SANCTUAIRES MUSULMANS DU HARAM ECH-CHERIF
En 637, après un siège de quatre mois et une vigoureuse résistance, Jérusalem était sur le point de succomber sous l’effort de Kbaled et d’Abou-Obéida, généraux du khalife Omar. Le patriarche Sophronius, malgré son courage, malgré aussi la vive douleur qu’il éprouvait à la pensée que le croissant allait bientôt remplacer la croix sur les monuments de la Ville sainte, se vit contraint de capituler; mais il voulut traiter avec le khalife en personne. Omar, arrivé de Médine, se montra généreux, et accorda aux chrétiens le libre exercice de leur culte dans l’intérieur de leurs églises. Puis il se fit conduire sur l’emplacement de l’ancien Temple. Parvenu devant la roche Es-Sakhrcih, il la trouva couverte d’immondices que les chrétiens y avaient accumulées en haine des Juifs. Omar, ayant étendu son manteau sur la roche, se mit à la nettoyer; tous les musulmans qui l’accompagnaient l’imitèrent. Il alla ensuite prier dans l’église Sainte-Marie, bâtie par Justinien. Par ces deux actes, il indiquait que l’emplacement du Temple de Salomon et l’église Sainte-Marie, ou de la Présentation, devaient être l’un et l’autre dédiés à la religion du Prophète. Cela fait, il retourna dans son désert.
La vaste enceinte du Temple de Salomon prit dès lors le nom de Mesdjed el-Aksa (l’Oratoire éloigné), par opposition à la Mecque ou Mesdjed el-Haram (l’oratoire du Sanctuaire). On l’appela également Haram ech-Cherif (Sanctuaire noble).
Ce fut Abd el-Melik Ihn-Merouan, dixième khalife, qui, l’an 69 de l’hégire (688), se chargea d’exécuter les projets d’Omar. Il releva l’enceinte du Temple, édifia la Kouhhet es-Sakhrah (la coupole de la Roche) et transforma en mosquée l’ancienne basilique de Justinien, qui fut appelée Djami el-Aksa (la Mosquée éloignée). Ces grands travaux, commencés en 688, ne furent achevés qu’en 692, et les revenus de l’Égypte tout entière furent affectés pendant plusieurs années à cette vaste entreprise. Le but d’Abd el-Melik, comme nous l’apprennent plusieurs écrivains arabes, était de fonder à Jérusalem un sanctuaire rival de celui de la Mecque et qui pût y faire refluer une partie des nombreux pèlerins qu’attirait dans cette dernière ville le célèbre sanctuaire de laKaaba. Il voulait ainsi nuire à son adversaire Abdallah Ben-Zobeir, qui s’était fait proclamer khalife par les habitants de la Mecque et de Médine.
A propos de l’enceinte extérieure du Haram, Abdallah-Iakout el-IIamami, écrivain du douzième siècle, s’exprime ainsi :
« Les soubassements extérieurs du Mesdjed el-Aksa sont du temps du roi David (sur qui soit le
J ÉRU SALEM.
salut!); ils sont faits en pierres de dix coudées et moins, bien dressées par dehors et bien appareillées. Àbd el-Melik Ibn-Merouan appuya sur ces fondations un mur d’enceinte en pierres plus petites, mais plus grandes néanmoins que celles du Haram de Damas. »
M. de Vogüé, après avoir cité ce passage, ajoute ce qui suit : « On reconnaît parfaitement, dit-il, à cette description les restes du grand appareil hérodien qui servent en effet de base au rempart
Ql'AIITIEU voisin de la mosquée d’Omar.
arabe. Les grandes substructions voûtées qui supportent la plate-torme datent aussi de la même époque. » [Le Temple de Jérusalem , p. 70.) Ici, je me permettrai d’être d’un avis contraire à celui du savant académicien, et je crois que les soubassements attribués par erreur à David dans le passage précédent d’Abdallah-Iakout doivent l’être, en réalité, soit à Salomon, soit aux rois juifs ses successeurs, et non pas à Hérode. Je crois aussi que les grandes substructions voûtées qui soutiennent la partie sud-est de la plate-forme ont pu être réparées par Abd el-Melik, mais qu’elles lui sont bien antérieures. Ce que les Romains ont détruit, en effet, c’est bien plutôt l’ouvrage d’IIérode que celui dq Salomon ou des rois juifs qui l’ont suivi. Ils ont renversé le naos de fond en comble, ses dépendances et ses portiques; mais quant au mur gigantesque qui enfermait le Moriah dans une vaste enceinte, s’ils ont pu, comme je l’ai dit ailleurs, y pratiquer de nombreuses brèches, s’ils l’ont même découronné, en grande partie, de presque toutes ses assises supérieures, ils n’ont jamais dû songer à en arracher les fondements. Ilérode, de son côté, s’était très-certainement servi de ces mêmes fondations déclarées inébranlables par Josèphe, et qui, pour être déracinées des flancs de la montagne dans
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lesquels elles s’enfonçaient si profondément, auraient nécessité, en pure perte, des travaux et des dépenses énormes. Les Arabes firent de meme, et sur les puissantes assises de 1 appareil judaïque, ils posèrent des pierres d’un appareil bien moindre.
La Koubbet es-Sakhrah (coupole de la Roche) s’élève au milieu d’une plate-forme artificielle qui domine de plusieurs mètres celle du Hararn, et elle occupe l’emplacement de l’ancien sanctuaire des Juifs. On la nomme vulgairement, et par erreur, mosquée d’Omar, bien que ce khalife ne l’ait pas lui-même construite et ait seulement songé à la bâtir. On y monte par différents perrons. Sa forme est celle d’un octogone régulier, qu’ornent et divisent intérieurement deux rangées concentriques de colonnes et de piliers. La rangée centrale supporte le tambour de la coupole, qui a vingt et un mètres soixante centimètres de diamètre. Tous les architectes ont remarqué que le plan de cet édifice est byzantin, ce qui ne doit nullement étonner, comme le fait observer très-judicieusement M. de Vogüé; « car, à Jérusalem, dit-il, en Syrie, en Égypte, pays récemment soumis à leur domination, les Arabes n’avaient que des soldats et des fonctionnaires ; pour bâtir les nouveaux monuments de leur culte, ils durent s’adresser aux vaincus, à la population indigène qu’ils avaient convertie de force, mais non changée ni déplacée; souvent même ils firent venir du dehors les artistes que le pays ne pouvait leur fournir». ( Le Temple de Jérusalem , p. 82.)
Aux quatre points cardinaux se trouvent quatre portes; elles sont rectangulaires et surmontées d’un arc de décharge; chacune d’elles est précédée d’un porche soutenu par des colonnes. Les fûts de ces colonnes et de celles qui soutiennent l’intérieur de la mosquée sont monolithes, et ont été enlevés à divers monuments anciens; aussi sont-ils de types et de modules différents. Il en est de même des chapiteaux- qui les couronnent. En dedans, d’élégantes mosaïques décorent les murs des bas côtés. M. de Vogüé en a reproduit quelques-unes dans les belles planches de son ouvrage sur le Temple de Jérusalem ; elles sont l’œuvre, sans contredit, d’artistes byzantins, et provoquent l’admiration de tous ceux qui les contemplent, en offrant aux regards le gracieux mélange de joyaux de toutes sortes, de couronnes, de colliers, de ceintures d’or, d’enroulements capricieux de fleurs et de plantes fantastiques, de fruits bizarres, d’arabesques sans nombre, le tout se fondant et s’harmonisant avec un goût exquis, une riche et féconde imagination, et une rare habileté d’exécution. Sur la bordure supérieure de ces mosaïques, large bandeau bleu qui fait tout le tour du monument, ont été gravés en caractères coufiqucs des versets du Coran. On y lit aussi la date de la fondation de cet édifice. Voici la traduction de cette dernière inscription, telle que la donne M. de Vogüé :
« A construit cette Koubbeh le serviteur de Dieu Abd (Allah el-Imam el-Mamoun), prince des croyants, l’année 72 ; que Dieu l’ait pour agréable et soit content de lui ! Amen. »
M. de Vogüé ne manque pas de faire observer que le nom du véritable fondateur a été ici mensongèrement remplacé à une époque postérieure par celui du khalife El-Mamoun, lequel régnait de 108 à 218 de l’hégire (813-833), et a substitué son nom à celui d’Abd el-Melik, supercherie, ajoute ce savant, tout à fait inutile, car il a oublié de changer en même temps le millésime de l’inscription, et, obligé de placer son nom dans un espace trop court, il a dû serrer les lettres. Tous les écrivains arabes, d’ailleurs, donnent à cette construction la même date de 72 de l’hégire (601).
L’an 407 de l’hégire (1016 de l’ère chrétienne), la grande coupole s’étant écroulée à la suite d’une violente secousse de tremblement de terre, fut bientôt après reconstruite, et les mosaïques qui ornent le tambour furent achevées l’an 418 de l’hégire (1027 de notre ère), comme l’indique une autre inscription, relevée également par M. de Vogüé. Ces mosaïques forment deux registres séparés par une corniche; celles du registre supérieur encadrent les fenêtres de la claire-voie, et remplissent tout
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l’intervalle qui les divise. Les unes et les autres ont été également exécutées par des artistes byzantins qui, ne pouvant, à cause des exigences du Coran, reproduire des ligures d’êtres animés, se sont
contentés de représenter des rinceaux de toutes sortes, et de jolis vases d’où s’échappent des branches de feuillage, des fleurs, des grappes de raisin, des fruits variés. La calotte extérieure de la coupole est revêtue de plomb et surmontée d’un croissant.
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JÉRUSALEM
Au milieu de la rotonde s’élève la fameuse roche Es-Sakhrah, qu’ombrage un pavillon de soie, et qu’entoure une grille de fer, œuvre des croisés. Ce rocher domine d’un mètre environ le pavé de la mosquée. Sa surface est inégale; il est percé à son centre d’un trou circulaire, qui semble l’orifice d’une citerne, et il recouvre une crypte qui doit avoir été la cavité même de cette citerne. On le regarde généralement comme étant l’aire d’Areuna ou d’Ornan, aire sous laquelle s’étendait une citerne destinée à étancher la soif des hommes et des animaux qui écrasaient le grain. Cette aire, achetée par David, parce que l’Ange exterminateur, d’après l’ordre du Très-Haut, avait arrêté son bras prêt à frapper, à côté de l’emplacement qu’elle occupait, fut par ce prince transformée en autel, sur lequel il immola des holocaustes et des hosties pacifiques. Tout porte donc à croire que, lorsque Salomon bâtit le Temple, dont sou père avait projeté et préparé la construction, il fit entrer cette aire comme partie essentielle dans le plan du monument qu’il éleva au Seigneur. Ce qui pourrait incliner à penser qu’elle devint le noyau de l’autel des holocaustes, situé à l’est et en dehors du sanctuaire, c’est que la cavité de la crypte que j’ai signalée est elle-même sonore dans sa partie inférieure, quand on frappe le sol avec le pied, et les musulmans prétendent, non sans raison, qu’elle recouvre un canal souterrain qu’ils appellent Bir el-Arouah (puits des Ames), parce que, suivant une de leurs légendes, les âmes des croyants se réunissent chaque semaine deux fois dans ce puits pour y adorer Dieu. Si ce puits existe réellement, il est permis de supposer, comme je l’ai déjà dit ailleurs, que c’est l’un des canaux creusés autrefois sous le Moriah, pour conduire vers le torrent du Cédron les eaux impures ou le sang des victimes immolées sur l’autel. D’autres critiques, au contraire, et ils se fondent en cela sur une tradition rabbinique, prétendent que la roche Sakhrah aurait jadis été renfermée dans le Saint des sainls, et que l’Arche d’alliance aurait reposé entre des chérubins sur sa surface revêtue de marbre.
C’est cette roche percée, lapis pertasus, que pendant longtemps les Juifs venaient, à prix d’argent, arroser une fois chaque année de leurs larmes et oindre de parfums, en souvenir de leur temple détruit. Nous lisons en effet, à ce sujet, dans le Pèlerin de Bordeaux :
« Surit ibi et statuœ duce Hadriani , et est non longe de statuis lapis pertusus, ad quem veniunt Judcei singulis annis, et unguent eum, et lamentant se cum gemilu3 et vestimenta sua scindunt et sic recedunt, »
A l’époque de la prise de Jérusalem par les croisés, la Koubbet es-Sakhrah fut aussitôt convertie en église, et devint pour eux le Temple du Seigneur, Templum Domini ; un autel fut placé sur le rocher sacré, des peintures chrétiennes décorèrent l’intérieur de l’édifice, et des chanoines augustins y furent chargés des soins du culte. En 1187, ce monument retomba avec Jérusalem sous la domination des musulmans, et le Croissant y succéda de nouveau à la Croix. Saladin s’empressa de faire disparaître les peintures chrétiennes dont les croisés l’avaient décoré, et d’enlever l’autel qui avait été établi sur le Sakhrah. Plus tard, de 1522 à 1528, Soliman II le Magnifique fit recouvrir 1 extérieur de la mosquée de faïences coloriées; à l’intérieur, il ordonna également diverses restaurations, et c’est à lui que l’on doit les beaux vitraux des fenêtres, qui ne laissent pénétrer dans le lieu saint, au milieu même de l’éclat le plus éblouissant du jour, qu’une lumière douce et mystérieuse. Récemment enfin, quelques réparations nouvelles ont encore été faites à ce superbe édifice, T un des plus remarquables de l’islamisme, et des plus vénérés par les musulmans. Aussi, pendant plusieurs siècles, a-t-il été inaccessible aux chrétiens sous peine de mort, ainsi d’ailleurs que toute 1 enceinte du Haram eeh-Cherif. Depuis la guerre de Crimée seulement, cette interdiction a été levée, et, moyennant une rétribution qui varie suivant le nombre des visiteurs, mais qui est toujours au moins
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de cinq francs par personne, il est permis aux chrétiens de visiter ce sanctuaire, qui, pour les musul-