Si les guides hâtés n'avaient interrompu nos contemplations, nous serions demeurés loi^mps , malgré le poids du joui-, en face de cet imposant spectacle.

Peu ft peu, le sol change de nature et prend un

autre aspect : la pierre succède au sable : des arbustes épineux et malingres poussmt dans les fentes des rochers. Bientôt, des escarpements, des déchirures béantes, des ravins et des précipices remplacent Ton-

dulatioii molle et douce des preiniùi es collines. Nous sommes au bord du Cédron; Thiver, un torrent, l'été, un abime.

C'est sur le bord du Gédron que s'élève le CMrvcnr <fe Sam^^boi , ou plutôt dans les raYins mêmes du

torrent, à une proioiideur de trois ou quatre cents pieds. C'est le mieux torti&é des couvents de Terre- Sainte : la nature a boudé à ses flancs une ceinture de citadelles, et l'a hérissé d'un boiUevard de rochers. Les Arabes émoussent leurs flèches et brisent leurs lances contre ces murs inexpugnables taillés dans la montagne; ils résisteraient à l'artillerie de caiiii)agne. Tant de force n'est pas un luxe inutile , quand oa vit loin de tout secours^ au milieu de populations hostiles • et peu scrupuleuses. Autrefois, les portes du couvent ne s'ouvraient jamais ; les provisions et les pè« lerins se hissaient par -dessus les muraiUes. C'est par ce moyen primilil, mais ingénieux^ que nous fîmes parvenir au supérieur les lettres qui nous aecrédi* talent auprès de lui. Pendant qu'il les lisait, et avec grand soin, si j'en ji^e par le temps qui! y mit» nous examinions ce site sauvage et grandiose , nous éeou« tiens ce silence de mort, qu aucun bruit vivant n'in-

EXCUHSIONS ET PROMENADES.

terrompt; nous mesurions de l'œil ces hautes murailles, dont le sommet mobile se détache de lui-même

sous Feffort de l'escalade et tombe sur les assaillants foudroyés ; et la tour, maintenant historique, où l'im* pératrice Eudoxie vint trdUTer saint Euthyme, qui la ramona de l'hérésie d'Eutychès à l'unité de TÉglise. Cette tour, dont le ciseau n'a pas poli la pierre, a un aspect à demi barbare, s'harmoniant parfaitement, du reste, avec toute la mise en scène qui Tenvironne. C'est dans cette tour, caraTansérail et observatoire, que les femmes qui traversent le désert viennent prendre leur logement : l'entrée du couvent leur est formellement interdite.

Quand nos lettres furent lues et approuvées, on ou-r vrit successivement cinq ou six portes, et, à travers des détours sans nombre, franchissant des corridors, montant ou descendant de longues volées de marches, nous fûmes enfin introduits dans l'intérieur du couvent.

Les moines de Mar-Saba^ comme on dit ici, sont de l'ordre de Saint-Basfle, et schismatiques-grecs.

Ce couvent est d'une conforiaùiUtc parfaite , et que Ton doit vraiment apprécier au fond d'un désert Nous fûmes reçus dans un divan splendide , où l'on nous abandonna une profusion de nattes et de tapis, après nous avoir servi, en guise de rafraîchissement, une sorte d'hydromel qui nous sembla délectable comme un vrai nectar. Kous visitâmes ce couvent avec grand détail, et nous y trouvâmes un plaisir extrême,

La chapelle est particuUèrement jolie. Que Ton

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