COUR DE LA MOSQUÉE DU SULTAN ÜABKOUK
décorent le pavé et les murailles font de ce monument l’un des plus remarquables du Caire et même de tout l’empire ottoman. Mais il aurait besoin de nombreuses et urgentes réparations.
La mosquée Kelaoun avoisine le bazar du Khan Khalil. Elle est attachée au Moristan ou hôpital fondé par ce sultan, l’an de l’hégire 684 (1287 de noire ère). Le tombeau de Kelaoun occupe le centre d’une jolie salle octogone. La mosquée d’El-Ghouri, située à l’extrémité du bazar du même nom, est le dernier édifice élevé par les sultans mamelouks ; elle date seulement du commencement du seizième siècle et est ornée intérieurement de belles plaques de marbre.
Les tombes des khalifes d’Égypte occupaient l’emplacement du khan Khalil actuel, et, à l'excep-
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circassienne qui régna depuis l’année 1382 de notre ère jusqu’à l’invasion du sultan Sélim en 1517. Elles sont renfermées la plupart dans des mosquées qui, toutes délabrées qu’elles sont, accusent, soit dans leur ensemble, soit surtout, dans leurs détails, une grâce et une originalité singulières. Le plus élégant de ces édifices funéraires , à la fois lieux de prière et mausolées , est celui de Kaït-Bey , qui fut le dix-neuvième sultan de cette dynastie. Tous les voyageurs ont admiré et exalté à l’envi ce monument, qui est sans contredit l’un des chefs-d’œuvre de l’ architecture sarrasine en Orient. La
lion de celle de Es-Saleh-Ayoub, elles ont toutes été détruites lors de la fondation de ce khan.
Celles que les Européens appellent d’ordinaire, mais improprement, de ce nom, sont situées en dehors des remparts, à l’est de la ville, et appartiennent aux princes mamelouks de la dynastie
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à jour, est un modèle achevé de goût et de délicatesse. 11 faut en dire à peu près autant des deux minarets qui accompagnent, comme deux frères jumeaux, sveltes et élancés, la belle mosquee ou reposent les cendres du sultan Barkouk, et qui date de l'an 784 de l’hégire (1382 de Jésus-Christ). Deux coupoles qu’ornent au dehors des nervures cannelées couronnent cet édifice. Dans le sanctuaire, on remarque trois mihrabs et un member en pierre, ou chaire à prêcher, qui est un véritable bijou de ciselure.
coupole qui le surmonte est revêtue extérieurement d’une sorte de réseau artistement sculpté de charmantes arabesques. Le minaret qui le précède, avec ses jolies fenêtres, ses divers étages de plus en plus étroits et de formes différentes, ses galeries en encorbellement et ses balustrades découpées
Use tombe de Mamelouk a moitié ruinée.
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Non loin de la mosquée précédente s’élève celle d’El-Achraf-Barsebai , qui mourut en 1438. Le minaret à plusieurs étages, alternativement carré, octogone et cylin- "| drique, est loin d’égaler en beauté ceux que je viens de citer; mais la coupole en est de même très-gracieuse.
Il y a aussi d’autres tombeaux, appelés pareillement tombeaux des Mamelouks, au sud de la cité, et désignés ordinairement par les Gairéniens sous le nom de l’Imam Ghafey, dont la mosquée funé- | raire est l’une des plus remarquables constructions de cette vaste nécropole. Près de là est le mausolée de la famille de Méhémet-Ali, consistant en un long corridor et en deux chambres couvertes chacune par un dôme.
Les immenses cimetières musulmans qui entourent la ville, et qui s’étendent de plus en plus, sont visités chaque vendredi, au lever de l’aurore, par une foule d’hommes, de femmes et d’enfants qui viennent y prier, y déposer des branches de palmier ou y planter des fleurs sur la tombe de ceux qui leur sont chers. La cité des vivants est alors abandonnée pour celle des morts, qui a ses rues où l’on peut circuler commodément, et de nombreux bancs de pierre pour s’y asseoir.
Les cimetières des chrétiens avoisinent le vieux Caire; des | enceintes séparées y sont réservées aux catholiques latins, aux j Coptes, aux Grecs, aux Américains et aux Anglais.
I j a ci t adell e du C ai re , L 1 - 1\ alah , s’élève sur une hauteur rocheuse qui commande la ville, et qui est elle-même commandée par le mont Mokattam, dont elle est séparée par un ravin d’une médiocre largeur. La forme en est très-irrégulière, et elle a environ trois kilomètres de circonférence. Elle a été construite, l’an 562 de l’hégire (1166 de Jésus-Christ), par Saladin. Après avoir renversé l’empire des Fatimites, ce prince, pour se créer un asile plus sur que l’ancien palais où les sultans avaient résidé dans l’intérieur de la ville, ordonna à Boha-eddin Karakouch. l’un de ses émirs, de
Tombes des Mamelouks.
bâtir sur la colline dont il s’agit
en ce moment un château qui fût en même temps une véritable citadelle. Il n’y habita cependant que momentanément, ainsi que son fils; mais ensuite les princes et les gouverneurs y ont presque
LE CAIRE
toujouis demeuré. Du côté du Caire, ce château est Lien déféndu par l’escarpement du rocher; vers le levant, au contraire, il peut être aisément battu en brèche, étant dominé, comme je l’ai dit,
par le mont Mokattam. Il divise en deux parties, la partie haute ou l’enceinte, dite autrefois des Janissaires, Sour el-Enkicharieh , et la partie basse ou Sour el-Azab, qui comprend elle-même deux quartiers distincts.
On monte à l’enceinte des Janissaires par trois chemins escarpés et taillés dans le roc, l’un à l’ouest, l’autre au nord-ouest, et le troisième au sud. C’est dans 1 étroit et sinueux sentier qui de la porte Bab el-Azab conduit a l’enceinte des Janissaires que, le 1er mars 1811, Méhémet-Ali fit froidement massacrer ses mamelouks. Invites par ce pnnce comme a une fele, ils s’étaient rendus sans défiance à son appel, parés de leurs plus riches costumes, quand soudain la poite par où ils venaient d'entrer se referma derrière eux, et tout à coup une fusillade bien nourrie, entre-
tenue par des soldats embusqués et invisibles, jeta la mort et le désordre dans leurs rangs. Elle ne cessa que lorsque tous eurent jonché le sol de leurs cadavres, entassés pêle-mêle avec ceux de leurs chevaux. Un seul, nommé Emin-bey, parvint, dit-on, à s’échapper, en lançant son cheval à travers
une brèche de la muraille.
Cette tragédie tout orientale assura la domination de Méhémet-Ali, en le délivrant d’une troupe dont la bravoure
Musquées seh les pentes DD MOKATTAM.
séditieuse était souvent redoutable à ses maîtres ; mais une tache de sang que le succès et la raison d’État n’ont pu entièrement effacer n’en resta pas moins imprimée sur son front.
Les fossés de la citadelle, du côté du Mokattam, sont creusés dans le roc. Les tours qui la flanquent sont au nombre de trente-deux, et très-solidement construites. Elle est alimentée d’eau par quatorze grandes citernes, un aqueduc intérieur et six puits, dont deux surtout sont des ouvrages très -considérables. Le plus célèbre, appelé Bir-Yousef, est attribué par les uns à Joseph, hls de Jacob, et par d’autres à Saladin, qui portait également, comme le fils de ce patriarche, le nom
de Yousef (Joseph). De forme carrée, il est creusé dans le roc jusqu’à la profondeur de quatre-vingtdix mètres environ. On y descend au moyen d’une rampe en spirale dont la pente est assez douce pour qu’on puisse sans danger y engager des hœufs. Ce puits, en effet, est divisé en deux étages que sépare un palier. À 1 étage inférieur, une sakkieh ou grande roue à godets, mue par des bœufs, fait monter du fond du puits une longue chaîne de jarres qui y puisent sans cesse et déversent
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ensuiîe 1 eau qu elles conliennent dans un réservoir ménagé en cet endroit. De là elle remonte plus liant jusqu à 1 orifice même du puits au moyen d’une seconde chaîne de jarres analogues que met en mouvement à 1 étage supérieur une autre paire de bœufs qui fait tourner une deuxième roue. On a observé que la température du fond du puits est de dix-sept à dix-huit degrés Réaumur, ce qui est précisément la chaleur moyenne du Caire. Plusieurs voyageurs ont supposé, et peut-être avec quelque
Vue du Caire, du Nil et des pyramides du haut de la citadelli
raison, que ce puits remarquable a été primitivement creusé dans le roc par les anciens Égyptiens, et que Saladin n’a fait que le déblayer et lui donner son nom.
Le palais ou le divan de Joseph, dont on montrait autrefois les ruines dans 1 enceinte de la citadelle, et qui avait été construit par Saladin, bien que la tradition populaire en attribuât pareillement 1 origine au fils de Jacob, a complètement disparu, en 1829, pour faire place à la mosquée de Méhémet-Ali. Celle-ci renferme le tombeau de ce prince. Elle est ornée de marbres précieux; 1 albâtre surtout y est prodigué avec profusion; mais la beauté de l’exécution ny répond pas toujours à la richesse des matériaux employés. Néanmoins, avec ses deux minarets élancés, avec les colonnades de ses portiques, avec son grand dôme et ses petites coupoles, elle produit encore un bel effet. Derrière cet édifice est
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le palais du Vice-Roi. Plusieurs salles y sont décorées avec beaucoup de magnificence. On dirait que le luxe de l’Occident et celui de l’Orient s’y sont donné comme une sorte de rendez-vous.
De la plate-forme où s’élèvent ces deux vastes constructions, on embrasse du regard la cité tout entière, dont les nombreuses mosquées attirent tout d’abord les regards. Quel ensemble imposant de dômes et de coupoles qui resplendissent aux rayons du soleil ! quelle forêt de minarets d’où le muezzin appelle cinq fois par jour les fidèles à la prière ! Quant aux rues déjà si étroites, pour la plupart, par elles-mêmes, elles se resserrent encore davantage à cause de l’éloignement et n’apparaissent plus que comme les innombrables mailles d’un réseau immense au milieu duquel fourmille, s’agite et bourdonne une population compacte et bruyante. Au delà de la ville se déroulent ses mélancoliques et silencieuses nécropoles; puis on aperçoit Boulak et le Vieux-Caire, le Nil qui coule majestueusement dans son large lit, et plus loin les grandes pyramides de Gizeh, qui se dressent comme des collines dans le désert.
Les écoles publiques du Caire proviennent presque toutes de fondations et de legs laissés par des princes ou par de riches particuliers, et plusieurs sont situées au-dessus de fontaines publiques dues aux mêmes donateurs. L’enseignement y est simultané; les enfants apprennent à lire et à écrire tout à la fois, attendu qu’en écrivant les syllabes des mots ils les prononcent à haute voix, ou plutôt ils les chantent à l’unisson. En même temps, ils balancent continuellement leurs têtes par un mouvement cadencé et qui ne finit qu’avec la leçon. Accroupi comme ses élèves et au-dessus d’eux, le maître est armé d’une longue baguette flexible qu’il tient toujours suspendue sur le dos des indociles ou des paresseux.
Indépendamment de ces écoles primaires, qui sont nombreuses, le Caire possède plusieurs écoles secondaires et des écoles spéciales consacrées à l’étude des arts et de l’industrie, du droit et de la médecine.
Avant de quitter la ville musulmane, disons maintenant un mot des chrétiens qui l’habitent. Ils y possèdent une quarantaine d’églises et de chapelles appartenant à différentes communions, et un nombre suffisant d’écoles. Sans les mentionner ici toutes séparément, ce qui m’entraînerait beaucoup trop loin, je me contenterai de reconnaître qu’en temps ordinaire, et lorsque le fanatisme musulman n’est pas surexcité, comme il l’a été dernièrement à la suite des événements que tout le monde connaît les chrétiens sont généralement respectés au Caire, comme ils le sont d’ailleurs dans la plus grande parlic de l’Égypte. Ils peuvent librement célébrer les diverses cérémonies de leur culte; ils peuvent aussi y ouvrir des écoles. Lorsqu’en 1852 l’église des Pères de Terre sainte eut été consumée par un incendie elle fut reconstruite, non-seulement au moyen des aumônes des fidèles, mais encore avec le concours généreux du khédive. C’est la paroisse des Latins que fréquentent également les Coptes catholiques.
Les Coptes non unis abondent au Caire, et y ont une quinzaine d’églises sous la juridiction d’un patriarche. Leur cathédrale, dédiée à saint Marc, est une grande basilique à trois nefs et de date récente.
On y compte également plusieurs milliers de Grecs et d’ Arméniens, soit catholiques, soit schismatiques, et chacune de ces communautés possède deux ou trois églises distinctes.
Les protestants y ont plusieurs temples.
Une dizaine de synagogues appartiennent à la communauté israélife, qui se divise en deux fractions, les Talmudistes et les Coraïtes.
Au nombre des écoles, je dois citer avant tout celle des Frères, qui, depuis sa fondation, n’a jamais cessé d être très-florissante. Dans leur maison, trop étroite actuellement, se pressent et s’entassent plusieurs centaines d’enfants appartenant à tous les cultes et à sept ou huit nations
différentes. Lors de la visite minutieuse et prolongée que j’ai faite, il y a quelques années, de cet
Une fontaine dans les hues du Caire. — École au-dessus.
etablissement, sur le désir même du Frère supérieur, qui me pria d examiner toutes les classes, j ai vu plusieurs fils de pachas musulmans assis a côté d enfants catholiques, et recevant comme eux avec
Maître d’école musulman avec ses élèves.
qui, elles aussi, en naturalisant notre langue au Caire parmi les jeunes filles qu’elles élèvent et les orphelines qu’elles recueillent, et en leur inoculant, avec les principes les plus purs de la morale chrétienne, l’amour de la France, dont elles secondent la mission civilisatrice, contribuent ainsi singulièrement, même dans les circonstances actuelles, à sauvegarder les restes de notre prestige en Égypte. Tel est aussi le rôle que, depuis de longues années déjà, jouent nos Sœurs de la Charité à Alexandrie, ville qui, dans beaucoup d’occasions et notamment lors des massacres et du bombarde-
respect et docilité les leçons qui leur étaient données, preuve évidente de 1 heureuse influence et en même temps de l’esprit large et conciliant des ordres religieux français qui sont venus apporter leur dévouement en Orient.
Un même zèle éclairé pour l’enfance anime les Sœurs du Bon-Pasteur et celles de Saint-François,
LE CAIRE
ment qu’elle a subis l’année passée, a pu admirer leur sublime abnégation et leur héroïque sérénité d ame au milieu des plus terribles dangers.
Un jaiidin au Caire, avec ses cactus, ses palmiers, ses acacias et ses sycomores.
Les Pères Jésuites, à leur tour, ont conçu et déjà commencé à exécuter au Caire un projet des plus utiles, en jetant les fondations d’un collège copte dans une cité où les Coptes sont si
nombreux et généralement si peu instruits. En relevant le niveau intellectuel et moral de cette nation, ils espèrent attacher davantage à l’Église romaine ceux de ses membres qui en font déjà partie, et attirer peu à peu dans son giron une partie de ceux qui en sont depuis longtemps éloignés.
Le Caire a deux faubourgs et deux ports sur le Nil, Boulak à l’ouest, et le Vieux-Caire au sudouest.
Le premier de ces faubourgs, situé à douze cents mètres de l’extrémité occidentale de la ville, a une très-grande animation, parce que c’est dans son port que s’arrêtent toutes les barques qui arrivent chargées des productions du Delta et des marchandises de l’Europe. Sa population, estimée par M. Jomard à vingt-quatre mille habitants, est bien moindre actuellement. On rencontre à Boulak un grand nombre d’okels, espèces d’entrepôts pour les marchandises, et où les marchands peuvent trouver eux-mêmes à se loger, une imprimerie pour les langues turque et arabe, une manufacture d’armes, une école des arts et métiers, et un hôpital pour les aliénés. C’est là aussi que M. Mariette a fondé un magnifique musée, où il a accumulé et disposé avec beaucoup d’ordre, pendant de longues années, une multitude de statues, de sarcophages, de stèles et de bas-reliefs découverts par lui dans les nombreuses fouilles qu’il a pratiquées au milieu des plus importantes ruines de l’Egypte. En parcourant les différentes salles de ce musée, le livret de ce savant à la main, on peut suivre de siècle en siècle l’histoire de l’art antique dans la vieille terre des Pharaons, depuis les temps les plus reculés jusqu’à l’époque delà domination romaine inclusivement. Le directeur actuel de ce musée est un autre Français, M. Maspéro, qui s’efforce de marcher sur les traces de son illustre prédécesseur, dont la science déplore encore la perte.
Quatre kilomètres environ séparent Boulak du Vieux-Caire. Chemin faisant, on peut visiter à Kasr el-Aïn l’Ecole de médecine et un hôpital affecté principalement aux militaires. Non loin de là est le fameux collège des derviches. J’y-ai assisté, un vendredi, avec mon ami M. de Maupas, à la cérémonie suivante : qu’on se figure dans une grande salle voûtée une cinquantaine d’hommes formant un cercle au centre duquel se place leur supérieru, qui leur donne le signal de tous les mouvements qu’ils doivent exécuter. Ces mouvements, qui consistent à se pencher avec une rapidité tantôt: croissante, tantôt décroissante, de haut en bas, d’avant en arrière et d’arrière en avant, sont accompagnés de chants extrêmement gutturaux et d’une sauvagerie étrange; tantôt ce sont des espèces de grognements sourds, tantôt des cris perçants, au milieu desquels le nom sacré d’Allah revient incessamment. C’est un spectacle plutôt encore pénible à contempler que risible ; car, à la vue de ces hommes dont la bouche écume à force de hurler, et dont la figure ruisselle de sueur, aux yeux hagards et hébétés, à la barbe inculte, aux vêtements déguenillés et ordinairement bariolés de diverses couleurs, on éprouve d’abord je ne sais quel étonnement qui incline à la plaisanterie celui qui en est témoin ; mais bientôt celte première impression se change en une tristesse dont on n’est plus le maître, quand on réfléchit à la dégradation profonde où la pauvre humanité peut descendre. Ce n’est pas tout. Pendant que ces divers mouvements s’exécutent au son d’une musique étourdissante et au bruit de battements de mains cadencés, trois jeunes derviches de seize à dix-huit ans, d’une figure douce et presque féminine, se mettent à tourner sur eux-mêmes au milieu du cercle avec une rapidité et une continuité vraiment surprenantes. Le regard se fatigue à les suivre, et leurs pirouettes incessantes qui enflent leurs longues robes causent une sorte d’éblouissement qui fait cligner involontairement les yeux. Au bout de vingt longues minutes environ, épuisés et hors d’haleine, ils s’arrêtent enfin et reprennent leurs'places, tandis que d’autres leur succèdent. Ces cérémonies singulières, auxquelles on donne le nom de zikr, et qui, par intervalles, ont. je ne sais quoi de satanique, durent quelquefois
LE CAIRE
des heures entières, et il n’est pas rare de voir de vieux derviches pousser leurs évolutions frénétiques bien au delà de leurs forces, et tomber mortkur le sol, en essayant encore de prononcer une dernière fois le nom d’Allah, qu’ils croient honorer par une fin semblable. D’autres s’arment de sabres, de poi- T""” gnards ou de lardoires, se font d’horribles incisions 1 -vet affectent une insensibilité complète, ou bien | accompagnent d’une espèce de rugissement affreux | l’effusion de jleur sang qui coule à flots de leurs | blessures béantes.
Il y a quatre ordres de derviches établis en |
Égypte, qui se distinguent entre eux par la couleur | de leurs bannières et de leurs turbans, lis habitent t des couvents ou tekkiehs. Quelques-uns ont le | secret de manier impunément les serpents les plus | venimeux, et souvent même s’en nourrissent; ce sont les successeurs des psylles de l’antiquité.
D’autres, pour frapper l’imagination de la foule, se livrent à des actes bizarres et extraordinaires. |
Ceux-ci s’agitent dans des convulsions furibondes ; »
Un café a Boulak.
ceux-là restent debout en prière des heures entières, et paraissent immobiles comme des statues. Le supérieur général de ces quatre ordres de derviches prétend descendre en ligne directe du premier
gire (640 de Jésus-Christ), date de sa fondation par Amrou , jusqu’à l’année 359 de l’hégire (969 de Jésus-Christ), époque de la conquête de l’Égypte sous le khalife Moëz, prince fatimite qui commença à construire le Caire. À partir de ce moment, elle déclina de plus en plus, et, en 1168, les musulmans achevèrent eux-mêmes de lui porter un coup fatal en la livrant aux flammes, dans la crainte qu’elle ne tombât aux mains des chrétiens qui venaient d envahir la basse Égypte. Aujourd’hui, elle sert seulement de port méridional au Caire, et sa population totale, qui se compose principalement de Coptes, atteint à peine le chiffre de trois mille cinq cents âmes.
La fameuse mosquée qu on y remarque, et qui porte le nom d’ Amrou, son fondateur, est le plus ancien des édifices de la religion musulmane en Égypte. Elle consiste en une vaste cour à peu près carrée et entourée de portiques qui ont sur les côtés nord et sud trois rangs de colonnes, sur le côté
khalife Abou-Bekr. Indépendamment de ces religieux attachés à des couvents, il y a beaucoup d’autres derviches qui se contentent seulement d’assister aux cérémonies principales de leurs ordres respectifs, et qui n’en continuent pas moins de vaquer aux travaux de la campagne ou à leurs divers métiers d’artisans. A une faible distance au sud du collège des derviches s’étend le
second faubourg du Caire, ou Masr el-Atikah, appelé vulgairement et à tort par les Européens le Vieux-Caire. Cet endroit se nommait d’abord Postât, en souvenir de la tente d’ Amrou qui y avait été dressée, pendant que ce général assiégeait la citadelle de Babylone. La ville de Fostat, aujourd’hui si déchue de son ancienne importance, fut la véritable capitale de l’Égypte, depuis l’an 20 de l’hé-
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ouest un seul îang, et sur le côte est six. rangs qui forment d’immenses nefs. Là se trouve le véritable sanctuaire, et, par conséquent, le mihrab qui indique le point vers lequel les fidèles doivent se tourner pour prier, et le member ou chaire à prêcher.
Les colonnes, en y comprenant les huit qui ornent le petit édifice octogone situé au milieu de la cour, au-dessus du bassin des ablutions, sont au nombre de deux cent trente. Beaucoup gisent maintenant à terre. Elles sont monolithes et proviennent toutes de monuments antérieurs. Les chapiteaux en sont pour la plupart corinthiens et ont été plus ou moins bien ajustés aux fûts qu’ils couronnent. Les arcades qui soutiennent ces colonnes sont, les unes ogivales, et les autres cintrées. Comme cette mosquée a subi à différentes époques des réparations qui en ont modifié le style primitif, il est difficile d’affirmer si, dès l’époque de sa fondation , l’ogive était déjà employée en Égypte à la place du plein cintre romain. Aujourd’hui, ce monument est dans un état de délabrement déplorable.
Auprès du Vieux-Caire, l’ancienne forteresse connue des Européens sous le nom de Babylone, et des Arabes sous celui de Kasr ech-Chemma (château de la Lumière), renferme une petite bourgade chrétienne.
Une partie de l’enceinte atteste un travail romain ; le reste, beaucoup plus moderne, est d’une construction bien moins soignée.
La seule porte par laquelle on y pénètre est tellement basse qu’il faut se courber pour y passer. Les rues intérieurement sont extrêmement étroites. Six petits couvents y sont habités par des moines coptes et grecs. L’un d’entre eux, appelé Deir-Babyloun, rappelle par son nom celui de la forteresse antique dans le sein de laquelle
1 1 UiSE RUE A MaSIÏ-EL- AtxKAU.
il a été enclavé. Un autre, dédié à Sitfi-
Miriam, renferme une chapelle souterraine qui est le but de nombreux pèlerinages, parce que, d’après une tradition accréditée dans le pays, la Vierge Marie se serait retirée là quelque temps
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avec l’Enfant Jésus, lorsqu’elle vint chercher en Égypte un asile contre la persécution tl’Hérotle.
Cette forteresse de Babylone, où les Romains avaient placé une de leurs trois légions chargées de la garde de l’Égypte, avait succédé elle-même à une ville fondée, dit-on, en cet endroit par des Baby¬
loniens, lors de la conquête de la contrée par Sémiramis. D’autres auteurs attribuent l’origine de cette
ville à des prisonniers babyloniens que Sésostris, au retour de son expédition en Asie, aurait ramenés avec lui. D’autres enfin prétendent qu’elle daterait d’une époque moins reculée, et qu’elle
aurait été bâtie par des Babyloniens qui avaient suivi Cambyse en Égypte. Toujours est-il que les
empereurs d’ Orient, à l’imitation des empereurs romains, continuèrent d’entretenir une garnison dans la forteresse qui nous occupe en ce moment. Enfin, sous le règne d’Héraclius, l’Égypte ayant été envahie par les musulmans, cette forteresse soutint contre eux un siège de sept mois; la garnison, après une vigoureuse défense, se retira dans l’ île de Roudah, où elle capitula ensuite. À l’extrémité nord-est de Masr el-Atikah commence l’aqueduc qui conduit l’eau à la citadelle du Caire, et qui fut construit par El-Ghouri, l’un des derniers sultans circassiens.
L’ile de Roudah était autrefois reliée au Vieux-Caire par un pont de trente bateaux, et à Gizeh par un autre pont de soixante bateaux. Ces ponts, qui furent rétablis à l’époque de l’occupation française, n’existent plus maintenant. La longueur de l’île est de trois kilomètres, et sa plus grande largeur de cinq cent soixante-dix mètres. Le nom qu’elle porte signifie en arabe jardin ou prairie semée de fleurs. Son sol est effectivement très-fertile, comme le prouvent les magnifiques jardins qu’Ibrahim-Pacha y avait plantés, mais qui sont aujourd’hui très-mal entretenus. Elle est entourée de gros murs de quai dans toute sa partie méridionale, car elle a, de ce côté surtout, à soutenir le poids d’une masse d’eau énorme, à cause de la profondeur et de la largeur du fleuve. A son extrémité sud est le Mékyas ou Nilomètre. Il consiste en une colonne de marbre blanc, élevée au centre d’un puits carré, qui communique avec le ISil au moyen de canaux. Cette colonne taillée à huit pans porte seize divisions ou coudées, dont les dix supérieures seulement sont subdivisées chacune en six palmes, et sert à constater et à mesurer les progrès journaliers de la crue et du décroissement du fleuve.
Si les bornes du cadre nécessairement très-étroit dans lequel je dois me renfermer me l’eussent permis, j aurais aimé am étendre davantage sur le Caire et sur ses environs; je n’aurais pas manqué de décrire les restes si curieux de la forêt pétrifiée; j’aurais également conduit mon lecteur aux palais de Choubrah et de Gezireh, dont les kiosques, les bassins et les délicieux ombrages charment tous ceux [qui les visitent; mais depuis longtemps les Pyramides sont là devant nous qui s’étonnent que nous tardions tant à aller les contempler de plus près. Dirigeons-nous donc vers ces merveilles de l’ancien monde, et ensuite vers les champs où fut Memphis.
PYRAMIDES ET MEMPHIS
En face de Masr el-Atikah, sur la rive gauche du A' il, l’humble village de Gizeh où l’on débarque a l’honneur de donner son nom aux trois principales pyramides. C’était autrefois une ville florissante, embellie par les palais des mamelouks, et où habitaient un grand nombre de marchands et d artisans. Aujourd hui, on n y voit plus que des décombres, des maisons mal bâties, des bazars misérables et quelques cafés. De là jusqu au plateau des grandes pyramides, on compte huit kilomètres environ de distance. On traverse d abord vers l’ouest une plaine extrêmement fertile, parse-
LES PYRAMIDES ET MEMPHIS
niée cle plusieurs villages, et que fécondent chaque année les débordements du fleuve ; puis , après
avoir franchi le canal occidental , dit Bahr-Yousouf, on sort tout à coup de la région de la culture et de la vie, pour entrer dans celle de la stérilité et de la mort. A la terre grasse et limoneuse qui ne demande qu’à produire quand les eaux du Xil se sont retirées et que le fellah l’a ensemencée, succèdent soudain le sable et le gravier. Toute verdure a disparu, et l’on gravit des pentes d’un blanc jaunâtre qui reflète avec la plus vive intensité les rayons du soleil.
Bientôt on touche aux Pyramides, et ces gigantesques constructions semblent devenir de plus en plus colossales, à
mesure que l’on s’en approche davantage. L’emplacement qu’occupent les trois plus célèbres d entre elles forme un plateau elliptique dans une sorte d’enfoncement de la montagne libyque. La hauteur
Vde de l’emplicemest de Memphis du haut de la grande pyramide.
de ce plateau au-dessus de la vallée est d’une quarantaine de mètres. Sa longueur de l’est à l’ouest est de deux kilomètres, et sa largeur, du sud au nord, d’un kilomètre et demi. Il est entièrement rocheux, et les architectes chargés de bâtir la première et la plus grande des pyramides, celle de Ghéops, ont dû d’abord commencer par le dresser et l’aplanir, mais en laissant néanmoins un noyau destiné à servir de soubassement à cet incomparable monument. Ils ont dû aussi disposer et élever les chaussées dont il est question dans Hérodote, et qui elles-mêmes ont coûté des labeurs énormes. Les restes de trois de ces plans inclinés en belles pierres de taille se voient encore vers l’est dans la direction du Nil. La plupart des matériaux, en effet, avec lesquels ont été construites les trois grandes pyramides, proviennent des carrières de Torah et de Masarah, situées au delà du fleuve dans la chaîne arabique, et pour amener de ces deux points éloignés au plateau où elles devaient être employées, des pierres d’une dimension et d’un poids si considérables à travers des plaines que le Nil inonde annuellement pendant plusieurs mois, il fallait de hautes et solides chaussées s’élevant progressivement de l’est à l’ouest jusqu’au niveau du plateau.
Les trois pyramides s’alignent dans la direction du nord-est au sud-ouest. La plus grande précède au nord; la plus petite est la plus méridionale. Des fossés ont été pratiqués dans le roc autour des deux principales; actuellement ils sont en partie comblés par les sables. La deuxième et la troisième étaient, en outre, environnées d’une enceinte murée.
A peine le voyageur est-il arrivé en présence et auprès de ces prodiges des temps pharaoniques, qu’il ne peut s’empêcher de rester quelque temps comme stupéfait et muet d’admiration devant tant de grandeur et de majesté, et, pour rendre les impressions diverses que j’éprouvai moi-même alors, je me permets d’emprunter à Delille ces beaux vers (poëme de \ hnacjinalion, chant ni) :
O colosses du Nil, séjour pompeux du deuil,
Oh! que l'œil des humains vous voit avec orgueil!
Devant vos fronts altiers s’abaissent les montagnes;
Votre ombre immense au loin descend dans les campagnes.
Mais l’homme vous fit naître, et sa fragilité Vous a donné la vie et l'immortalité.
Que de fois à vos pieds m’asseyant en silence,
J’évoque autour de moi tout cet amas immense De générations, de peuples, de héros,
Que le torrent de l’âge emporta dans ses Ilots;
Rois, califes, sultans, villes, tribus, royaumes,
Noms autrefois fameux, aujourd’hui vains fantômes!
Seuls vous leur survivez. Vous êtes à la fois Les archives du temps et le tombeau des rois.
Mais on est bientôt arraché à l’espèce d’ébahissement dans lequel on est plongé, et aux réflexions qui assiègent l’esprit, par une foule tumultueuse d’Arabes, habitants d’un hameau voisin, qui viennent vous assaillir et se disputer avec des cris étourdissants le droit et le bénéfice de vous servir de guides. Sans plusieurs d’entre eux, en effet, il est impossible, ou du moins très-difficile de tenter l’ascension de la grande Pyramide et de s’aventurer ensuite dans ses flancs ténébreux. Comme le revêtement extérieur en a été enlevé, les assises que ce revêtement recouvrait, étant en retraite les unes sur les autres, forment, à la vérité, de véritables gradins, mais des gradins gigantesques, qu’il serait fort malaisé d’escalader, si l’on était' réduit à ses seuls efforts et que l’on ne fût point aidé par trois ou quatre Arabes, lestes et agiles, dont les uns vous tirent ou plutôt vous hissent en avant, et les autres vous poussent par derrière. Quand on a atteint enfin le dernier échelon , tout essoufflé et hors d’haleirie, après une demi-heure d’une ascension continue et très-pénible, malgré le secours des
LES PYRAMIDES ET MEMPHIS
Arabes, on se trouve sur une plate-forme haute cle cent trente-sept mètres au-dessus du sol environnant, et qui mesure dix mètres sur chaque côté. Autrefois, elle était plus élevée encore de quelques mètres et beaucoup moins large, quand les khalifes ne l’avaient pas découronnée de sa pointe et n’avaient pas aussi enlevé les magnifiques blocs qui revêtaieiît les gradins pour en bâtir les mosquées et les remparts du Caire. De cet observatoire incomparable, la vue est des plus étendues et des plus saisissantes. La vaste plaine où dorment sous des monticules de décombres les ruines de Memphis, les pyramides d’Abouroach, de Gizeli, d’Abousir, de Sakkarah, de Dachour, de Matanyeh et de Meïdoum les immenses forets de palmiers de Mit-Rahineh et de Bédrechein qui tranchent par leur verdure avec les dunes de sable qui les entourent, les champs d’Embabeh, témoins de l’immortelle victoire remportée par Bonaparte sur Mourad-Bey et sur les mamelouks; sur l’autre rive du fleuve, Boulak avec le vieux et le nouveau Caire, dont les gracieux minarets argentent par leur blancheur l’azur du ciel; plus loin l’obélisque solitaire d’IIéliopolis, unique débris encore debout de cette vieille cité, près de laquelle Kléber sut reconquérir un instant par un éclatant triomphe l’Égypte qui semblait prête à lui échapper ; ajoutez à cela la riche vallée du Nil se déroulant à l’infini entre les deux chaînes parallèles des monts de l’Arabie et de la Libye ; ce fleuve tantôt renfermé dans les limites de son lit naturel, tantôt comme une mer inondant les campagnes où il dépose un limon fécond, tantôt aussi promenant, au delà des confins où il se répand lui-même, les bienfaits de ses eaux salutaires au moyen d’innombrables canaux : quel panorama fait pour captiver les yeux et 1 imagination! Quels souvenirs antiques et modernes associant ensemble leur grandeur et leur gloire! Quels noms illustres se répercutant d’écho en écho d’une pyramide à l’autre depuis les Pharaons jusqu à Bonaparte !
Mais entrons maintenant dans quelques détails plus précis. La pyramide, dans son état actuel, se compose de deux cent trois gradins qui lui donnent au-dessus du socle rocheux qui la porte une
hauteur verticale de cent trente-sept mètres et une hauteur oblique d’environ cent quatre-vingts mètres. Les quatre faces en sont orientées vers les quatre points cardinaux et mesurent chacune a la base deux cent trente mètres de développement. Le périmètre de celle-ci est, par conséquent, de neuf cent vingt mètres. En retranchant les vides connus, tels que canaux, galeries, chambres et puits, qui sont ménagés dans la niasse de cette montagne artificielle de pierres de taille si admirablement ajustées ensemble, on a calculé qu’on pourrait, avec les matériaux dont elle est formée et même après la perte de son revêtement, construire un mur de deux mètres d’ élévation sur trente centimètres d’épaisseur, qui ferait le tour de la France entière. Qu’on songe donc à ce qu’il a fallu de temps et de bras d’hommes pour exploiter les carrières, élever les chaussées, niveler et préparer le plateau, charrier cette quantité prodigieuse de pierres et les agencer ensuite entre elles avec un art si parfait dans la construction de ce gigantesque édifice, qu’après tant de siècles écoules depuis, aucune assise n’a fléchi, aucun bloc n’a bougé de place. Au dire des anciens, des centaines de mille
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hommes ont concouru pendant de longues années a ce ùav , q I
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que ce’le-là.
ÉGYPTE
L entrée de la pyramide est sur la face nord et à une quinzaine de mètres au-dessus de la base. On pénètre dans une galerie étroite et peu élevée qui descend avec une inclinaison de vingt-cinq degrés jusqu à trente-deux mètres au-dessous de la base. Elle devient ensuite horizontale et conduit à une chambre qui est restée inachevée.
Remontant cette galerie jusqu’à vingt-cinq mètres de l'orifice extérieur, on s’engage dans un autre couloir ascendant qui aboutit, dans une direction opposée au précédent, à une galerie horizontale. Celle-ci mène à la chambre dite de la Reine. Cette chambre, comme on l’a souvent observé, est précisément dans le grand axe vertical de la pyramide, à cent dix-huit mètres au-dessous de la plate-forme supérieure et a vingt-deux mètres au-dessus de la base. Elle est couverte en forme de loit par de belles dalles arc-boutées et placées en décharge. Vide actuellement, elle mesure cinq métrés quatre-vingts centimètres de long sur cinq mètres de large, et est bâtie avec de superbes pierres calcaires. Revenant sur ses pas et parvenu à l’extrémité extérieure de la galerie horizontale, on gravit une haute et large galerie ascendante qu’on appelle la grande galerie, et qui conduit à la chambre du Roi. Cette chambre est précédée d’un vestibule que fermaient autrefois quatre blocs de granit glissant dans des coulisseaux. Elle est elle-même tout entière construite avec de magnifiques blocs de granit parfaitement polis et appareillés. Sa hauteur est de cinq mètres quatre-vingt-cinq centimètres, sa longueur de dix mètres quarante-cinq centimètres, et sa largeur de cinq mètres treille centimètres. Le sarcophage en granit qu’elle renferme, et pour lequel la pyramide entière semble avoir etc faite, est long de deux mètres trente centimètres sur un mètre de large; quand on le frappe, il produit le son d’une cloche. Vide depuis longtemps de la momie royale qu’il devait contenir, il a perdu également son couvercle. Au-dessus de cette chambre, cinq autres plus basses ont été ménagées à dessein, et dans le but unique d’alléger le poids de la masse énorme de maçonnerie qui la presse et semble devoir l’écraser. C'est dans l'une de ces petites chambres de soulagement qu'on a trouvé écrit en hiéroglyphes le nom du roi Choufou, nom dont ceux de Chéops et de Souphis sont de pures altérations.
Il règne dans ces divers souterrains, dans ces caveaux et dans une espèce de puits très-profond qui les relie ensemble, une chaleur excessive, et l'on a hâte, quand on sort des entrailles mystérieuses de ce mausolée à nul autre pareil, de respirer à pleins poumons l'air du dehors. J’ajouterai aussi que l’ccho qui s’y produit est tellement puissant qu’il répète le son jusqu’à dix fois, et que la détonation d’un simple pistolet de poche égale celle de plusieurs pièces de canon d'un fort calibre.
( La seconde pyramide s'élève à cent quatre-vingts mètres environ au sud-ouest de la précédente. Presque aussi grande que celle-ci, elle mesure cent trente-cinq mètres de hauteur verticale et deux cent, dix mètres de largeur à chacune des faces de sa hase.
Elle est encore couverte de son revêtement à sa partie supérieure, ce qui n’empêche pas les Arabes du village voisin, comme autrefois ceux de Busiris, d’en atteindre le sommet. Belzoni, en 1816, a eu le mérite de retrouver le couloir qui conduit au caveau funéraire. Le sarcophage en granit qu’il y découvrit avait été violé, eu l’an 1200, par le sultan El-Aziz Othman, qui ensuite avait ordonné de boucher 1 entrée de la pyramide.
D'après Hérodote, ce monument fut construit par le roi Chéphren. On n’a pas pour ce souverain, comme pour Chéops ou Choufou, découvert son nom dans la pyramide elle-même, mais on l'a lu sur 1 un des tombeaux voisins, accompagné de la figure d'une pyramide.
La plus petite des trois pyramides , située de même à cent quatre-vingts mètres au sud-ouest de la seconde, est à peine le tiers de la première. Elle avait un revêtement de granit, comme l'affirme
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Hérodole et comme le fcmoignent encore les nombreux fragments qui en subsistent. Ouverte à l’époque (les khalifes, puis refermée, elle a livré (le nouveau, en 1837, tous les secrets de son intérieur au colonel anglais Wyse, qui est parvenu à y pénétrer. Il y dccouviit le cercueil en bois du roi Menkéra, le Mycérinus d'Hérodote, par qui elle fut cons'ruife. Ce cercueil est maintenant à Londres.
Le Spuisx.
Quant au sarcophage en pierre qui le contenait primitivement, il a péri dans la traversée.
Peut-être les auteurs des deux premières pyramides, si odieux à leurs peuples, au dire des anciens, à cause des corvées intolérables qu’ils imposèrent pendant tant d années à leurs sujets pour la construction de semblables mausolées, n’ont-ils pas joui de leurs sépulcres, selon 1 énergique expression de Bossuet; dans tous les cas, on ne les y a pas retrouvés.
Le temps me manque pour décrire les autres petites pyramides qui, comme autant de satellites, environnent les trois dont je viens de dire quelques mots. Il m est impossible également d ana-
ÉGYPTE
Al
lyser et d’apprécier, même sommairement, toutes les suppositions auxquelles ont donné lieu ces prodigieux monuments. S’il faut en croire une tradition copte, par exemple, un roi nommé Sound, cent ans avant le déluge, ayant appris par un songe qu’un grand cataclysme allait bouleverser la terre, aurait bâti les pyramides, afin d’y déposer ses trésors, les corps de ses ancêtres et les livres qui contenaient l’ensemble de toutes les sciences humaines. Au commencement du moyen âge, comme on les croyait creuses intérieurement, on les regardait comme les prétendus greniers de Joseph. De nos jours, des savants éminents y ont reconnu des monuments astronomiques. M. Biot, notamment, a cherché à démontrer qu’elles ont pu faire l’office de gnomons pour déterminer les solstices, les équinoxes et par suile la durée de l’année solaire. M. Piazzi Smith, de son côté, a composé un ouvrage fort érudit pour prouver que la grande pyramide était un monument métrologique, destiné à servir d’étalon pour toute espèce de mesures. Qu’il me suffise de dire ici que les pyramides qui nous occupent en ce moment ont toujours été considérées par les anciens comme des tombeaux. Sans doute une intention astronomique a pu présider à leur orientation; mais il n en est. pas moins incontestable qu’elles avaient été élevées pour renfermer des momies royales, et ce qui le prouve, c’est que dans chacune d’entre elles on a trouvé un sarcophage.
À cinq cents mètres à l’est de la deuxième pyramide surgit du milieu des sables qui l’assiègent de toutes parts la colossale et énigmatique figure du sphinx. C’est un lion assis avec une tète humaine, mais d une dimension colossale. Il ne mesure, en effet, pas moins de cinquante-sept mètres de long depuis 1 extrémité des pattes de devant jusqu’à la naissance de la queue. Sa face malheureusement en partie mutilée, car une portion du nez manque, accuse le type égyptien et non pas le type nègre, comme on 1 a cru quelquefois, par suite des dégradations qu’elle a subies. Tout entière façonnée dans le roc, cette figure gigantesque inspire aux Arabes une secrète épouvante; aussi l’ont-ils surnommée Abou 1 houl (le Père de la terreur). En 1817, le capitaine Caviglia dégagea les abords de ce monument et découvrit entre les pattes du sphinx un autel, un lion et trois stèles, sur l’une desquelles était représenté le roi Thoutmès IV, offrant de l’encens et des libations au colosse divinisé. En 1852, le sable s étant de nouveau amoncelé alentour, M. Mariette déblaya une seconde fois les approches du sphinx, travaux qu il fut obligé d’interrompre pour les reprendre quelques années plus tard. Une inscription qu il découvrit sur une stèle lui apprit que ce colosse était la représentation du dieu Har-em-Khou, l’Harmachis des Grecs, ou le Soleil levant. A deux cents pas de là ce savant mit également à jour les débris d’un beau monument construit en granit et en albâtre, et qu’il considère comme ayant été le temple du sphinx lui-même, auquel le rattachait une avenue sacrée ou tlrornos. Comme il a trouvé dans ce temple plusieurs statues de Chéphrcn, le fondateur de la deuxième pyramide, il est permis de supposer que ce sanctuaire avait été soit fondé, soit seulement orné par ce prince.
Continuons actuellement à nous acheminer vers Memphis à travers d’immenses nécropoles qui attestent à elles seules l’ancienne importance de cette vaste cité.
Onze kilomètres au sud-est des grandes pyramides de Gizeh, on observe à l’ouest du village d’Abousir quatre pyramides ruinées, dont la plus considérable a cinquante mètres de hauteur et, cent dix mètres de base. Elles avaient été autrefois revêtues d’un parement qui a été enlevé.
En kilomètre plus au sud est un heu généralement connu sous le nom de Puits des oiseaux. Plusieuis ouvertures y servent d entrée à des galeries souterraines très-étendues, où d’innombrables momies d’ibis renfermées dans des pots sont rangées avec régularité. Les anciens Égyptiens, en effet, vénéraient l’ibis comme un oiseau sacré, et l’on ne peut s’empêcher d’être profondément étonné en voyant qu un peuple aussi éclairé accordait les honneurs divins et ceux d’une sépulture souvent très-
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coûteuse à des animaux sans raison. Dans les galeries souterraines d’Abousir, par exemple, on rencontre des momies de chats, de serpents et d’autres reptiles. A Sakkarah, nous allons tout à l’heure dire un mot de la nécropole des bœufs Apis. Ailleurs on trouve des catacombes destinées à des crocodiles, à des chacals et à d’autres animaux embaumés avec le plus grand soin. Tant il est vrai, comme le dit excellemment T5ossuet, que dans celte Egypte si * vantée pour sa sagesse, tout était dieu, excepté Dieu lui-même.
Les pyramides qui avoisinent Sakkarah et Dachour sont au nombre de neuf. La plus grande, appelée par les Arabes Haram el-Kebireh (la grande pyramide), est composée de cent chiquant e-
Village avec ses piceonsiehs pues de Mempuis.
doux assises et mesure une centaine de mètres d’élévation. Sa base est de deux cents mètres. Dégradée dans sa partie inférieure, elle conserve encore un quart de son revêtement.
Une autre de ces pyramides porte le nom de Mastabat Faraoun (siège de Pharaon), parce que, d'après une tradition ridicule, les anciens rois auraient rendu la justice du sommet de ce monument. Les espèces de degrés gigantesques dont elle est formée sont autant de pyramides tronquées mesurant chacune treize mètres de hauteur.
C'est sur le territoire de Sakkarah, qui jadis faisait partie de Memphis, qu'apres des fouilles pro-
longées et opiniâtres, poursuivies pendant les années 1850 et 1851, M. Mariette découvrit les ruines du Séiapéum, et sous les débris de ce temple consacré aux Apis la catacombe immense où leurs momies étaient déposées après leur mort, chacun de ces taureaux divins reposant dans un sarcophage spécial de dimensions gigantesques. Le sable a déjà enseveli de nouveau la longue avenue de sphinx précédant le Sérapéum , et qui, lors des fouilles de ce savant, avait reparu momentanément à la lumière. Quant a la catacombe, elle se compose de deux vastes souterrains, dont le plus ancien est aujourd’hui fermé au public, à cause d’éboulements qui se sont produits, et dont le plus récent, inauguré sous Psammétique I8r, servit de tombeau aux Apis jusqu’à la domination romaine. M. Mariette, en pénétrant le premier après tant de siècles dans ces hypogées mystérieux, constata que la plupart des sépultures avaient ete violées, et que les dieux de l'Egypte n’avaient pas été plus épargnés dans leurs
sépulcres que les Pharaons dans leurs pyramides, ou que les plus simples laboureurs dans leurs humbles tombeaux. Mais s’il trouva la plupart des sarcophages vides des dépouilles sacrées qu’ils avaient renfermées , il remarqua que chacun d’eux était accompagné d’inscriptions où était consignée la date précise de la mort du bœuf qu’il avait contenu, avec celle de l'année courante du prince régnant . C est ce qui a permis de rectifier la chronologie d'un certain nombre de dynasties égyptiennes.
Memphis, dont le Sérapéum était l’un des principaux ornements, était, dès les lemps les plus reculés de l'histoire, l’une des plus grandes et des plus belles cités, non-seulement de l’Égypte, mais du monde. Hérodote nous apprend qu’elle fut fondée par Mènes, le premier roi qui gouverna là terre de Misrann. Son origine se confond donc avec celle de la monarchie égyptienne. Ménès, avant de la construire, détourna le Nil, qui passait le long des montagnes de la Libye, le fit couler à égale distance des deux chaînes parallèles qui l'encadraient, et bâtit sa capitale dans l’ancien lit du fleuve qu'il avait comble. Pour la préserver des inondations, et en même temps pour lui servir de défense, il éleva une puissante digue à cent stades au-dessus de l’emplacement qu'il lui destina; puis il creusa deux lacs auprès d’elle, l’un au nord, et l’autre à l'ouest. 11 l’appela elle-même Mennefer, nom qui signifie la
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bonne place, et d’où les Grecs ont tait Memphis. La position de celte ville était, en effet, parfaitement choisie; car elle occupait au sud de la pointe du Delta l’endroit le plus resserré de la vallée et était comme la clef de l’Égypte moyenne et de l’Égypte supérieure.
Suivant Diodore de Sicile, elle avait cent cinquante stades de pourtour, ce qui équivaut à vingt-sept kilo- j mètres sept cent cinquante mètres, en évaluant le I stade à cent quatre-vingt-cinq mètres. Une pareille circonférence ne doit pas nous surprendre, puisque I Memphis était remplie de temples, de palais et de jar- j clins* et qu’une population immense y était nécessaire- • ment agglomérée. 17 étendue énorme de ses diverses nécropoles le prouve suffisamment. Une capitale dont les souverains pouvaient se faire élever des tombeaux tels que les pyramides, et dont beaucoup de particuliers avaient également des sépultures d’une magnificence et d’une richesse inouïes pour la perfection et la multiplicité des sculptures, devait, à l’époque de sa plus (j
Colosse de Ramsès II, couché p.r terre sur l'emplacement ue Memphis, au milieu d'une forêt de p.lmiers.
grande splendeur et après la décadence de Thèhes, renfermer dans son sein au moins cinq cent mille habitants.
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Parmi les temples dont elle était décorée, le plus ancien et le plus remarquable était celui du dieu P ht ah, le Vulcain des Grecs et des Romains. 11 fut. successivement agrandi et embelli par plusieurs rois. Le grand Sésostns l’orna de six colosses, dont les deux plus considérables le représentaient avec son épouse, et les quatre autres figuraient ses quatre enfants.
Au sud de ce temple et vis-à-vis du portique du midi s’élevait un autre sanctuaire en forme de péristyle, où l’on nourrissait le bœuf Apis. 11 faut distinguer ce monument du Sérapéum, où l’on vénérait le dieu une fois mort et devenu Osar-Api ou Osiris-Apis, que les Grecs ont transformé en Sérapis. C’est dans les souterrains de ce dernier temple que M. Mariette, comme je l’ai dit, a retrouvé la catacombe de celle singulière divinité, qui, avec tant d’autres, montre jusqu’où allait, chez les nations même les plus policées, l’aberration humaine en matière de religion, avant l’ avènement du christianisme. On admirait également à Memphis un superbe temple consacré à lsis.
Le déclin de cette ville commença avec la fondation d’Alexandrie par Alexandre le Grand; mais ce fut surtout 1 invasion musulmane qui lui porta un coup fatal. Les Arabes, pour bâtir Fostal, puis le Caire, achevèrent de détruire scs monuments et en transportèrent les lambeaux dans leurs nouvelles capitales. Actuellement le vaste emplacement qu’elle occupait est envahi par d’énormes buttes de décombres qui se prolongent pendant plusieurs kilomètres de longueur, et par des forêts de magnifiques palmiers qui ont pris racine sur un sol jadis couvert de temples, de palais et d’habitations, et que le Nil inonde chaque année, la digue qui le retenait captif ayant cessé d’être entretenue depuis des siècles. Non loin du village de Mit-Rahineh, qui semble avoir été comme le point central de Memphis, gît par terre un magnifique colosse représentant Ramsès II ou Sésostris. Il est malheureusement brisé aux pieds, et une partie de la tête manque. Sans doute, c’était l’une des statues gigantesques qui ornaient le temple de Plitah. Sa hauteur totale est de onze mètres, sans le piédestal. La face, d’une rare beauté, est parfaitement conservée. La pierre est un calcaire siliceux très-blanc et admirablement poli. Au cou du roi est suspendue une espèce d’amulette, semblable aux urim et thummim des anciens Hébreux ; on y lit le prénom royal, porté d’un côté par Phtah, et de l’autre par Paclit. Ramsès II lient un rouleau à la main. Auprès de lui est figurée une de ses filles, qui atteint à peine à ses genoux. Cette statue a été découverte par MM. Caviglia et Sloane, et concédée depuis par eux aux Anglais, pour aller orner le British Muséum; mais le gouvernement britannique a jusqu’à présent reculé devant les dépenses du transport. Pendant plusieurs mois de l’année, elle est submergée par le Nil, qui, en se retirant, la laisse parfois souillée d’un impur limon.
Telle est, dans son état actuel, l’une des villes les plus célèbres que les hommes aient habitées. Ses monuments sacrés et profanes ont disparu ou sont bouleversés de fond en comble. Leurs débris dispersés ont été décorer ailleurs d’autres temples et d’autres palais, ou bien sont ensevelis sous des amas de terre et de matériaux concassés. En même temps que le Nil, dans ses débordements annuels, s’empare d’une partie de l’emplacement qu’elle occupait, le sable du désert, de son côté, s’est avancé de proche en proche et recouvre de plus en plus, comme sous un linceul, une autre partie de sa primitive enceinte. Ses tombeaux seuls sont encore debout, et particulièrement ses pyramides, qui semblent jeter un défi au temps et aux hommes, et dire à l’un : Vous ne me détruirez pas, et aux autres : Vous ne m’égalerez jamais.