‹ La terre-sainteChapitre 5 sur 44 · EK ROUTE · texte numérisé non relu

EK ROUTE

plaisant vous prend à voire soiiil , puis tour a tuur la Seine et le Rhône vous emportent avec leurs flots ra* pides. En deux jours tous êtes à Marseille.

L*Orient commence.

Les Levantins passent gravement devant«vous, drapés dans leurs longues robes de cachemire ; les Africaiiis se roulent dans leurs beurnouss blancs; les Grecs, en tezzy rouge, ramassent autour de leurs jam* bes les plis flottants de leur fustanelle; çà et là, perdus dans la foule, mais aperçus et salués par Tœil de l'artiste, de fiers et nobJes profils rappellent les grands traits de cette beauté antique, dont rOrient garde toujours le type immortel, comme son plus précieux trésor. Un flot d'idées nouvelles envahit votre âme ; devant vos yeux s'ouvre un horizon nouveau. A peine deux tours de roue vous ont-ils foit franchir le môle du Grand- Port, que déjà la France semble s'évanouir dans un lointahi vaporeux; on donne une dernière pensée, un dernier souvenir aux chers absents regrettés, et l'on s'élance vers cette tcne du passé, qui est peut-être aussi la terre de l'avenir I

Ainsi du moms faisaient quelques jeunes hommes, réunis, le 23 août dernier, à bord de VAlexandre^ en

partance pour l'Égypte.

Ces jeunes hommes étaient, pour la plupart du

moms, inconnus les uns aux autres. Ils venaient de tous les coins de la France. Quelques-uns même éUient accourus de Belgique et d'Angleterre ; ils appartenaient

iO D£ PAB» A lAFPA.

à diverses positions sociales : il j a?iâl parmi eux des

prêtres et des artistes, des gens de loisirs et des hommes de travail Séparés par la diliérexice des conditions 9 tous se rapprochaient par la communauté du même but, mêmes désirs et les mêmes espérances : tous voulaient voir cette terre dont iut pétri le pfemier homme» ce berceau de la première ^awîue, oA Adam, jeune et beau , se promenait à côté d'Ève imiocente ; où éclatèrent tour à tour la colère et la tendresse de Dieu, et dont Thistcnre fut lon^^tempa l'Us*toire méine du monde; tous voulaient fouler ce sol où Ton découvre encore les vestiges du Très-Haut, gravir ces montagnes retentissantes de prophéties, errer dans ees aciiluâes peuplées de mirades, mais amioiit retrouver, en Tadorant, la trace du Ghiist-Sauveur: fieittéhem, oà^dans son humble crèche» vagit le Verbe fait homme; lïacareth, où Ffinfant divin essaya ses premiers pas après Texil ; le Jourdain , consacré par son bapttme ; le Thaber, illuminé âe sa gloire; (xetséhmanî, am>sé de ea sueur san^ante » et le Cdvaire , où s'ac* complit le sacrifice qui changea la face du monde.

Puis y à côté de ces pensées, d'autres, moins graves, trouvai^t place encore : c'était la préoccupation du nouveau pour tous, deTinconnu pour quelques-uns. Ces populations diverses, ces usages différents, ces vastes horizons, devinés à la lecture de la Bible , ces grands paysages, entrevus dans les tableaux des peintres, cette lumière ^dente du ciel orleatal, tout enfin, jusqu'à ces bruits d'armes et ees murmures de guerre, 4]ui secouaient déjà la torpeur d^ TSurope, tout 4oimait

EN HOUTE. il

à ces premières heures du départ je ne sais quelle animation et quel eharme, que je n'avais encore rencontrés dans aucun voyage. Jusqu'ici i'avais toujours voyagé seul, concentrant mes (motions eu avare maladroit — connue sont tous les avares — et qui ne sait pas qu'on double en partageant Mon premier essai de caravane fut heureux. Dans ceux que le hasard avait joints à mol je rencontai toujours d'aimables compagnons; un jour peut-être parmi eux je compterai des amis. Seul, j^aurais sans doute li'ouvé longs les quatre juui-s qui me séparaient de Malte y avec eux et au milieu de cet échange mutuel de sentiments et d'idées^ ils passèrent comme uii iiisiai)!. Jusqu'à Malte, du reste, on quitte apcuicla terre de vue. Après le§ côtes de France qui disparaissent, les rivages dltahe, bordés de golfes et<lentelés de promontoires, se dessinent à l'horizon, liouifacclo, resserré dans des défilés de rochers , vous laisse voû* une heure ou deux les côtes sévères de la Sardaigne et les flancs abruptes de la Corse hérissée ; bientôt ou range la Sicile violente à l'est, douce et calme au midi, et dont les villes, assises au rivage, baignent leurs pieds blancs dans la Méditen^anée.

A l'aube du quatrième jour , Malte sortit des flots , pÂle co0ime une femme qui s'éreille , au milieu des

blancheurs du matin. Le soleil, qui s'attardait dans les mers de la Grèce, n'avait pas encore embrasé le ciel de ses feux. La Cùé-Vaiette découpait mollement sa

silhoiieUe estompée de vapeur sur un fond d'azur délicat , irisé des teintes changeantes de Topale. Tout dormait Les vaisseaux j sur leurs ancres immobiles , les flots, assoupis dans le port; les maisons, abaissant, comme des paupières sur leurs yeux , leuis longues jalousies yertes et leurs courtines de soie , qu*aucun souffle n'agitait. Sans le pas monotone et lent d'une sentinelle rouge, on eût cru la ville plongée dans un sommeQ enchanté.

Un coup de canon pai tl du fort rompit tout à coup le charme ; le bruit succède.au silence, l'animation au repos; la vie renaît.

Vingt canots, ccniduits par des rameurs aux bras nus, se détachent du port, accostent le paquebot, et se disputent rhoimeur de vous conduire au quai de débar-

DE PARIS A MFFA,

quanent Vous en choisissez un : il a bien sa physionomie. Pour peu que vous soyez amateur de couleur locale 9 TOUS avez déjà remarqué son ornementation turque , ses larges bandes horizontales » alteroatiTement rouges et vertes , et sa proue , relevée par une coiube qui cherche la grâce, comme on voit encore dans les galères et les trirèmes grecques de vieilles gravures ou des bas-r^efe antiques.

On aborde sans lormalités : la terre anglaise est de libre pratique, et sa police partout tolérante pour Té- Uaager. C*est un bonheur; car tous les paquebots de ia Méditerranée relâchent à Malte : quand on va, o'eai unelialte; quand onrevienft, c'est un teaum ét qp»rautaine.

r^ous descendons sui* le bas port : là , toutes les notions se coudoient, tous les lypes se luttent» tous tes idiômes se croisent. L^Anglais siffle , l'ItaUen chante , 'Africain avale ses coinsonnes guttmales, l'JiIsjpâgnol retrouve des voyelles sonores, les Palicares scandeot le grec moderne, les Français de nos provinces du Midi gasconnent la .langue d'oc, tandis quêtes Maltais cosmopolites se font une grammaire universelle, dont la syntaxe est indulgente , et un dictiuiiuaii e encyclopédique , où tous les mots ont droit de bourgeoisie. Les matelots , les mousses surtout, «ont polyglottes; et d ailleurs, la paaiomiine expressive explique la locution douteuse; le geste édaircit le mot, et ron finit toujours par s'entendre sur le prix d^un melon ou d'une dorade. Cependant les moines, en xobes de bure, passent, pieds nus et la4>Qrde au Aaac^

MALTS.

au milieu de la louie qui s enti" ouvre, et recueillent pour teïff. couy^t une dlme àboEdante et voloiitMre. Mak^ BOUS aoas Mt<His ; Tescale eU r^Me» et 4eu jouis sont vite passés.

DeTaat now, sur uœ émineoce, à la disteiee qfà «oiment «ox ploa beoreiifles perspecttTes , «sseï loin pour que i on puisse saisii' l'ensemble, assez près pour Ton pioiâ&e jouir des détails, ë'âève la migesiiieiiie C^ValeUe , création du grand-mattre qui lui émm 6(m nom. Les murs i>iancs de sa vaste enceinte i^spi aa diaçen t^fioteil avec deandroitemeiita^ â>toiiî0* sent tîesmurs s^ëtendent aussi loin que le regard peu* les suivre, dentelés en créneaux, renilés en bastions , étagés en terrasses, élai^ en e^lamuLes. Çà et là aor dessus des wsm , des roseaux gigantescpies , poussés en une saison , balancent leurs feuilles aiguës et 1^ <mri[»re éUganle : des plantes frimpantes insinuent dans toutes les fentes leurs radnes tenaces, ou s'accrochent par lem*s vrilles flexibles à toutes les aspérités et li tous les angles. On dirait un escadron de troupes légères, lancées à Fassaut d'une citadelle.

<teiijrandbult le fossé sur un poBt-levis etTonse trouve, non pas dans une nie, mais au pied d'on escalier.

Cet escalier vous conduit sur une petite place où vous attend bande affamée des Ciceronïy qui se disputent voire pmomie, en s'adressa&trëoîproqiiement, pour dAmniner votre choix, les objurgations les plus véhémentes. Quand vous vous êtes prononcé , on respeole votre préférence ; chaque guide s'empare de sa proie et Teumiène; ceux qui n'ont pu attraper per«-

biyilizûu by

D£ PABIS Â JAFFA

soDiie se recouchent à T ombre, avec une humeur de tigre affame, en attendant l'heure propice et l'occasion heurease* Ces laaaroôes aux jambes brunies ont souvent de fort belles têtes : les jeunes surtout. Ce peuple ne sait pas vieillir. L'expression est plus intelligente qu^honnéte : c'est un mélange d'astuce et d'audace. Un sculpteur admirerait ces pieds de bronze, qu'aucune chaussure ne déforme, ces jambes, sèches et nerveuses^ et cette désinvolture facile de toute la personne , qui annonce la souplesse et la force. On fait cette remarque en courant : les voyages vous apprennent à voir vite.

On enfile trois ou quatre vicoli tortueux , on grimpe deux rampes à pic, et l'on débouche tout à coup dans une rue longue et large , tenue avec la propreté rigide

de Régentée ir eus y ou de Trafalgar'Square. NOUS verrons

tout cela tantôt : ce qu'il nous faut tout d'abord , c'est la cathédrale : Samt'^ean^s^hevaliers , où se pressent pour nous tant de souvenirs d'héroïsme et de gloiie. Nous nous hâtons : les femmes çurieuses soulèvent le coin de leur mantille noire pour nous regarder passer , pendant que les soldats anglais, impassibles, le fusil au bras, ou la canne h la main, tournent à peme vers nous leur œil bleu indiff(ârent ' Enfin nous arrivons en face du grand portail.

Le premier aspect n'est pas saisissant : l'extérieur » assez simple, accuse la &i du xvr siècle; il n'a pour lui ni la majesté hautaine de l'architecture ogivale, ni l'ornementation abondante de la Renaissance, ni la grandsur de nos temples modernes. Un immense ri-

JtfALTE

deau de damas flottant sert dévoile la nef, la sépaje du portail, intercepte le rayon etlaisse passer la brise. On retrouTe ce rideau dans toutes les élises du MidL

La veille, on a fêlé saint Louis, patron couronné drs Chevaliers : la myrrhe d'Ethiopie, le benjoin des îndes et l'encens d'Arabie ont laissé partout ces effluves odorants qui portent Fâme h Tadoration et h la pric'rc.

C'est une grande et noble église cette cathédi-alc de Saint-Jean-des-Chevaliers ! Je ne sais où il faudrait aller pour trouver plus de souvenirs d'héroïsme et de gloire; sa décoration intérieure estsplendide. Les mosaïques du pavé y revêtues de ces vives couleurs dont les maîtres italiens ont emporté le secret, représentent les cbevaiiers en grand costume ; la voûte » livrée à la brosse fougueuse du Galabrëse , raconte , en tableaux d*apothéose, la vie tout entière de saint Jean, patron de rordre. De longues tapisseries, appcnducs entrr tes cdonnes, illustrent divers épisodes de l'Evangile; derrière l'autel , un groupe monumental , dû à je ne sais quel ciseau ^ nous montre le précurseur donnant le baptême à Jésus-Gbrist , tandis qu'un des fdus beaux

Caravages du monde a pris pour su] (H Ja Décollation de saint Jean-Baptiste et la Vengeance d' Hérodiade, L'autel est fort élégant ; il est isolé au milieu du cbœur, à la façon byzantine, et revêtu de cette pierre dm c et précieuse, lelapis-lazuli, dont la plus riche palette n'a pas encore égalé la vive fraîcheur et le doux édat.

Des deux côtés de la nef, des chapelles sont consacrées aux hxÀiimgues ou nations qui composaient l'Ordre : ProTence, Auvergne, France, Italie, Aragon, Aile-

DE PA&IS A JAFFA

magne , Bavière et Gastille. Les Grands Maîtres sont inhumés dans les chapelles de leur nation. Dans la chapelle de France , constellde de fleurs de lis d'or, on remarque le toml)eau d'un Vignacour et d'un Rohan. Gdui de TUe-Adam a été placé sous Tautel même ; on a voulu qu*il reposât au cœur de réglisc. On montre, à côté de Fautel ^ les deis de la ville de Rhodes ; il vaudrait peut-être mieux ne pas les montrer; mais les chevaliers songeaient toujours et partout à cette belle Bhodes, rose de l'archipel si vite perdue, si longtemps regrettée ; ils emportèrent avec eux les doches de^ leur ancienne église, et chaque vok^e solennelle, chaque tintement mélancolique, iem^ rappelait une vieille injure, un nouveau devoir ; la blessure saignait toujours parce qu'elle n'avait point été vengée; Thoiiiieur ne se cicati:iâe jamais. Ce qui est d'un effet pittoresque et moral beaucoup moins heureux , à mon avis , , c'est le trône protestant de la reine Victoria , q\d étale sa souvei aineté dans un^ temple catholique. .

Autant la Halte populaire garde son type oriental , autant la Malte ofiicieiic afiiclie ses prétentions au caractère aillais pur-mng. Sur la place du Palais, la pre^ miëre chose qui frappe l'étranger, c'est un monument que l'Angleteri e elle-même a offert à sa pi opre gloire : Magna et ûwicta Brùamù». Inoicîm est peut-être M* sardé, mais enfin ! L'esidanade des dievalim, plantée de leurs aihres, ornée de leurs arcades , s'appelle le Jardin de la M/nm, comme & Windsor ou à BahnoraL

Un gouverneur anglais tient le chAteau du Grwd Malue; ce palais, du reste, ejptt toujours ouvert à l'é-

MALTE

tranger. On s'arrête dans ces superbes salles, onctiicUe à loiâir les peiaUires des longues galeries , oa monta A la tour de Rohan» derenne un obsenratoire; on eit

adjnis dans la salle du Trône; on pénètre daiib la sale du conseil, où nos Gobelins ont euvoyé leurs plus belles tapisseries ; dans la salle d'artillerie, riche en trophées, décorée d'armes superbes, et montrant encore, appendues À ses murailles, les cuirasses des chevaliers et leurs casques empanachés.

On voit à la bibliothèque plusiem^ médailles phéniciennes; Tune, assez bien conservée, représente une femme voilée, avec un diadème au mers, un trépied sans feu sunnouLé de trois eoui unnes. On conserva aussi (juelques souvenirs de Tari grec : une statue en marbre , Hercule portant la couronne de peuplier et la massue , et couvert de la peau du lion de Némée* Un autel sculpté oifre Temblème de la Sicile : les trois jambes traditionnelles , symbole de ses trois caps, surmontées d'une tête de Méduse ; la Sicile lerrilie ses ennemis !

Un earricolo dégénéré , qui n'est plus aujourd'hui qu'une boîte carrée suspendue sur des essieux, vous fait toucher assez promptement à ces diverses stations. Bientôt, le soleil des heures ardentes dépeuple les rues et vous enferme dans votre chambre pom' goûter les dâices de la sieste. Vous dormes, ou bien, accoudé k la fénétre derrière les stores abaissés, vous regardez 4 rhorizou quelques voiles bianches qui passent devant TOUS comme un vol de goélamis.

Deux ou trots lieues séparent la cité Valette de la

DE PARIS A JAPFA.

Gitta-Vecchia, ancienne capitale de l'Ue, et aujourd'hui encore son cheMieu ecclésiastique. Aller de l'une de

ces villes à l'autre, c'est voir la plus grande et la meilleure partie de l'île de Malte* Ln matin donc, une calèche attelée de deux chevaux barbes, aux croupes ardoisc^'es , aux longues crinières, douces comme la soie, blanches comme l'argent, me ût rapidement franchir les trois enceintes concentriques qui défendent la ville. ' '

Nousûmes une station à la dernière porte dans le British-Garden, oûla patience an^aise aréuniet allgtié en longues allées, sans syiiioti ie, et comme par échantillon, tous les arbres indigènes, depuis le poivrier et le cotonnier jusqu'au caroubier et au nopal. Çà et là, quelques pAles fleurs du Nord rappellent la patrie et les chers absents. J'ai vu un convolvuius enlaçant ses lianes légères au tronc d'un palmier ; ses dochettes bleues, dont le soleil mordait le tissu délicat, retombaient enti e les palmes avec je ne sais queUes grâces languissantes.

Il ne faut pas juger un pays seulement par les degrés de sa longitude; et Malte, quand on étudie sa nature luxuriante, semble arrachée au continent afiricain Ams une convulsion volcanique du globe, plutôt que séparée de la Péninsule italienne. La végétation est orientale ; sur les promenades étagées en terrasses, dans les fossés que la paix change cii jardins — jetant des touffes de roses dans la gueule des canons, et faisant courir entre les meurtrières la fleur étoilée des jasmins du Gap — ce qui frappe tout d'abord i Européen du Nord, c'est, au mi-

MALTE. S

lieu des grenadiers aux pétales rouges, et des orangers, couverts a la fois de fleurs et de fiiiits , répanouissement touffu et refflorescence abondante des cactus épineux, des aloès centenaires et des figuiers de i lnde inconnus à nos climats. Malte est une oasis de verdure ardente au miUeu des flots bleus, de la Méditerranée , une avant-garde, et comme une sentinelle avancée de TAfrique et de l'Asie.

. A force d*art» de patience invincible et de culture assidue on conserve assez longtemps celte végétation dans la ville : avec un peu de bonne volonté ou peut y garder riUusion d*un printemps étemel. L*erreur n'est plus possible dès qu'on se trouve en pleine campagne. Rien ne peut donner à des yeux français une idée juste de cette sécheresse altérée; rien qu'à regarder cette terre fendillée et fumante , on sent qu'on a déjà soit J*ai vu un pauvre saule pleureur, oublié au bord d'un ruisseau tari , et dont les longues branches pendaient jusqu'à terre pour trouver un peu d'eau. Il y a huit mois qu'il n est tombé une goutte de pluie I Çà et là pourtant, même dans la campagne, on rencontre des échappées de végétation et des touffes de v^dure, et alors cette végétation est opulente, et cette yerdure a une vigueur et une séve qu'on ne re^ trouve pas sous notre soleil pAle. Voici ce que font les bons labom eurs : ils écrasent et mettent en poudre leur sol friable et léger, puis ils Tont chercher la terre sulfureuse et chaude de la Sicile. On mélange, et cet humus composite devient d'une fertilité sans égale. Souvent , entre les deux yiUes , on aperçoit

22 0E PARIS A lAFFA.

quelque vaste Cazal ou chftteau, r^ârdant pst ses

larges façades les quatre points cardinaux ; il est comme peroé à jour par d'innombrables fenêtres, que, suivant l*hettre du jour, ou ferme au soleil ou l'on ouvre à la

brise ; parfois un troupeau de chèvres aux poils fins comme les laines du Thibet, se suspendent affamées au gramen rare , oublié par le soleil entre deux rochers; ou bien ce sont de ^rauds et beaux ânes de Gozzo, qui dorment à Tombre des figuiers de Barbarie. Les villas assez rares se hasardent au bord de la route

poudreuse; toutes les fenêtres sont strictement closes : le balcon toujours fleuri annonce seul la présence et le goût des flemmes.

Quand on a couru pendant une heure entre des champs de pastèques et des plants de cotonniers, le long des grands aqueducs en ruine , ou des murs de clôture en pierres sèches superposées, sans mortter, on arrive à la MEDiNA-VËCcmA, comme dit le paysan, qui parle autant arabe qu'italien. Les cicercmi du lieu vous mènent tout d'aboid à la cathédrale de Sainte Pierre-etSaim-PauL , oùi Ton s'efforce de vous faire admirer d*asse2 mauvais tableaux : on fait ce qu'on peut. Mais cette église a un trésor : c'est le portrait de la Vierge pai* l'évangéliste saint Luc. L'art chrétien n'a pas de plus ancien ni de plus vénérable monument Ce tableau est si mal éclairé , qu'il est bien difficile de saisir le détail des traits et de comparer cette ressemblance vraie avec les idéalisations du xv« siècle et de la Renaissance. Il serait curieux de mettre ce saint Luc à cOté d'un Raphafil. Du reste, la cathédrale est riche

MALTE

en souvenirs de Técoie byzantine, et sans parier d'un saint Paul eouyert de métaux prédeur et de pierreries

de toute nature , nous avuiis vu plusieurs saints en extase dans leur cadre à fond d'or, dignes du premier corridor des Vffizj de Florence, ou de la vieille galerie de Sienne. Nous aurions cependant donné volontiers plusieurs de ces tableaux pour une petite viei'ge de Sasso-Ferrato, placée sur un autel latéral, ft demi cachée par rombic de son voile , mais dont la ])ouche rose a des sourires d'une béatitude inûnie, et dont les belles mains jointes prient avec une ferveur de sainte : ce sont là les prières dont il a été dit qu'elles font violence au cœur de Dieu. Un christ en ivoire , apporté de Rhodes, torse maigre, bras décharnés, tête douloureuse et expressive, couioimc d'épines, et se hérissant de rayons d'argent » qui en sortent comme par effluves, montre assez ce que peut Mre la foi qui s'essaie dans les arts, et ia piété qui n a pas encore de goût Cette cathédrale est vaste et parait vide ; elle a peu d'ornements en eflfet. Nous avons cependant remarqué en plus d'un lieu des revétemfnls d'albâtre gris richement veinés, des carrières de Gozzo, des lapis assez bleus et une composition que les gens du pays appellent sniaidoy et dont les teintes d'azur sont trèsvivement nuancées. Cette composition orne le tombeau de révéque actuel de Malte qui s'intitule encore archevêque de Rhodes. Qui donc oserait blâmer la piété des souvenirs?

Ce vénérable prélat a voulu lui-même préparer sa tombe de son vivant. C'est le plus sûr moyen de i'a-

2k DE PAIWS A JAFFA.

voir à son goût II faut lui rendre justice; il â bien fait les choses, et il doit i4re fort Iu uk u\ chaque fois qu'il passe devant cette pierre élégante qui abritera un jour son dernier sommai.

En sortant de la cathédrale je suis entré dans une toute petite église; j'y ai trouvé plus de tableaux que dans vingt cathédrales de France , et j V ai admiré sur un tabernacle un jeune saint, beau comme une femme ; la peinture suave et comme attendrie avait la morbi*deisa et la suavité des pastels de Latour. Des flammes s'échappaient de ses paupières blondes : la prunelle éclairait le visage^ et le visite éclairait le tableau ; les mains aristocratiquement fines m*ont révélé saint Louis de Gonzague, prince de ia terre et prince du ciel.

Pendant que i*admirais ce tableau, un sacristain vétu de noir s'est approché de moi, à une distance respectueuse toutefois, et, me montrant un trousseau de clefs.»*

^ Eccellenza ! voulez-vous voir la grotte oii se fait le miracle 7

— Un vrai miracle t «— Si, Ecceltema!

— Allons !

Nous descendons une vingtaine de degrés par une

pente assez roide, et nous nous trouvons au seuil d'une gi'otte, taillée dans le vil du rocher.

Cette grotte a servi d'asile à saint Paul, quand il fit naufrage sur les roches de Malte païenne : on y voit une statue en marbre d'uu sculpteur maltais, qui a bien compris et habilement rendu la grande et haute

MALTE

expression de ce saint, qui fut aussi un homme de génie.

J'attendais toujours le miracle » et, ne le voyant pas venir, je le demandai.

Eceoto^ signare! répondit le sacristain... Vous voyez cette grotte?

— Oui

— Marchez !

C'est fait.

— Combien de pas?

— Vingt-deux.

— Va benè ! eh hien l si on taille ua pied de plus, ça fait Yingtrtrois 1

— J'en conyiens, mais ce n'est pas un miracle, c'est une addition...

— iVo, sifwp^ è un miracoto.. . car, au bout d'un mois, la pierre repoussera toute seule et la grotte n'aura plus que vingt-deux pieds I

Je fis un geste qui exprimait un doute poli.

— E vero! signare, fit un autre sacristain, que je n'avais pas vu entrer... e verol —

Dieu fera grâce à cette superstition naïve qui n'est que r^arement de la foi.

Je me tus; alors, le premier gardien, me présentant délicatement un petit morceau de cette pierre :

— Prenezl me dît-îl, et quand vous aurez la colitîuc, laissez .tomber dans un verre d'eau, ça ne fondra pas^ ensuite vous boirez l'eau , et vous serez guéri.

— Nous avons encore une grotte, pouisuivit mou cicérone eu recevant ma buona niano.

m PABI9 A JAPPA.

^ De 8«inlrPaul f

— Non, ût-il en riant, de Calypso...

Il fallait preûdi 0 um Jaarque pour aUer dans nie d'Ogygiey que Jes Italiens appellent aiqourd'hui Goiio« La mer était un peu grosse. Je retournai à la Cité-Valette.

La chalenr était accablante, mes cheyaux rane-

naientà chaque instant leurs longues crinières sur leurs yeux, et mon cocher suait autant qu'eux. Nous entrâmes, pour laisser passer les heures torrides da mezzagiorno, clicz le gouverneur civil, sir William ReH, ancien président de la Grande-Extiibition, et dont la maison hospitalière s'ouvre à tous les étraogeis. L'é* quipage se remisa sous un portique inunense, et j'allai m'étendre à l'onibre d'un tilleul gigantesque dont les feuilles abritaient des œittiers de cigales chimtant au soleil une hymne notée sur des gammes aiguës.

Je rentrai le soir à la ville , et j'allai goûtei- le frais sur la PrcNBienade de Castille; e'est àla fois les Ctump»-

Elysée s et le Boulevard de Gand de la Citë- Valette , avec

les proportions de notre FUkCê Moyate. On est sûr d'y fweontrep een qam Vom dMrahe^ et mtme eeaz que

l'on ne cherche pas. On ne va pas ailleurs. Cette promenade est à la fois Mtie et plantée; on passe d'un berceau de verdure à un areeau de maçonnerie; un jour on ratisse, et le lendemain on blanchit h la chaux. La pierre éclatante contraste fortement avec la Terdure sombre, et les trois ports et les grands horisons de la Méditeiranée vous oiïrent des perspectives incessamment ?ahëes«

MALTE

Là toutes le^ races se croisent » tous les iatéréte se renecmtrent, tous les orgueils se mesureot, toutes les

yauitës se coudoient, toutes les passions se concentrent.

Inutile de dire que les femmes font le plus bel orne* ment de la prcmienade de CastiUe. Les Anglaises les jdus !)l()ndes, les plus blanches, les plus roses dos trois royaumes y passent comme un réve , rétim de ees étoffes de rinde, air lissé qui caresse plutôt qu'il ne voile loin s formes délicates. A côté d'elles, à la lois languissantes et vives, souples et p^^Jatées, se cachent et se laissent voir, les Maltaises ondnlenses, glissant plus qu'elles ne marchent Comme toutes les Orientales, les femmes de Malte ont une pi^ysionomie expressive , et dans le regard fe ne sais qi^Ue flamme d'édair neir qui vous éblouit. Elles n'ont ni in correction des traits, ni rharmonie des proportions qui font la beauté dasslque : ce ne sont pas des statues grecques, mais ee sont vraiment des femmes. La gràceetrorigiiialitéde leurs toilettes, e'est la manlîUe. ha mantiUe des Mal«taises , qui s'appelle fddma, n'a ni la riebesse ni la lantaisie de la mantille espagnole; c'est tout snnplement un morceau de taffetas nok\ i'ai remarqué que presque toutes les femmes la perlent de travers; les fenmies du peuple en retiennent le coin floUaiit avec leurs dents, -*-l>lanclàes ^ aiguës, — les femmes du monde avec leur main droite. Toutes la disposent et l'arrangent de mille façons : la faisant sobilement re«mont^ jusqu'au front, ou Tabassant tout à coup juaqu^au menton, cachant ainsi , ou laissant voir à bmr gré l'éclat de leur i*egai d et la grâce de leur sourire.

DE PiUlS A 4AFF«

11 est curieux d'étudier les Anglais partout où on les rencontre. Sous toutes les latitudes , le génie anglosaxon, qui s'est répandu sur ta face du monde, entame bravenieut la lutte avec la nature. Il ne demanderait pas mieux que de bâtir Tunivers sur le modèle de Regent^s-Quadritm , et de façonner la' campagne à Tinstar d'une ferme-modèle du Devonshire. Du reste , il faut bien en conyemr» les Anglais apportent dans leur effort autant d'intelligence que d'énergie. Il suffit, pour s'en convaincre , de voir deux heures l'île de Malte et la Gité-Valette. Us Tout accommodée aux aisances et aux facilités de la vie einropéenne , tout eu hii laissant l'originalité piquante de sa physionomie orientale. Les hautes maisons surplombent toujours les rues étroites pour verser un peu d'ombre sur le passant ; mais l'incurie (lu musulman est remplacée par une activité qui brave tous les soleils ; les inunondices de Gonstantinople ou d'Alexandrie ne sont même plus soupçonnées sur ces larges dalles , qu'mje propreté minutieuse essuie chaque matin » counne un trottohr de Piccadilly. . Le braoo a disparu avec le ladrone :Yons pouvez perdre votre bourse le soii^ en rentrant chez vous ; vous la retrouverez le lendemain à votre réveil. Le policeman » courtois et ferme, fait respecter la loi en vous entourant d'égards. Les maisons sont restées coquettes, tout en devenant commodes : elles ont gardé la grâce et reçu le confortable. Il faut le dire : cependant , Malte jouit de cesbienlails sans reconnaissance. Les Anglais sont bons dans une certaine mesure, personne ne le sait plus que moi; mais leur bonté manque de charme»

MALTE

et iPiir philanthropie, qui est U'ès-vraie, n'a pas U ouvé à Malte plus qu'ailleurs le secret pourtant st deux de se faire aimer. Je erois que e*est injuste , mais eeia est On n'accepte d eux que leur or. Ils le répandent sans cesse d'une main toujours pleine et toujours ouTerle. On assure que la flotte, qui court maintenant des bordées de Siiiope à ^ébastopol , dépense à Malte près de trois millions chaque hiter. On paye les matelots chaque soir, ils passent la nuit dans les tavernes du port, en festins et en liesse; ils reviennent à bord les mains nettes : les scbellings sont restés à terre.

Mais cela n'y fait rien : l'or n'achète pas les cœurs.

— Que préférez- vous , demandai-je à un insulaire , les An^ais ou les Français 7

~ Les Maltais, me répondit-il.

Les Maltais, en effet, comme toutes ces familles d'hommes qui ont dans leursveines le sang de cette race arabe, flère et à d^i sauvage, n'ont pu jamais se consoler de l'indépendance perdue. Malgié leur origine , ces arrière-coucHUS dlsmaèl sont des catholiques fervents. Ils ont conservé pour saint Paul un souvenir

qui va jusqu'au culte. L'Apostolau Messiema San Paolo

— l'apôtre Mcmiewr Saint Paul — a des chapelles, des statues , fanais presque dire des autels, dans tous les

coins de l'île qui rappellent un épisode de son passage.

L'aristocratie, qui est pauvre, compte quelques ba* rons, assez de comtes et plusieurs marquis. Elle vit fièrement chez elle, àpail, loin du bruit et des Anglais, au f(Hid de ses eazoU, économe , résignée , mais hautaine , et gardant sans mésalliance sa noblesse indi-

D£ PAUS 4 lAPFA.

gentQ. £Ue Anne raranent ses terres ^ eomme disait

superbement le xvjir siècle. Pour elle , le monde n'a pas fait un pas depuis la bataille de Lépante.

11 fout bien le dire : Malte aujourd'hui ne vit que par les Anglais. Ce n'est pas tout à fait sa faute : cent mille liommes sur un rocher; ni culture ni commerce 1 11 y a quelipes pédieurs , qudqaes lôlotes, et beaucoup de mendiants; leur troupe hâve, étendue sous les fenô- Ues deb palais, se lève à votre approche, et vous pour*suit de ses cris laûoieiitables , mais frèSHmusicalemeirt notés : la earita ! la carita !.., Quelques-uns ont de hères tournures, et un iustiuct de geste qui les égaie aux plus grands arlis^ J'ai vu une vieille Arabe me demander Taumône, la main sur la tête aveugle de son jdls, avec une pose digne des crayons de Haphaèl.^. Bu reste , les Maltais vâdides restenl rarement elies «ox. Leur île, placée entre ti'ois mondes, peuple les côtes de l'Europe , de i'Ahique et de l'Asie : ils promènent paitout leur activité infatigable et leur industrie parfois redoutée. ■

La vie à Malte se passe dans les promenades, aux baloons et dans les jardins. J'ai d^à parlé des prome^ jiades. Les jardins sont ciiarmaiils cL d\me fraîcheur délicieuse. Le jardin le San- Antonio et le Boscketto souiies deux plus beaux. Gehd-ci «st pl«rté autoor d'une grotte de rochers digne d'une troupe de nymphes ; une source abondante, qui tombe à gros bouillons, est reçue dans des bassins de marbre , et se répand sous les beroeaux tou/lus des grenadiers, des cactus, des aloès, et des orangers toujours en ûeurs. L'autre symétriquement

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