‹ La terre sainte (volume 2)Chapitre 94 sur 100 · PANÉ AS ET CHATEAU DE SOU BEI B EH · texte numérisé non relu

PANÉ AS ET CHATEAU DE SOU BEI B EH

Le plus septentrional de ces deux petits tells est désigné à la fois sous le nom de Tell-Defna et de Tell Cheikh-Dhouri, parce qu’un santon ainsi appelé y a son tombeau, au milieu d’un bouquet de vieux chênes. Un peu plus au sud, le même nom de Tell-Defna est attaché à un second monticule. Ce nom est certainement antique, car nous lisons dans Josèphe, à propos du lac Semechonitis :

« Ce lac a trente stades de large et soixante de long. Les marais qui l’avoisinent s’étendent jusqu’à Daphné, endroit délicieux sous beaucoup de rapports et abondant en sources, qui alimentent du tribut de leurs eaux ce qu’on appelle le petit Jourdain, au-dessous du temple de la Génisse d’or, puis aboutissent au grand. » ( Guerre des Juifs, 1. IV, ch. i, § 1.)

La localité du nom de Daphné signalée dans ce passage est bien telle que Josèphe la décrit. Située à quarante minutes de marche au sud de Tell el-Kadhy, antique emplacement du temple de la Génisse d’or, et fertilisée par des ruisseaux intarissables, elle porte encore aujourd’hui la dénomination qu’elle avait autrefois. Une semblable désignation, qui a une apparence grecque, peut dériver soit des lauriersroses, en grec oàov/], qui en beaucoup d’endroits bordent les divers bras du Nalir-Leddan et les ruisseaux qui en découlent, soit d’un ancien culte en l’honneur d’Apollon et de la nymphe Daphné, culte qui aurait jadis fleuri dans cette contrée. Peut-être aussi cette appellation est-elle d’origine hébraïque ou même chananéenne.

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Si de Tell el-Kadhy on s’avance vers l’est l’espace de cinq kilomètres, on arrive à Banias, où se trouve la troisième grande source du Jourdain, déjà mentionnée plus haut. Le village ainsi appelé compte à peine six cents habitants. Il a succédé à une ville importante qui était jadis divisée en deux parties : la cité proprement dite et la forteresse. Celle-ci formait un quadrilatère irrégulier qu’environnait une enceinte flanquée de tours carrées. Cette enceinte était, en outre, protégée par des fossés artificiels ou par les ravins naturels du Naln-Banias et de l’Oued es-Saar. Datant très-probablement de l’époque gréco-romaine, elle a subi des remaniements plus ou moins considérables de la part des musulmans et des croisés. Aujourd’hui, elle tombe en ruine de tous côtés; plusieurs tours même sont presque complètement détruites et n’offrent plus aux regards qu’un chaos informe de pierres de taille et de menus matériaux ayant servi de blocage intérieur. Un pont jeté sur le Nahr es-Saar est de fabrique musulmane; il est précédé d’une double porte, ouvrage d’un sullan mamelouk Baharite, comme l’indique une inscription arabe, et l’entrée de la forleresse était défendue sur ce point par une puissante tour carrée dont les assises inférieures seules sont encore en place et dont les autres accusent une époque plus récente. Le village actuel de Banias est tout entier renfermé dans le périmètre de cette forteresse, dont il n’occupe qu’une partie, et les habitants y vivent dans de misérables demeures très-grossièrement bâties avec d’anciens matériaux.

Quant à l’emplacement de la cité antique, il est presque partout livré maintenant à la culture et envahi par des plantations de figuiers et de mûriers, parsemées de chênes et de téréhinthes. Les murs qui l'environnaient, sauf vers le sud-est, où il en subsiste des vestiges, sont presque entièrement rasés. Il en est de même des monuments et des temples qui l’ornaient et des maisons qui le remplissaient. De belles pierres de taille éparses et de nombreux fûts de colonnes, soit couchés sur le sol, soit encore debout, mais enterrés, attestent à la fois la ruine de cette ville et son ancienne magnificence. Elle était sillonnée par les deux bras d’une rivière appelée Nahr-Bciiuas 3 dont les bords sont plantés

HAUT li GALILÉE.

de peupliers, de platanes, de figuiers, de lauriers-roses, de saules et de roseaux gigantesques. Ces deux

bras se réunissent ensuite un peu plus bas dans le lit d’un même ravin profondément encaissé. Une eau limpide et abondante y coule avec impétuosité et fait tourner plusieurs moulins, en formant diffé-

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rentes chutes aussi agréables à voir qu’à entendre, à cause de l’éternel et doux murmure qui en résulte.

En remontant le Nahr-Banias, on arrive bientôt à la source qui jaillit de terre par plusieurs endroits à la fois, à une altitude de trois cent quatre-vingt-six mètres au-dessus de la Méditerranée. Cette

Niches sculptées dédiées au dieu Pan, a Césarée de Philippe, sur la face d’un rocher qui avoisine i.a crotte AU BAS DE LAQUELLE JAILLIT l’üNE DES SOURCES DU JOURDAIN.

source, extrêmement considérable, avoisine une grotte, autrefois beaucoup plus profonde et trèsélevée, et dont toute la partie antérieure s’est écroulée à la suite, sans doute, de quelque violent tremblement de terre. C’est l’antique Panium, ou grotte de Pan. A droite de la grotte, un petit sacellum, en forme d’enfoncement à voûte cintrée, a été pratiqué dans les flancs du rocher. Au milieu des parois du fond, on remarque une niche qui a dû renfermer jadis une statuette. Au-dessus de cette espèce d’oratoire, une niche analogue, dont la partie supérieure est élégamment sculptée en coquille, devait

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également contenir une autre statuette. Elle est accompagnée d’un cartouche dans lequel on lit une inscription grecque dont voici la traduction :

« Cette déesse a été consacrée à Pan, fils de Jupiter, l’amant d’Écho, par Victor, prêtre, fds de Eysimaque. »

Plus à droite, d’autres petites niches sont, depuis longtemps sans doute, comme les précédentes, vides des statuettes qui y avaient été placées, et les inscriptions grecques qu’on y remarque ont été malheureusement très-mutilées; mais, d’après les fragments qui en subsistent, on voit qu’il s’y agit toujours du dieu Pan, ce qui achève de prouver que la grotte dont je viens de parler est bien celle que Josèphe signale sous le nom de ïïàviov ou Ilàvsiov, en latin Pentium. Nous lisons à ce sujet dans les Antiquités judaïques (1. XV, ch. x, § 3) :

« Le Panion est dans une montagne une très-belle grotte, sous laquelle la terre s’entr’ouvre à une profondeur indicible, abîme que remplit une eau immobile. Par-dessus s’élève une très-grande montagne. De la grotte jaillissent les sources du Jourdain. »

A propos de la même grotte, Josèphe s’exprime de la sorte dans la Guerre des Juifs (1. III, ch. x, § 7) :

« Le Panion paraît être la source du Jourdain. Cette source se rend en cet endroit par un conduit souterrain et invisible d’un lac appelé Phiala... La beauté naturelle du Panion a été relevée, en outre, par la magnilicence royale, grâce aux ornements qu’il a reçus de l’opulence d’Agrippa. Le Jourdain commence à partir de cet antre son cours apparent, et sillonne ensuite par le milieu les marais et les terrains fangeux qui avoisinent le lac Semechonitis. »

Dans un autre passage du même ouvrage, cet historien, en mentionnant le temple de marbre construit par Ilérode en l’honneur d’Auguste, auprès du Panion, s’exprime en des termes à peu près identiques avec ceux qui précèdent.

Il résulte de ces divers passages que la caverne du Panion, située au bas d’une haute montagne, c’est-à-dire de l’Hermon, renfermait autrefois un abîme très-profond rempli d’eau, et que de là sortait le Jourdain. La nature de ce lieu a depuis bien changé, puisque la grotte dans laquelle j’ai pénétré et que j’ai parcourue tout entière ne contient plus maintenant ni eau ni abîme insondable, et qu’elle sert, au contraire, d’étable. Cet abîme occupait-il seulement la partie antérieure de la caverne qui est obstruée actuellement par d’énormes quartiers de roc détachés delà voûte écroulée? Jel’ignore. Toujours est-il que dans l’état présent des choses, les différentes sources qui forment le Nahr-Banias sourdent de tous côtés au devant de la grotte, et que l’on ne voit plus le gouffre sans fond signalé par Josèphe. Quelque violent tremblement de terre aura probablement modifié ici la nature des lieux ; ou bien, c’est là de la part de l’écrivain juif une description purement fantastique, empruntée peut-être à une tradition locale dépourvue de toute certitude.

A gauche de la caverne de Pan, en suivant un sentier très-roide dans les flancs rocheux de la montagne, on atteint bientôt une ancienne chapelle appelée par les musulmans Oualy el-lvbadher, et par les chrétiens Mâr-Djiris (saint Georges). Une petite cour précède cet oratoire. De là on peut contempler le site entier de l’antique Panéas, la source, les deux canaux où s’écoulent ses eaux transparentes, les plantations qui ont succédé aux maisons et aux édifices renversés, les ruines de la forteresse, le village actuel, les ravins qui, sur plusieurs points, servaient de fossés naturels à l’antique cité, les plaines et les montagnes voisines. Il est impossible de trouver pour une cité un emplacement mieux choisi et plus agréable.

La première fois qu’apparaît dans l’histoire Panéas ou Panias, dont le nom s’est conservé avec une

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légère altération dans celui de Banias, c’est à l’époque d’Hérode le Grand, l’Ancien Testament n’e faisant aucune mention, du moins sous cette désignation. Nous lisons dans Josèphe qu’IIérode, après avoir accompagné Auguste jusqu’à la mer, lors du départ de cet empereur de la Syrie, érigea, en son honneur, un très-beau temple de marbre blanc, près de l’endroit appelé Pau ion. Ce temple est aujourd’hui entièrement détruit. La ville tirait son nom de Paniasou Panéasde la grotte dite Panion, ainsi désignée elle-même parce qu’elle était consacrée au dieu Pau.

Avant de mourir, Hérode la légua à son fils Philippe, qui la rebâtit et 1 appela Césarée de Philippe. C est sous ce dernier nom qu’elle est citée dans le Nouveau Testament, quand elle fut visitée par le Messie. Plus tard elle fut agrandie par le roi Agrippa le Jeune et surnommée par lui Néronias, en l’honneur de l’empereur Néron.

Vespasien, sur l’invitation d’Agrippa, se rendit de Césarée maritime, où il avait établi son camp, à Césarée de Philippe. Il y passa vingt jours à faire reposer son armée.

Titus, après la prise de Jérusalem, se dirigea également de Césarée maritime vers Césarée de Philippe, où il séjourna longtemps et fit célébrer des jeux de toutes sortes. Beaucoup de prisonniers y périrent, les uns livrés aux bêtes féroces, les autres contraints de combattre entre eux par troupes considérables, comme s’ils étaient ennemis.

Au quatrième siècle de l’ère chrétienne, elle était devenue le siège d’un évêché de Phénicie, ressortissant du patriarcat d’Antioche. A l’époque des Croisades, l’an 1 1 30, elle tomba au pouvoir des Latins, ainsi que la forteresse dite En- Soubeibeh, située sur une montagne voisine ; bientôt après, les musulmans la reprirent pour la perdre de nouveau.

En 1167, Noureddin s’en rendit maître. En 1253, les Latins tentèrent une expédition contre Panéas; ils s’emparèrent un instant de la ville, mais ils ne purent réduire le château de Soubeibeh, et après des efforts stériles qui faillirent coûter la vie au sire de Joinville, ils rebroussèrent chemin vers Sidon, où se trouvait alors le roi saint Louis.

DS AQUEDUC ROMAIS,

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largeur cîe cent vingt. Des ravins extrêmement profonds l’environnent au nord et à l’est, et, de ces deux côtés, lui servent de fossés gigantesques. Les murs sont très-épais et flanqués de nombreuses tours; bâtis intérieurement en blocage, ils sont revêtus à l’extérieur de beaux blocs, les uns complètement aplanis, les autres relevés en bossage, mais la plupart de dimension moyenne seulement, sauf vers l’extrémité occidentale, où ils sont beaucoup plus considérables. Courtines et tours s’élèvent sur le roc el sont construites en talus. Les tours sont, les unes demi-circulaires, les autres carrées; les voûtes en sont ogivales.

A l’extrémité occidentale de l’enceinte, on remarque les restes de trois grandes tours carrées, construites avec des blocs énormes et parfaitement taillés. Sur l’un de ces magnifiques blocs, actuellement gisant à terre, on distingue une belle inscription arabe en caractères coufiques, ce qui porte naturellement à penser que l’on a devant les yeux une restauration musulmane faite avec des maté-

De même que Guillaume de Tyr, Joinville désigne Panéas sous le nom de Bélinas, nom qui n est qu’une corruption de l’arabe Banias, qui lui-même est pour Panéas ou Panias.

Trois kilomètres au nord-est de Banias, on arrive au pied de la hauteur que couronnent les ruines du château de Soubeibeh , appelé également aujourd’hui Kalat- Banias. Un escalier étroit pratiqué dans le roc conduit à l’entrée de cette forteresse. Elle s’étend sur le sommet rocheux et inégal d’une montagne dont l'altitude au-dessus de la mer est d’environ sept cent cinquante mètres, et sa plus grande

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îiaux antiques de la plus grande beauté, et comme taille et comme dimensions. Il est difficile, en effet, d admettre qu une semblable construction avec de pareilles pierres ne date que de l’époque

musulmane. L’une de ces tours renferme un grand souterrain, en partie creusé dans le roc et en partie bâti. On y descend par un escalier qui, au bout d’une trentaine de marches, est obstrué par des éboulements.

La partie orientale de l’enceinte formait, sur le point culminant du plateau de la montagne et au-dessus de la forteresse proprement dite, dont la séparait un fossé creusé dans le roc, une seconde forteresse supérieure plus inexpugnable encore que la première. Flanquée elle-même de grosses fours, elle surplombait au nord et à l’est les profondeurs effrayantes de l’Oued Khachabeh.

Quelle date faut-il assi¬

gner au château de Soubeibeb, qui a dû coûter des sommes et des travaux si considérables?

Les inscriptions arabes que l’on aperçoit en plusieurs endroits et dont quelques-unes portent la date de l’année 625 de l’hégire, qui correspond à l’année 1227 de notre ère, semblent autoriser à conclure que l’on est là en Lk JounDAI

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présence de constructions purement musul-i mânes; en outre, les voûtes sont presque ogivales, ce qui paraît accuser un travail postérieur à l’époque byzantine. Mais, d’un autre côté, comment supposer que les anciens, à l’époque de la plus grande splendeur de cette contrée, aient négligé un point militaire aussi important que celui-là, sur la route conduisant de Tyr à Damas? Gomment attribuer ensuite aux musulmans la taille de

Sas us; il COULE I i d’acnus-cactcs I

CS LIT BOnDE DAHBRES, DE ; LACRIERBS-ROSES.

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immenses blocs, avec lesquels avaient été bâties quelques parties de cette forteresse et notamment les

trois grandes tours carrées de l’ouest? N’est-il pas plus rationnel d’admettre que, lorsqu’ils s'emparèrent de ce château fort, ils profitèrent, pour exécuter leurs nouvelles constructions ou réparer celles qui

existaient déjà, des nombreux et beaux matériaux qu’ils trouvaient sur place? Les inscriptions arabes, comme je m’en suis plusieurs fois convaincu en Palestine, sont souvent mensongères, en affirmant que tel sultan ou tel prince a élevé une mosquée, un caravansérail ou une forteresse, qu’il n’a fait que réparer.

Ainsi, par exemple, comme je l’ai montré ailleurs, la fondation de la grande mosquée de Ramleh est attribuée, d’après une inscription arabe

placée au-dessus de la porte d’entrée, au sultan Ketboglia, l’an 697 de l’hégire (1298 de Jésus- Christ). Or, c’est là une allégation contre laquelle protestent la forme même de ce monument et le

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