LA MER MORTE
logiques de son voyage, un ouvrage considérable auquel ce Mécène éclairé de la science et des lettres, érudit lui-même si éminent, n’a pu malheureusement mettre la dernière main, et qui a paru quelques
années après sa mort sous le titre de : V oyage d’exploration de la mer Morte à Pétra et sur la rive gauche du Jourdain.
Quelques auteurs modernes placent la vallée de Siddim ou la vallée de la Pentapole maudite au nord de la mer Morte, et la confondent avec la plaine de Jéricho; mais c’est une grave erreur, comme je l’ai montré ailleurs et comme je le montrerai de nouveau dans le second volume de cet ouvrage, lorsque mon sujet m’amènera à parler de cette vallée et à dire un mot des cinq villes coupables. Je me contenterai de dire ici qu’elle devait occuper, soit la totalité, soit plutôt seulement la partie méridionale du bassin de la mer Ruines d’un Couvent dans l’Oued el-Kei.t. Morte, celle qui n’est plus qu’une simple lagune. Mais éloignons-nous de ce lac désolé qui garde encore l’empreinte des vengeances divines, et allons saluer le Jourdain, ce fleuve béni entre tous, depuis le jour où le Messie reçut le baptême dans ses eaux sacrées.
NORD DE LA JUDÉE
LE JOURDAIN
Le Jourdain, appelé en hébreu Yarden, et avec l’article Ha-Yarden, tire probablement son nom de l’impétuosité de son cours, due à la pente très-marquée de son lit : il descend de ses trois sources comme un torrent, et jusqu’à la mer Morte, où il s’engloutit, il conserve toujours un courant trèsrapide. De là, oans doute, la dénomination qu’il porte, empruntée à la racine hébraïque iaracl, descendre. Sa source la plus élevée, près d’Ilasbeya, est située à 563 mètres au-dessus de la Méditerranée ; sa seconde source de Banias a une altitude de 383 mètres, et enfin celle de Tell el-Kadhy, qui est la plus basse, domine néanmoins encore la Méditerranée de 185 mètres; or, à son embouchure dans la mer Morte, le niveau de ce même fleuve est à 392 mètres au-dessous de la Méditerranée. Ainsi, depuis les trois points d’où il sort jusqu’à celui où il aboutit au grand lac qui absorbe ses eaux, il descend continuellement par une pente souvent très-accentuée.
Malgré leur salure, les eaux du Jourdain sont très-potables, et quand, après les avoir recueillies jaunâtres, on les laisse reposer un peu, elles deviennent claires et limpides. Elles sont poissonneuses ; mais aucun pêcheur n’y jette actuellement ses filets; aucune barque ne les sillonne non plus. Deux voyageurs ont essayé, de nos jours, de descendre ce fleuve, depuis le lac de Tibériade jusqu’à la mer Morte ; ils ont l’un et l’autre, le lieutenant anglais Molineux en 1847, et le lieutenant américain Lynch en 1848, rencontré dans cette navigation de très-grands obstacles; car ils eurent à franchir vingtsept rapides très- dangereux et plusieurs autres moins considérables. Le Jourdain se replie sans cesse sur lui-même, roulant ses flots troubles tantôt sur un fond vaseux, tantôt sur un lit hérissé de rochers et de gros blocs au milieu desquels il se précipite en bouillonnant et qui forment autant d’écueils plus ou moins redoutables. J’ai côtoyé moi-même sur sa rive droite tous les méandres décrits par ce fleuve, depuis son embouchure jusqu’à sa plus haute source, et j’ai constaté que, dans une grande partie de son cours, ses rives sinueuses sont couvertes de saules, d’acacias, de tamarins, de peupliers et de roseaux. Il coule ainsi, murmurant et impétueux, entre une double bordure verdoyante qui l'encadre d’une manière presque ininterrompue. Au delà de ce fourré, parfois presque impénétrable, et qui sert de refuge à un grand nombre de sangliers et d’asile à une multitude d’oiseaux, règne une zone de terrain généralement étroite et naturellement très-fertile, composée d’un sol limoneux, que le Jourdain baigne lors de ses grandes crues, et qu’enserre une chaîne plus ou moins élevée de mamelons blanchâtres, affectant toute espèce de formes et profondément ravinés. Ces mamelons, hérissés d’arbustes salifères, sont entr’ ouverts, de distance en distance, par les lits des nombreux oueds qui, descendant des montagnes latérales, sillonnent transversalement la plaine et viennent aboutir au Jourdain. Au delà de ces mêmes mamelons, la vallée se relève graduellement, quelquefois par plusieurs étages successifs, et se déroule, tantôt plus étroite, tantôt plus large, jusqu’à ce qu’elle atteigne le pied des deux longues chaînes parallèles entre lesquelles elle se développe comme une immense plaine déprimée vers son centre, où serpente le lit tortueux du Jourdain. De la configuration particulière de cette longue et grande vallée résulte le fait suivant : c’est que, à l’exception d’une bande assez étroite de terre que fécondent les eaux du fleuve entre les deux chaînes de collines qui la bordent, elle ne peut être arrosée dans sa partie supérieure que par des irrigations habilement ménagées, au moyen de canaux et de rigoles dérivant de sources diverses qui jaillissent du sein des montagnes au pied
LE JOURDAIN
desquelles elle s’étend. Sans ces sources vivifiantes, elle serait condamnée à la stérilité et ne se
couvrirait d'herbes et d’arbustes sauvages qu'à l’époque des pluies. Avec ces sources, au contraire, elle est encore très-fertile, là où elle est cultivée et où l’eau continue à circuler. Malheureusement, la plus grande partie des aqueducs, des canaux et des mille ruisseaux artificiels qui autrefois y avaient, été créés, n’existent plus maintenant. Toutes ces admirables plantations de baumiers, de palmiers, et plus tard de cannes à sucre, qui en faisaient la richesse et qui devaient prospérer merveilleusement sous ce climat tropical, ont radicalement disparu. Les villes qui y avaient été construites sont presque entièrement anéanties, et, sauf quelques points
qui sont ensemencés par des fellahs appartenant a des
villages situés sur les montagnes dont elle est bordée, elle est actuellement livrée en proie à des bandes errantes de Bédouins, qui y promènent leurs tentes, leurs troupeaux et leurs rapines.
NORD DE LA JUDÉE
Ligne de démarcation toute naturelle entre la zone orientale et la zone occidentale de la Palestine, le Jourdain les séparait profondément, et ce n’est qu’à de rares intervalles qu’on pouvait et qu’on peut encore passer d’une rive à l’autre en traversant des gués, où l’on ne doit toutefois se hasarder qu’à l’époque des basses eaux. Plusieurs ponts permettaient, en outre, de le franchir plus sûrement. Trois seulement, qui accusent une restauration moderne, sont encore debout : l’un, au nord du lac El-Houleh ; l’autre, entre ce lac et celui de Tibériade ; le troisième enfin, à onze kilomètres environ au sud de ce lac. Depuis ce pont jusqu’à la mer Morte, c’est-à-dire dans une longueur qui, à vol d’oiseau, atteint cent kilomètres, et que doublent au moins les replis multipliés du fleuve, ce dernier, faute de pont encore subsistant, doit être nécessairement passé à gué, ce qui, à l’époque des hautes eaux, est presque impraticable ; et alors il présente une barrière extrêmement difficile à franchir pour ceux qui veulent se rendre d’une rive à l’autre.
Aucun pont n’existant sur le Jourdain, lorsque les Hébreux, sous la conduite de Josué, se disposèrent à le traverser en face de Jéricho, ce passage au moment des hautes eaux, effectué impunément par tout un peuple d’hommes, de femmes et d’enfants, est, humainement parlant, inexplicable ; il faut donc ou le nier, ce qui équivaudrait à rejeter les faits les mieux attestés de l’histoire, ou y reconnaître avec la Bible une intervention miraculeuse de la Providence. D’après le récit du Livre sacré (Josué, ch. iv), ce mémorable événement eut lieu le dixième jour du premier mois de l’année judaïque, qui répond à notre mois d’avril, lorsque le Jourdain coulait à pleins bords. Les prêtres qui portaient l’arche sainte n’eurent pas plutôt commencé à mettre le pied dans le fleuve, que son cours s’arrêta soudain; les eaux venues d’en haut s’amoncelèrent en collines, tandis que celles d’en bas descendirent vers la mer Morte et laissèrent le lit du Jourdain à sec. Les prêtres debout auprès de l’arche au milieu de ce lit virent défiler devant eux tout le peuple ; puis ils remontèrent eux-mêmes sur l’autre rive, pour se remettre à la tête des colonnes. Douze pierres, pour représenter chacune des douze tribus, furent placées dans le fleuve à l’endroit qu’avait occupé l’arche sainte, et douze autres furent emportées à Gilgal, aujourd’hui Tell-Djeldjoul ; elles devaient attester aux générations futures le passage miraculeusement accompli du Jourdain.
Au commencement de l’ère chrétienne, c’est en ce même lieu, en face de Jéricho, que Notre- Seigneur fut baptisé par saint Jean-Baptiste. Des sanctuaires, actuellement détruits, avaient été élevés dès les premiers siècles de l’Église, près de l’endroit présumé de ce baptême. Une croix le désignait à la piété des fidèles ; des dalles de marbre couvraient les deux rives du fleuve. Une grande multitude de pèlerins s’y rassemblaient à certaines époques déterminées et se plongeaient avec respect dans les eaux sacrées, chacun étant revêtu du linceul qui devait l’envelopper après sa mort. Les malades, et surtout les lépreux, y affluaient aussi pour y chercher la guérison de leurs maux. Plusieurs monastères avaient été construits à quelque distance du fleuve pour servir d’asiles à ces foules immenses. J’en signalerai deux principaux dont les ruines existent encore. L’un est connu aujourd’hui sous le nom de Kasr-Hadjlah , et l’autre sous celui de Kasr el-Yehoud.
Le premier, situé dans la plaine de Jéricho, à une petite heure de marche à l’ouest du Jourdain, était autrefois fortifié. L’enceinte flanquée de tours carrées qui l’environnait est encore en partie debout. Elle a été bâtie avec des pierres régulières de moyenne grandeur, dont quelques-unes sont taillées en bossage. Au dedans on remarque les restes d’une église aujourd’hui aux trois quarts renversée. Elle était jadis décorée de peintures murales actuellement très-dégradées et en certains endroits à moitié effacées. Des légendes grecques les accompagnent. Des arcades ogivales encore intactes semblent annoncer un travail de l’époque des Cioisades. Quant au couvent, il est renversé
LE JOURDAIN
de fond en comble. Remontant, peut-être aux premiers siècles de l’Église, il paraît avoir été réparé à une époque postérieure. Beaucoup de pèlerins latins le citent sous le nom de monastère de Saint- Jérôme, et, suivant une tradition, il aurait été construit à l’endroit où ce saint docteur de l’Église avait fait pénitence dans le désert; mais cette tradition semble erronée; car des récits mêmes de saint Jérôme, il ressort que la retraite où il s’était réfugié pour s’y livrer à la prière et à la mortification était, non pas le désert du Jourdain, près de Jéricho, mais celui de Cbalcis, en Syrie. Il est plus probable que ce monastère avait été fondé et occupé par des moines grecs, comme le témoignent les restes de peintures qu’on y observe encore. Quelques-uns y reconnaissent le couvent de Saint-Gérasime, signalé
coule une fontaine, appelée Aïn-Hadjlah. Elle jaillit au milieu d’un petit bassin de forme circulaire, maçonné et profond d’un mètre et demi, qu’entoure un fourré de broussailles et d’arbustes. L’eau de cette source est claire et abondante, et forme un ruisseau qui autrefois était canalisé et fertilisait la plaine où elle se perd maintenant. L’Aïn-Hadjlah a conservé fidèlement le nom de la cité antique qui la comprenait, dans son enceinte et qui, sauf quelques débris insignifiants, et notamment des cubes de mosaïque épars sur le sol, a complètement disparu. Le Kasr-Hadjlah dont je viens de parler a tiré son nom évidemment de la localité à laquelle je fais allusion ; celle-ci s’appelait en hébreu Belh-Hoglali et en latin Beth-Hagla, d’où le nom arabe actuel Hadjlah. Elle était sur la limite de la tribu de Juda et de celle de Benjamin. (Josüé, ch. xv, i 5 et 6.)
A quatre kilomètres au nord-est de l’ Aïn-Hadjlah et à un peu moins d’un kilomètre à l’ouest du Jourdain, on rencontre les ruines du second monastère que j’ai mentionné plus haut sous le nom de Kasr el-Yehoud (château des Juifs). Ces ruines ainsi désignées par les Arabes sont appelées par les chrétiens couvent de Saint-Jean-Baptiste . Ce sont, comme les précédentes, celles d’un ancien monas-
NORD DR LA J ü D É R.
tère fortifié qui ne présente plus maintenant, qu’un amas confus de voûtes écroulées et de murs renversés. Il subsiste néanmoins encore une chapelle basse à voûtes cintrées, affectant la forme d’une simple salle rectangulaire et terminée à l’est par une abside. Les murs en sont couverts de nombreuses croix, tracées là à la bâte par de pieux pèlerins, et dont quelques-unes sont peut-être fort anciennes. Au-dessus de cette chapelle, qui me paraît remonter à une époque bien antérieure aux Croisades,
Endroit ou les pèlerins se baignent dans i.e Jourdain.
s élevait une église aujourd’hui presque totalement détruite, à part quelques bases de piliers et plusieurs pans de murs. A droite et à gauche gisent des restes de constructions attenantes.
Autrefois, comme cela résulte de différents témoignages, les pèlerins allaient se baigner dans le Jourdain et y renouveler les promesses de leur baptême à l’esl -nord-est de ce monastère, au gué dit Makhadet el-Rboranieh ; aujourd’hui, au contraire, ils vont d’habitude au sud-sud-est de ce même couvent. Ce gué est probablement le Bethabara (lieu du passage) où Jean baptisait, et c’est sans doute là, soit sur la rive gauche, soit sur la rive droite du fleuve, que JNolre-Seigneur reçu t lui-même le baptême des mains de son saint précurseur.
Au commencement du quatorzième siècle, le Frere Ricoldus, de l’ordre des Frères prêcheurs, nous apprend que le jour de la fête de 1 Lpiphanie, il trouva rassemblée près du couvent de Saint-Jean- Baptiste, celui qui nous occupe en ce moment, une foule considérable, composée de dix mille chrétiens
LE JOURDAIN
En ce point, le fleuve peut avoir vingt-cinq mètres de large au plus. Ses rives noires et limoneuses sont ornées d’une lisière verdoyante de roseaux gigantesques, d’arbustes et d’arbres variés, entre lesquels courent et s’enguirlandent des lianes, et dont les branches servent de demeures aériennes à une foule d’oiseaux qui y gazouillent. Au milieu de ce fourré, il n’est pas rare de rencontrer quelquefois de bons Abyssins qui y vivent comme des ermites dans des cabanes de roseaux, attirés en ce lieu par le souvenir du grand mystère qui s’y accomplit jadis, et recueillant de temps en temps les aumônes des pèlerins que le même souvenir y amène.
de toute nation, qui furent baptisés dans le Jourdain. Si, de nos jours, les pèlerins latins ne vont plus se baigner ordinairement au Makhadet. el-Rhoranieh, c’est que leur itinéraire est, en général, combiné avec une excursion aux bords de la mer Morte, et que, pour ne pas trop allonger leur course, leurs guides les mènent de préférence à un endroit du Jourdain moins éloigné de la mer Morte que ne l’est le gué précédent.
AÏS ES-SOULTUAN, OU FONTAINE d’Éi.ISÉE.
NORD DE LA J U DËE
JÉRICHO
A onze kilomètres à l’ouest du Jourdain, une source abondante, appelée Ain es-Soullhan, coule dans un bassin ombragé par des seders et aujourd’hui en partie détruit. De petits poissons se jouent dans ce réservoir, qui mesure dix pas de long sur cinq de large. L’eau est claire et profonde seulement de cinquante centimètres, parce qu’elle ne peut s’accumuler dans le bassin qui la recueille et qu’elle forme aussitôt un ruisseau considérable bordé de seders, qui féconde la plaine dans la direction du village actuel d’Er-Riba. Jadis cette source alimentait plusieurs aqueducs qui partaient de là pour répandre au loin dans la vallée la fertilité et la vie. Les chrétiens la désignent sous le nom de fontaine d’ Élisée, parce que ce prophète en rendit salubres les eaux, qui auparavant étaient nuisibles à la terre et aux hommes, comme le témoigne un passage de la Bible. (Rois, 1. IV, ch. il, f 19-22.)
Josèplie nous donne également des détails précieux au sujet de cette fontaine et de l’assainissement miraculeux de ses eaux par le prophète Élisée. (Guerre des Juifs , 1. IV, ch. vm, § 3.) Cet historien nous apprend qu’elle jaillissait du sol près de l’ancienne Jéricho, ce qui prouve que la ville primitive, la cité chananéenne qui tomba au pouvoir de Josué, avoisinait Y Ain es-Soullhan, et que la Jéricho rebâtie par Hérode ou du moins embellie par lui de magnifiques monuments, en d’autres termes, celle que Notre -Seigneur visita et qui existait seule à l’époque de Josèplie, occupait un emplacement différent de la première, sur les rives probablement de l'Oued el-lvelt, à la distance de deux kilomètres au sud de celle-ci.
Plusieurs tells s’élèvent au sud, à l’ouest, et au nord-ouest de l’Aïn es-Soulthan; leur élévation au-dessus du sol environnant est d’une vingtaine de mètres. Sur les flancs orientaux de celui au pied duquel coule la source, on distingue la trace de gradins en pierre descendant vers le bassin qui la renferme. Sur la plate-forme de ce môme tertre artificiel, plusieurs arasements de consi ructions renversées sont encore visibles. Ces tells ont été fouillés par le capitaine Warren en 1868. Ils sont composés en grande partie d’une argile jaunâtre qui se réduit, quand on la prend dans les mains, en une poussière très-fine. Souvent on n’aperçoit dans cette masse d’argile aucune apparence d’anciennes briques crues agencées par lits superposés; mais, dans d’autres cas aussi, on distingue les linéaments et les formes peu accusées de ces briques, qui se résolvent immédiatement en poudre, lorsqu’on essaye de les détacher. En pratiquant des excavations dans l’un de ces tells, celui qui est au sud de la source, l’officier anglais y a découvert, à la profondeur de deux mètres au-dessous de la surface, plusieurs anciens tombeaux. Tous, à l’exception d’un seul qui est en pierre, avaient été construits avec des briques cuites au soleil. Les ossements des cadavres qu’ils renfermaient paraissaient y avoir été déposés après la décomposition des corps. Tous ces tertres purement artificiels, comme le prouvent les tranchées profondes ouvertes dans leurs flancs par le capitaine Warren, servaient sans doute jadis d’assiette à des constructions puissantes, qui ont depuis longtemps complètement disparu. Remontent-ils à l’époque chananéenne et appartenaient-ils, par conséquent, à la cité primitive, c’est-à-dire à la Jéricho subjuguée par Josué? Tout porte à le croire, car nous savons par Josèphe que cette ville était située près de la source dont les eaux furent purifiées par Élisée. Or, cette source ne peut être autre que l’Ain es-Soulthan, et partant les tells qui l’avoisinent devaient être compris dans l’enceinte murée de la cilé chananéenne, dont ils constituaient probablement l’acropole. L’endroit où s’élevait l’ancienne
JÉRICHO
Jéricho est maintenant en partie envahi par un fourré d’arbres et d’arbustes, parmi lesquels je distinguerai principalement ceux que les Arabes appellent seder, zakkoum et leimoun Louth . Le seder est le rhamniis nabeca des botanistes. C’est une espèce d’acacia très-épineux, qui produit une petite baie îougeâtie, d un goût aigrelet et très-bonne à manger. Le seder abonde en Palestine, notamment dans les parties les plus chaudes de la contrée. On le trouve tantôt à l’état de très-bel arbre, au tronc gigantesque, aux rameaux au loin étendus, tantôt sous forme de simple arbuste. Lorsqu’il ne s’élève pas
beaucoup, les Arabes le désignent sous le nom de nebek , réservant également parfois cette appellation pour le fruit qu’il donne, le même qui est nommé doum par d’autres.
Le zakkoum , Yelœagnus angusti folios de Linné, selon Ilasselquist, est regardé par Wilson comme étant le myrobalsamum ou le myrobalanwn. C’est un arbre peu considérable, épineux, avec une écorce plus verte et plus lisse que celle du seder. Il produit un fruit semblable à une olive, dont le noyau broyé dans un mortier et jeté ensuite dans de l’eau bouillante laisse échapper une huile qui surnage à la surface et qui a quelque rapport avec l’huile d’amandes douces. Les Arabes l’emploient comme médicament pour les blessures. Le nom de zakkoum donné par eux à cet arbre a fait croire à quelques pèlerins peu éclairés que c’est l’arbre sur lequel était monté Zachée, lorsque Noire-Seigneur entra dans Jéricho; aussi appellent-ils l’huile qu’on en extrait huile de Zachée. Mais c’est là une erreur évidente, fondée sur une ressemblance fortuite du mot, puisque l’Évangile nous apprend que Zachée était monté sur un sycomore.
Le zakkoum n’est pas le véritable baumier de Palestine, c’est-à-dire Y opobalsamum. Ce dernier
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arbre, dont le fruit est si coûteux, croissait autrefois avec abondance dans la plaine de Jéricho: aujourd’hui il en a complètement disparu ; mais le myrobalanum ou le myrobalsamum, autrement dit,
le zakkoum, y croit encore en assez grande quantité. Ou y rencontre aussi çà et là le leimoun Louth, ainsi appelé par les Arabes parce que, suivant eux, Loth, à cause des crimes des habitants de Sodome, aurait maudit cet arbuste qui portait auparavant d’excellents fruits. Ceux qu’il produit affectent la forme d’un limon; pleins de graines et de suc à leur maturité, ils se crispent ensuite et laissent échapper, quand on les presse, une poussière noirâtre. Ce sont les fruits trompeurs du sulanum Sodote, u noanni Jimcao. meum de Linné.
Lorsque les Hébreux franchirent le Jourdain pour s’emparer de la Terre promise, Jéricho était gouvernée par un roi, ainsi (pie la plupart des autres villes chananéennes; elle était environnée d’une enceinte murée. La maison de Rahab qui reçut les espions israélites était adossée aux murailles, témoin le verset où nous apprenons que ces espions purent s’échapper de la ville au moyen d’une corde suspendue à l’une des fenêtres de cette habitation.
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On sait comment ces murailles tombèrent bientôt miraculeusement, au son de la trompette des prêtres Israélites, après que les Hébreux, campés à Gilgal, eurent, pendant sept jours consécutifs, fait processionnellement le tour de la ville assiégée, à la suite de l’arche sainte, conformément aux prescriptions du Seigneur. On sait aussi comment Jéricho fut frappée d’anathème et vouée à une entière destruction, à 1 exception de la maison et de la famille de Rahab. Non-seulement celle cité importante et riche fut anéantie, mais encore Josué prononça des malédictions terribles contre celui qui tenterait de la îebâtir. Plus tard, néanmoins, sous le règne d’Achab, roi d’Israël, et d’Asa, roi de Juda, Hiel de Béthel osa la reconstruire ; mais il encourut aussitôt la colère divine, et le châtiment annoncé par Josué se réalisa dans sa personne ; car il perdit Abiram, son fils aîné, le jour où il jeta les fondements de la ville, et Ségub, le plus jeune de ses fils, quand il en posa les portes.
Lorsque Élie eut été enlevé au ciel sur un char de feu, au delà du Jourdain, devant Jéricho, Elisée, son disciple, demeura quelque temps dans cette ville ; il y rendit saines les eaux de la fontaine, qui alors étaient amères.
A 1 époque d Hérode, la Jéricho que ce prince embellit de si magnifiques constructions était située un peu au sud de la précédente, à l’endroit qui porte aujourd’hui le nom de Kharbet-Kakoun, près des bords de l’Oued el-Kelt, et par conséquent en dehors de l’emplacement qui avait été maudit par Josué. Ce monarque y bâtit plusieurs palais, un hippodrome et un amphithéâtre, et au-dessus de la ville, une citadelle appelée Cypros, du nom de sa mère. Ces divers édifices ont été ensuite démolis de fond en comble.
C est la Jéricho hérodienne que le Christ honora de sa présence, et c’est près de là qu’il accomplit l’un de ses miracles, en guérissant deux aveugles assis le long de la route. Comme cette ville, au dire de Strabon, était remplie de jardins, rien n’était plus facile pour Zacliée, qui, à cause de la foule et de la petitesse de sa taille, ne pouvait point apercevoir Notre-Seigneur, que de trouver un arbre où il pût monter pour être plus à même de le voir.
Quand Vespasien s empara de Jéricho, elle était le chef-lieu de l’une des onze toparchies de la Judée. Il y établit un camp, et y laissa à son départ une garnison. Ce fut dans cette circonstance que la ville fut détruite, comme le témoigne le passage suivant d’Eusèbe dans Y Onomcisficon :
« Celle-ci (la seconde Jéricho) ayant été renversée à son tour, à l’époque du siège de Jérusalem, en raison delà perfidie de ses habitants, une troisième ville s’éleva plus tard ; c’est celle qui existe encore aujourd’hui. »
Cette troisième Jéricho devait occuper l’emplacement actuel du misérable village d’Er-Riha. Elle devint le siège d’un évêché dépendant de l’archevêché de Césarée maritime, et nous retrouvons les noms de plusieurs de ses évêques mêlés aux actes de différents conciles. Pendant toute la durée du royaume latin de Palestine, l’évêque de Jéricho était le suffragant du patriarche de Jérusalem. On y comptait trois monastères, l’un de l’ordre des Carmes, l’autre de l’ordre des Basilieus, et le troisième de celui des Bénédictins. Les revenus des jardins de cette ville furent assignés au Saint-Sépulcre; ensuite, la reine Mélisende, veuve du roi Foulques d’Anjou, les attribua à l’abbaye de Béthanie, qu’elle avait fondée en 1137. Après la chute du royaume latin, la décadence de Jéricho dut aller toujours croissant; toutefois, nous savons par plusieurs pèlerins que, grâce à la fertilité de son sol arrosé par la fontaine d’Elisée, ses jardins gardèrent encore longtemps leur culture, et qu’ils étaient regardés comme une sorte de petit paradis terrestre. Actuellement, les vergers d’Er-Riha sont loin de mériter un semblable éloge. Sans doute, leur fécondité naturelle n’a pas changé; ils sont plantés en figuiers, en grenadiers et en vignes. On y remarque aussi quelques indigotiers, des cotonniers et de
NORD DE EA JUDÉE
beaux ricins, et comme légumes, des pastèques et des concombres. Mais la forêt de dattiers de différentes espèces, qui avait fait donner à Jéricho le surnom de ville des Palmiers, a complètement disparu 5 les bois odorants de baumiers et de cyprès sont également anéantis; il en est de même des bosquets de rosiers qui ornaient et parfumaient ce lieu délicieux, ainsi que cela résulte du verset suivant de l’Ecclésiastique (ch. xxiv, a' :
« Je me suis élevée, dit la Sagesse, comme les palmiers de Cadès et comme les plantations de roses de Jéricho. »
Quant au village qui, sous le nom d’Er-Riba, est le triste reste de cette antique cité, il consiste eu une cinquantaine de grossières habitations en terre, fort peu élevées et quelques-unes ouvertes ou simplement fermées par des branchages. Il est environné d’une haie de broussailles épineuses desséchées f|ui eu défendent l’accès. Près du village s’élève une tour rectangulaire mesurant dix mètres sur chaque face et douze de hauteur; construite avec des pierres antiques qui proviennent probablement des ruines de la troisième Jéricho, elle est aujourd’hui en fort mauvais état, et sert de caserne à un certain nombre de bachi-bouzouks, chargés de surveiller la plaine. Quelques pèlerins ont prétendu que cette tour était l’ancienne maison de Zacliée, où ce publicain aurait eu l’honneur de recevoir Notre-Seigneur lorsqu’il vint à Jéricho. D’autres, la faisant remonter à une époque beaucoup plus reculée encore, y voient la maison de Rahab qui, pour avoir sauvé la vie des espions envoyés par Josué, fut seule épargnée par les Hébreux, elle et son habitation, lorsqu’ils saccagèrent de fond en comble Jéricho. Il est inutile, je pense, de combattre longuement ces deux opinions, qui ne reposent sur aucun fondement sérieux et que réfutent d’ailleurs victorieusement les deux faits que voici : l’un, c’est que la primitive Jéricho, qui fut renversée par Josué, avoisinait la source d’Elisée, dont la tour d’Er-Riha est éloignée vers le sud-est de près de trois kilomètres; l’autre, c’est que cette tour n’offre aucun des caractères des constructions cbananéennes, ni même romaines, et qu’elle date tout au plus de l’époque des Croisades.