DE BOULA K A TH È B ES
climats pluvieux. Dans le milieu de la journée, sans doute, l’atmosphère était presque toujours brûlante; mais, par intervalles, une douce brise, en caressant et effleurant les eaux du Nil, nous apportait une fraîcheur relative que nous savourions avec délices. Rien n’égalait la magnificence du lever et du coucher du soleil. Chaque matin, il semblait sortir tout radieux des monts de l’Arabie, et son éclat naissant rappelait naturellement à notre esprit, soit la grande image par laquelle l’Écriture le compare à un géant qui va s élancer glorieux dans la lice, soit les gracieuses expressions d Homère nous peignant 1 Aurore aux doigts de rose qui entrouvre les portes de l’Orient. Le soir, cet astre, au moment de disparaître derrière les monts de la Libye, avait le privilège de nous émouvoir encore davantage ; car alors le spectacle était plus beau et plus imposant encore. Les deux longues chaînes parallèles qui bordent les rives du Nil se teignaient de nuances empourprées, où l’or et les pierres précieuses les plus rares semblaient resplendir à l’envi ; en même temps les feux mourants du disque enflammé qui allait s éteindre se répercutaient dans les eaux du fleuve comme dans
un miroir transparent, et un autre globe également éblouissant surgissait, en quelque sorte, du sein des ondes. Bientôt toute cette parure royale du soleil, des montagnes et du Nil pâlissait insensiblement et finissait par s’évanouir; la nuit commençait à étendre ses voiles autour de nous; mais, après un court crépuscule, des milliers d’étoiles brillaient au firmament dont ils émaillaient la voûte, et la lune, selon ses différentes phases, projetait plus ou moins au milieu des ténèbres sa lumière argentée. C’est dans un pareil moment que nos matelots nubiens aimaient à entonner leurs cantilènes plaintives et à répéter leurs refrains monotones et mélancoliques, au son du rek et du dharaboukah, instruments de musique tout à fait primitifs. Pour nous, qui avions consacré la journée à l’étude de la contrée que nous parcouiions et de toutes les merveilles que les hommes y ont autrefois accumulées, nous nous plaisions, une fois la nuit arrivée, à abandonner notre âme à 1 admiration presque exclusive des merveilles de la nature qui nous enveloppaient de toutes parts et qui élevaient d’ellesmêmes nos pensées vers Dieu. Avec la religion, la patrie, la famille et nos projets futurs se partageaient aussi notre pensée et notre conversation. A mille lieues de ceux qui nous étaient chers, nous nous efforcions de les rapprocher autant que possible de nous par un pieux et tendre souvenir. Notre cœur évoquait et attirait, pour ainsi dire, le leur, douce illusion qui nous trompait et que nous caressions avec complaisance, dans la crainte qu’elle ne nous échappât trop vite.
ÉGYPTE
Mais à quoi bon revenir sur ce voyage passé pendant lequel j’ai recueilli de très-nombreuses notes que je ne puis ici résumer, même très-sommairement, sans dépasser de beaucoup les limites dans lesquelles je dois me renfermer? Dans les pages qui vont suivre, que le lecteur n’attende donc de moi que des renseignements extrêmement succincts sur quelques-unes seulement des principales villes que l’on rencontre en remontant le Nil depuis le Caire jusqu’à Ouadi-Halfa, c’est-à-dire jusqu’à la seconde cataracte.
Cinquante-deux kilomètres au sud de Boulalc, après avoir salué de nouveau, chemin faisant, sur
Grottes sépülçrales de Beki-Hassan.
la rive gauche du fleuve, les grandes pyramides de Gizeh et, plus au midi, celles d’Abousir, de Sakkarah et de Dachour, ainsi que les villages de Béclrechein et de Mit-Rahineh qui marquent l’emplacement de l’antique Memphis, après a voir également dépassé le village de El-Mekandeh, qui, par son nom et sa position, répond à l’ancienne cité d’Acanthus, célèbre jadis par son temple d’Osiris, on parvient à Atfieh. Cette petite ville, située sur la rive droite, s’appelait autrefois Aphroditopolis, parce qu’elle était consacrée à Athor, la Vénus égyptienne. C’était la capitale du nome Aphrodilopolite. Strabon nous apprend qu’on y vénérait une vache blanche comme emblème de la déesse.
En face, sur la rive occidentale, au sud-ouest de Rckkah el-Kebir et près de Meïdoum, s’élève la pyramide de ce nom. Les Arabes la désignent ordinairement sous celui de Haram el-Keddab (la fausse pyramide), parce que sa forme diffère de celle des monuments du même genre. On dirait, en effet, deux pyramides tronquées reposant l’une sur l’autre.
Bénisouef, sur la rive gauche, à cent dix-huit kilomètres de Boulak, est la capitale du beylik ainsi appelé et la résidence d’un moudir. M. Jomard y a remarqué plusieurs colonnes de granit et beaucoup de fragments d’antiquités qui ont en partie disparu depuis, et qui annonçaient que cette ville avait remplacé une cité plus ancienne. Elle compte maintenant cinq mille cinq cents habitants et