LE LAC DE TIBÉRIADE ET SES ENVIRONS
gieuse mélancolie s empare invinciblement de celui qui la contemple. Alors, en effet, dans le silence de 1 esprit et du cœur, dans le silence aussi de la
nature, on voit surgir de la tombe le passé avec ses impérissables souvenirs. On croit apercevoir la barque du Christ qui sillonne le lac en tous sens avec ses disciples. Les ondes sont tantôt calmes et unies comme une glace, tantôt agitées et frémissantes, et la nacelle du Sauveur est plus d’une fois sur le point de sombrer, au grand effroi des apôtres ; mais un seul mot, un seul signe du Messie un instant endormi apaise la fureur des vagues, et elles reconnaissent soudain en lui le souverain Maître de l’univers. Une autre fois, elles offrent à son pied divin une surface solide, et il s’avance sur leur cime aplanie comme sur la terre ferme. A sa voix, les poissons vont comme d’eux-mêmes se précipiter et s’entasser dans les filets de Simon Pierre, de Jacques et de Jean, qui, pendant toute une nuit, avaient en vain travaillé sans rien prendre. Sur fous les bords de ce bassin il multiplie ses ensei-
PÊCHEDRS SCR LE LAC DE TIBERIADE.
gnements, ses bienfaits, ses miracles. Quel autre lac sur ce globe pourrait se glorifier des mêmes souvenirs? Pour moi, je n’oublierai jamais les impressions profondes et ineffables que j’ai éprouvées
BASSE GALILÉE
en présence de cette petite mer dont j’ai, à deux reprises différentes, fait le tour complet, et le long des rives de laquelle j’ai plusieurs fois dressé ma tente. Pendant que ma faible escorte se reposait, j’aimais, après les fatigues et les excursions de la journée, à errer seul le soir sur la plage où les vagues venaient doucement mourir. Là, tout en prêtant l’oreille à leur éternel gémissement, tout en savourant la brise nocturne qui venait tempérer si délicieusement la chaleur embrasée de l’atmosphère, je me plongeais dans l’étude du passé, et j’essayais d’en évoquer les faits principaux, relatifs aux lieux où je me trouvais. Le lac de Tibériade, en effet, était jadis entouré d’une ceinture de villes et de bourgades florissantes dont deux seules, Tibériade et Magdala, sont encore debout; les autres, comme les deux Belhsaïda, Capharnaüm, Corozaïn, Emmaüs, Tarichées, Ilippos, Gamala et Gérasa, ne sont plus que des amas confus de décombres à peine reconnaissables.
Au moyen de la Bible et de l’historien Josèphe, je m’efforçais de faire revivre dans ma mémoire les phases diverses que présente l’histoire de ces cités anéanties. Mais bien au-dessus de toutes ces ombres de villes, depuis longtemps détruites et désertes, et de celles des principaux personnages qui les avaient autrefois animées, planait toujours devant ma pensée la vivante et céleste figure du Christ qui avait jadis resplendi sur ce lac et sur tous ses contours, et qui semble encore les illuminer d’un immortel rayonnement.
Abordons maintenant l’examen rapide des villes soit encore debout, soit renversées, auxquelles je viens de faire allusion, en commençant par Tibériade, la plus importante de toutes.
La ville aciuelle de Thabarieh n’occupe que la cinquième partie, tout au plus, vers le nord, de l’emplacement qu’enfermait autrefois dans sa vaste enceinte celle de Tibériade, dont elle a gardé fidèlement le nom. Ouverte du côté du lac, elle est environnée au nord, à l’ouest et au sud, d’une muraille construite avec des pierres basaltiques de moyenne dimension et qui a été très-ébranlée, à la suite du fameux tremblement de terre de 1837. Cette muraille, relevée en 1738 sur les ruines sans doute de celle des Croisades, elle-même restaurée déjà au dix-septième siècle, est flanquée de distance en distance de tours, soit rondes, soit carrées. Deux portes donnent accès dans la ville. On peut, en outre, y pénétrer par de nombreuses brèches dues à ce tremblement de terre et agrandies ensuite par la main de l’homme. La citadelle, dont la reconstruction, de même que celle de l’enceinte, est attribuée au cheikh Dhaher el-Amer, forme, dans sa partie principale, un parallélogramme flanqué de quatre tours rondes. Elle s’élève sur un monticule au nord-ouest de Thabarieh; des bâtiments considérables en dépendent. Non loin de là, on remarque une assez jolie mosquée en ruine bâtie avec des pierres régulières et alternativement blanches, rouges et noires. Elle était surmontée de trois petites coupoles, et à son centre, d’une quatrième, de dimension plus considérable. Un élégant minaret l’avoisine, et elle est précédée d’une cour entourée de portiques, au milieu de laquelle s’élancent trois gracieux palmiers.
La population musulmane qui habite maintenant Thabarieh ne dépasse pas sept cent quarante âmes.
Les Pères de Terre sainte y possèdent un petit hospice qui a été récemment agrandi. La chapelle, réparée il y a quelques années, remonte peut-être à une époque antérieure au moyen âge, sauf la façade et le vestibule, qui datent de 1874. Dédiée à saint Pierre, elle figure extérieurement la carène d’un navire, en souvenir de la barque sur laquelle était monté ce pauvre pêcheur, lorsqu’il fut chois par le Sauveur pour devenir le chef des apôtres et prendre part, à leur tête, à la pêche surnaturelle des âmes. Elle n’a qu’une seule nef percée de fenêtres très-étroites, comme des espèces de meurtrières. Les murs ont deux mètres d’épaisseur.
Les Grecs catholiques de Thabarieh, au nombre de trois cents, ont dans cette ville une petite église