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LES TROIS ENCEINTES DE L’ANCIENNE JÉRUSALEM

Avant de quitter la Jérusalem antique, je ne puis me dispenser de traiter ici, en peu de mots, une question capitale : c’est celle des trois enceintes qni entouraient la ville à l’époque où elle fut assiégée et détruite par Titus, car de la solution de cette question dépend en partie, au point de vue topographique, la démonstration ou la négation de l’authenticité du saint Sépulcre et du Golgotha, c’est-à-dire du plus grand problème que l’on puisse se poser dans la Ville sainte.

Nous lisons à ce sujet dans Josèphe :

« Des trois murailles qui environnaient la ville, la plus ancienne était inexpugnable, à cause des vallées qu’elle surplombait, et de la hauteur de la colline sur laquelle elle était construite; à cause aussi des fortifications que David, Salomon et les rois leurs successeurs avaient, par une louable émulation, ajoutées à la force naturelle du sol. Commençant du côté du nord, à la tour dite Hippicus, elle s’étendait vers l'endroit nommé Xystus, puis rejoignait la Curie, et s’adaptait enfin au portique occidental du Hiéron. De l’autre côté, faisant face vers l’occident, à partir de la même tour, elle se prolongeait, à travers le lieu nommé Bethso, jusqu'à la porte des Esséniens; de là, elle se dirigeait, face au sud, jusqu’au-dessus de la fontaine de Siloam, puis elle faisait un coude à l’est, vers la piscine de Salomon, et s’étendant ensuite jusqu’au quartier appelé Ophla, elle se reliait au portique oriental du Hiéron. » (Guet're des Juifs, 1. V, ch. iv, § 2.) Nous voyons, par ce passage très-net et très-précis de Josèphe, que la branche septentrionale de cette première enceinte courait presque directement de l’ouest à l’est, à partir de la tour qui avoisine la porte actuelle de Jaffa, tour qui

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répond à celle d Ilippicus, en couvrant complètement l’escarpement du mont Sion, traversait la vallée du

Tyropœon, au delà du Xystus, près du Mekhemeh, ou tribunal de justice des musulmans, qui doit occuper l’emplacement de la Curie, et aboutissait à l’enceinte occidentale du H a ram. La seconde branche de cette première enceinte était beaucoup plus développée.

Elle contournait d’abord du nord au sud toute la crête occidentale du mont Sion, en y comprenant la partie de cette colline qui est restée en dehors de l’enceintc actuelle, couvrait ensuite tout l’escarpement méridional de cette colline, puis se dirigeait vers le nord, et après avoir franchi le

Tyropœon et embrassé la colline d’Ophel (l’Ophla de Josèphe) dans son périmètre, elle se rattachait à l’angle sud-est de l’enceinte du Temple, comme l’ont prouvé péremptoirement les fouilles exécutées

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en ce point par le capitaine Warren. Le développement de cette première enceinte peut être évalué à deux mille trois cents mètres, la première branche ayant six cents mètres, et la seconde environ dix-sept cents. Dans cette évaluation n’est pas comprise la partie de la muraille du Hiéron qui bornait la ville au sud et à l’ouest du Moriah. Cette première enceinte était défendue par soixante tours. « La seconde enceinte commençait, poursuit Josèphe, à la porte dite Gennath, qui appartenait à la première muraille, et après avoir entouré le quartier situé au nord, elle aboutissait à la tour Antonia. » La connaissance du tracé véritable de cette deuxième muraille est extrêmement importante pour fixer, sous le rapport topographique, l’authenticité de la tradition chrétienne relative au saint Sépulcre. Nous ignorons, il est vrai, le point de départ exact de cette muraille; mais nous en connaissons un tronçon remarquable, découvert il y a une vingtaine d années, à 1 est de la basilique du saint Sépulcre, dans des terrains où les Russes firent exécuter quelques fouilles par M. Pierrotti, pour y bâtir un consulat, projet qui fut ensuite abandonné, mais qui eut le rare avantage de mettre au jour un morceau de ce mur se dirigeant du sud au nord. Un autre fragment du même mur fut observé dans une échoppe voisine. Ces deux tronçons sont sans doute peu étendus, mais, tels qu’ils sont, ils ont une valeur inappréciable, car ils empêchent d’enclaver dans la ville, à l’époque de Notre-Seigneur, tout le quartier qu’occupe actuellement le saint Sépulcre. Ces deux tronçons, en effet, par la nature et la taille de leurs pierres gigantesques, reproduisent les principaux caractères de l’appareil judaïque pour les enceintes de villes. En outre, à quinze mètres du fragment exhumé par M. Pierrotti en 1859, M. de Vogué, qui poursuivit en 1862 la même fouille, retrouva les restes d’une porte monumentale qui se composait primitivement d’une grande arcade centrale et de deux petites arcades latérales. Cette porte, qui parait avoir été remaniée à l’époque chrétienne, est probablement, selon la remarque très-judicieuse de M. de Vogiié, celle dont parle saint Paul dans son épître aux Hébreux :

« Propter cfuod et Jésus, ut sanctifîcaret per suum sang aine m populum , extra porlam passas est. » (Ch. xm, i 12.) « Voilà pourquoi Jésus, pour sanctifier le peuple de son sang, souffrit hors de la porte. »

Un passage de saint Jean nous apprend également que Notre-Seigneur fut mis en croix près de la ville, ce qui permit à un grand nombre de Juifs de lire l’inscription du titre qui surmontait la croix du Sauveur :

it Hune ergo titulum multi Judœorum legerunt, quia prope civitatem erat locus , ubi crucijîxus est Jésus. Et erat scriptum hebraice, grœce et latine. (Saint Jean, ch. xix, ^ 20.)

Ce qui achève de prouver que ce fragment de muraille appartenait, non à un édifice particulier, mais à un mur de ville, c’est qu’on a trouvé, dans les premiers déblais exécutés pour le dégager, un grand nombre de balles de fronde, indiquant ainsi le caractère antique de la muraille, au dehors et au pied de laquelle on les avait recueillies.

Comme point d’arrivée de cette deuxième enceinte, nous avons l’angle nord-ouest du Ilaram ech- Cherif, où s’élevait la tour Antonia. Quel que soit le point précis où il faille placer sur la première enceinte la porte Gennath (porte des Jardins), ainsi nommée probablement parce que, avant la construction de la troisième enceinte, postérieure à l’ère chrétienne, elle ouvrait sur des jardins, il n’en est pas moins prouvé d’une manière irréfragable par ces fouilles que le saint Sépulcre et le Golgolha étaient très-près, mais en dehors de cette seconde enceinte. Celle-ci était défendue par quatorze tours. II est impossible d en indiquer au juste l’étendue, à cause de l’incertitude où l’on est encore par rapport a la véritable position de la porte Gennath, et au développement de la courbe

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fju elle décrivait vers le nord avant d’aboutir à la tour Antonia; mais c’est là, je le répète, une question d un intérêt secondaire, que de nouvelles fouilles et de nouvelles découvertes permettront peutêtre d éclaircir complètement plus tard; ce qui est aujourd’hui définitivement démontré et à l’abri de toute réfutation sérieuse, c’est que la seconde enceinte 11e renfermait pas dans son périmètre, comme plusieurs critiques l’ont tant de fois et à tort affirmé, l’église du Saint-Sépulcre, et par conséquent remplacement du Calvaire et du tombeau de Notre-Seigneur.

Ar rivons maintenant au troisième mur d’enceinte.

« La troisième muraille, poursuit Josèphe, commençait à la tour Ilippicus, d’où elle s’étendait vers le nord jusqu’à la tour Psephina : de là, elle passait, en se prolongeant, vis-à-vis des monuments d Hélène , reine d’Adiabène et mère du roi Izates. Elle traversait ensuite les cavernes royales ; parvenue non loin du monument dit du Foulon, elle faisait un coude à une tour d’angle, et se

rattachant à l’antique péribole, elle se terminait au ravin du Cédrou. Cette muraille est l’ouvrage du roi Agrippa, qui. entoura ainsi la partie de la ville, auparavant ouverte, dont s’était agrandie l’ancienne cité. Par suite de l’excès de population, celle-ci, en effet, débordait peu à peu en dehors des enceintes primitives, et le côté septentrional du Iliéron s’étant couvert de maisons sur les pentes de la colline qui l’avoisine, la ville s’accrut beaucoup au delà des anciennes collines, et une quatrième y fut enclavée, que l’on appelle Bézétha. Elle était située en face de la tour Antonia, dont la séparait un fossé profond que l’on avait creusé à dessein, afin que les fondations de la forteresse, 11’étant plus adhérentes à la colline, fussent plus élevées et d’un accès plus difficile. Il arriva par là que la hauteur des tours fut considérablement augmentée par la profondeur du fossé. La partie de la ville nouvellement créée, ainsi ajoutée à l’ancienne, fut appelée dans la langue du pays Bézétha, mot qui, traduit en grec, signifie Ville-Neuve. »

Josèphe termine ce paragraphe en nous apprenant que ce mur, commencé par Agrippa 1er, fut plus tard achevé par les Juifs et élevé par eux à la hauteur de vingt-cinq coudées.

Le tracé de cette troisième enceinte, qui, d’après l’historien juif, avait quatre-vingt-dix tours, ce

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qui paraît exorbitant, comme l’a fort bien observé M. de Saulcy, est très-facile à reconnaître sur le terrain. Néanmoins, pendant longtemps beaucoup de savants critiques s’étaient trompes étrangement, en reportant au nord, jusqu’aux Qobour cl-Molouk, ou tombeaux des Rois, les cavernes royales de Josèphe. Ils y étaient amenés, en apparence légitimement, par les expressions de Josèphe, relatives au tracé du troisième mur d’enceinte : « Le mur s’ étendait à travers les cavernes royales. » Poussant cette enceinte jusqu’aux Qobour el-Molouk, tombeaux pratiqués dans le roc et considérés par eux comme les cavernes royales de Josèphe, ils étaient alors entraînés comme fatalement et par une pente inévitable à comprendre tout le quartier du saint Sépulcre dans le périmètre de la seconde enceinte; et attendu que cette seconde enceinte existait à l’époque de Notre-Seigneur, la troisième seule, due à Agrippa 1er, lui étant postérieure, il s’ensuivait qu’à leurs yeux le Golgotha actuel et le saint Sépulcre devaient être regardés comme apocryphes, puisqu’ils sont situés au dedans du tracé reculé par eux de la seconde enceinte. Ils se demandaient, en outre, comment il pouvait se faire que le quartier du saint Sépulcre, qui de nos jours semble si intérieur et si bien enclavé dans la ville, eût été en dehois de la cité à l’époque de Jésus-Christ, c’est-à-dire à une époque où ils supposaient que Jérusalem était beaucoup plus considérable en étendue qu’elle ne l’est maintenant. Mais depuis la découverte des véritables cavernes royales, dont l’entrée avoisine la porte actuelle de Damas et qui s étendent sous le mont Bézétha, cet argument topographique, au premier abord si spécieux, que l’on invoquait pour battre en brèche l’authenticité du saint Sépulcre, a perdu toute sa valeur, et l’on est forcé de reconnaître depuis lors que le troisième mur d’enceinte suivait à peu près exactement, du côté de l’ouest et du nord, le tracé du mur actuel. Cette troisième muraille, commençant à la tour Hippicus, que nous avons déjà identifiée avec celle qui avoisine la porte de Jaffa, montait d’abord vers le nord-ouest jusqu’à la tour Psephiua, en faisant face à l’ouest. Cette tour Psephina a été remplacée plus tard par la tour dite de Tancrède, chez les historiens des Croisades, et dont les ruines sont connues aujourd’hui parmi les musulmans sous le nom de Kasr-Djaloud (château de Goliath). A partir du Ivasr- Djaloud, la muraille courait vers le nord-est, comme la muraille actuelle, puis vers l’est-nord-est, et au delà du tombeau d’Hélène, reine d’Adiabène, dont les trois pyramides devaient se voir, sans doute, des remparts; elle traversait les cavernes royales, expression parfaitement juste de la part de Josèphe, appliquée aux immenses carrières dont les unes, au nord, portent le nom de Grotte de Jérémie, parce que l’on croit que ce prophète y a jadis composé ses Lamentations; et les autres, au sud, s’enfoncent sous le mont Bézétha en une vaste galerie souterraine, d’où l’on a extrait une partie des beaux matériaux qui ont servi jadis à bâtir les principaux monuments de la ville. J’ai déjà dit précédemment, en mentionnant ces cavernes, qu’elles renfermaient trois espèces de pierres, dont l’une s’appelle encore hadjar maleki (pierre royale), pierre destinée aux constructions royales, d’où le nom de cavernes royales, donné autrefois à ces grandes carrières souterraines, qui d’ailleurs pouvaient appartenir au domaine du roi. La Grotte de Jérémie, qui formait la partie septentrionale et la plus élevée de ces cavernes, en fut séparée lorsque, l’an 43 de notre ère, Hérode Agrippa pratiqua une large coupure à travers ces carrières, pour y faire passer la troisième muraille, d’où l’expression mathématiquement vraie dont se sert Josèphe en cet endroit, lorsqu’il nous dit que le mur s’étendait à travers les cavernes royales ; expression, au contraire, beaucoup moins juste, si on l’applique aux Qobour el-Molouk, ces tombeaux n’ayant jamais été traversés par une enceinte de ville.

Un peu au delà de la porte de Damas, on remarque que le fossé creusé dans le roc qui couvre la muraille actuelle, présente le long de l’escarpe des avances de rocher qui servent de base aux tours de l’enceinte musulmane, et qui, sans contredit, ont dû jadis porter celles de l’enceinte d’ Agrippa.

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Quelques soubassements mêmes de ces anciennes tours semblent encore, çà et là, reconnaissables. La tour angulaire de l’extrémité orientale de cette branche de la muraille a succédé très-probablement,

selon 1 observation de M. de Saulcy, à la tour angulaire antique signalée par Josèphe cômme avoisinant le monument du Foulon, lequel a été détruit ou est enseveli sous des décombres. Enfin, la

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muraille tourne brusquement vers le sud et va se rattacher, le long de la vallée du Cédrorx, à l'enceinte du Haram ech-Cherif. Josèphe estime le périmètre entier de la ville à trente-trois stades, c est-a-dire a six mille cent cinq mètres, en évaluant le stade à cent quatre-vingt-cinq mètres, et en se servant, par conséquent, du stade olympique; si, au contraire, nous comptons d’après le stade judaïque de ccnt quarante mètres, nous n’avons plus que quatre mille six cent vingt mètres, chiffre déjà trop fort

d’environ eitirj cents mètres; car l’enceinte actuelle de Jérusalem ne dépasse pas trois mille neuf cents mètres, auxquels il faut ajouter deux cents mètres tout au plus pour la partie méridionale du mont Sion et la colline d’Ophel, qui étaient jadis comprises dans la ville. Jérusalem, «à l’époque de son plus grand développement, n’avait donc pas plus de quatre mille cent mètres de pourtour. Il faut, par conséquent, regarder comme une exagération ridicule l’assertion d’IIécatée d’Abdère, rapportée par Josèphe dans son livre contre Apion (ch. i, § 22), et qui donne à cette ville cinquante stades de circonférence, avec une population de ccnt vingt mille habitants. Ilécatéc , en effet, étant contemporain d’Alexandre le Grand, écrivait à une époque où Jérusalem se bornait aux collines de Sion, du Moriah, d’Acra et d’Ophel, et où son périmètre, loin d’égaler cinquante stades, était bien inférieur à celui de trente-trois stades, périmètre déjà un peu exagéré lui-même, et que la ville n’atteignit, même pas complètement, lorsqu’elle enclava dans son enceinte une partie du mont Bézétha et du mont Goreb. Cette troisième enceinte, due à Agrippa Ier, semblait réaliser la prophétie de Jérémie, s’exprimant ainsi si longtemps à l’avance :

« 38. Le temps viendra, dit le Seigneur, où l’on bâtira à l’Éternel une ville depuis la tour de Hananéel jusqu’à la tour de l’Angle.

JEIMTSAJLEM, WS JPH1S* ItltT SCOTUJS.

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« 39. Et le cordeau à mesurer sera tiré vis-à-vis d’elle sur la colline de Corel) et environnera Goatha. » (Jérémie, ch. xxxi, * 38 et 39.)

Goreb, comme son nom semble l’indiquer (occidental), est la colline située à l’occident du mont Bezetha, compris lui-même avec le Golgotha, peut-être le Goatlia de Jérémie, dans l’enceinte de la ville nouvelle. Quant à la population de cent vingt mille habitants, attribuée par Hécatée d’Abdère à Jérusalem, un pareil chiffre me paraît de même trop fort, à l’époque surtout où écrivait cet auteur, et c’est tout au plus si la ville put y parvenir quand elle eut reçu ses derniers accroissements. Au moment du siège de Titus, ce chiffre fut sans doute bien dépassé; mais on était alors à l’époque des fêtes de Pâques, fêtes qui avaient attiré à Jérusalem de toutes les parties de la Palestine une foule énorme, que nous devons distinguer de la population fixe et permanente.

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