DISTRICT DU DJ 0 U RD
Si de Zahleh on se dirige vers le nord-nord-est, après avoir franchi une suite de mamelons parfaitement cultivés en vignes, on laisse bientôt à sa droite le village de Karak, rpii renferme dans un sanctuaire musulman le prétendu tombeau de Noé, long de vingt mètres, ce patriarche, d’après la tradition arabe, ayant eu une taille gigantesque.
En poursuivant sa marche dans la même direction, on atteint au bout de cinq quarts d’heure le village de Ferzoul; un ruisseau sillonne et arrose la vallée dont il occupe les pentes. Sa population est de neuf cents habitants, presque tous Grecs catholiques, auxquels se mêlent quelques familles musulmanes. Sur l’emplacement du village actuel, qui est très-grossièrement bâti, on exhume, toutes les fois
que l’on creuse tant soit peu le sol, des pierres de taille antiques, restes de constructions depuis longtemps sans doute renversées. Quelques beaux blocs élégamment sculptés et des tronçons de colonnes épars çà et là ont appartenu à un temple païen entièrement démoli. Je remarque également en cet endroit une superbe cuve de sarcophage antique dont la face principale est ornée de rosaces, de bandelettes et d’une tête de femme élégamment sculptée. M. l’abbé Geraïgiry, qui a bien voulu m’accompagner dans cette excursion, m’apprend que, conformément àla tradition généralement admise, le village de Ferzoul aurait succédé à la ville de Mariamna, et que dans les Actes clés Conciles, plusieurs évêques de cette ville sont cités sous le nom de Mariamnenses episcopi.
A vingt minutes de distance vers le nord-est du village, après avoir franchi des pentes assez roicles, on se trouve en présence de nombreuses grottes excavées dans des flancs rocheux qui ont été jadis exploités comme carrières. Les unes ont été des tombeaux; d’autres semblent avoir été consacrées au culte impur de Baal et d’Astarté, comme cela paraît résulter d’un emblème significatif sculpté au-dessus d’une porte. A l’époque chrétienne, ces grottes servirent d’asile à des anachorètes qui y
LIBAN
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tracèrent des croix encore visibles et les sanctifièrent par leurs vertus et par leurs mortifications, après qu’elles avaient été souillées par le vice et la volupté. Elles composèrent par leur ensemble une sorte de vaste laure de l’aspect le plus singulier, car la plupart d’entre elles sont presque inaccessibles, et les ermites qui les habitaient devaient, pour y monter et en redescendre, recourir probablement à des échelles de corde. Quelques-unes sont plus étendues, et servaient sans doute de chapelles et de salles de réunion. Des rigoles pratiquées dans le roc amenaient aux religieux dans leurs cellules 1 eau dont ils avaient besoin, et qui provenait soit de la pluie, soit d’une source voisine.
Non loin de là, dans une autre carrière, on remarque un gros quartier de roc de forme rectangulaire, qui est encore adhérent au sol par sa base et qui a été taillé tout alentour. On dirait une stèle ou un autel gigantesque. Quelques habitants des environs ont dernièrement pratiqué des fouilles en avant de ce monument, qu’ils s’imaginaient avoir été ainsi dressé pour indiquer à la postérité la présence de quelques trésors; mais ils n’ont trouvé que des cendres et des charbons, ce qui permet de supposer qu’on venait autrefois brûler de l’encens et immoler des victimes devant cet énorme bloc. Quoi qu’il en soit, tout à côté, sur une surface rocheuse aplanie, une niche attire aussitôt l’attention. Peu profonde et arrondie à son sommet, elle renferme dans le cadre qu’elle délimite deux personnages sculptés en relief; ils sont désignés vulgairement, l’un sous le nom de -prêtre, et l’autre sous celui de prêtresse. Le premier figure un homme à cheval et dont la tête est radiée. Il est revêtu d’une robe, et un manteau flotte sur ses épaules. De la main droite il lient les rênes de son cheval, et de la gauche il touche à un fruit qui semble être un cône de pin , mais qui néanmoins est suspendu à un arbre ayant l’apparence d’un palmier; peut-être est-ce un régime de dattes. De l’autre côté de l’arbre, se tient debout une femme dont la tête est très-mutilée ; sa main gauche repose sur sa poitrine ; de sa dioite elle porte une énorme grappe de raisin pendante. Le cavalier est représenté de profil, et la femme de face. Le premier personnage ne peut être que Baal-Chemech ou le Dieu-Soleil, et le second, par conséquent, est Baaltis ou Astarté. Nous sommes ici dans le voisinage de Baalbek ou Héliopolis, et les divinités adorées dans cette ville devaient l’être probablement dans les lieux adjacents et même dans une grande partie de la Phénicie.
A quatre kilomètres au nord-nord-est de Ferzoul, on rencontre près du petit village de Niha, habité a la fois par des Métoualis et par des Grecs catholiques, les débris d’un beau temple prostyle dont le vestibule était orné de colonnes corinthiennes. La cella est renversée; elle se terminait en une sorte d abside demi-circulaire et renfermait deux cryptes parallèles et reliées l’ une à l’autre au moyen d’un petit corridor couvert de larges dalles. Toutes les pierres qui ont servi à bâtir ce monument étaient d appareil colossal; quelques-unes, en effet, mesurent quatre mètres de long, avec une hauteur et une largeur proportionnées.
Niha a succédé à une ville ancienne dont le nom a disparu. Je n’y ai trouvé qu'un fragment d’inscription grecque qui n’a pu m’éclairer sur ce point.
A une heure plus loin, dans la direction de l’ ouest-nord-ouest, d’autres ruines, plus considérables encore, méritent une mention toute particulière. Elles s’appellent Kalat el-Hasen (le Château fort), dénomination purement arabe, et qui ne nous met nullement sur la voie de celle qu’elles portaient autrefois. Les traces de nombreuses maisons renversées sont éparses sur le sol en cet endroit. I lusieurs beaux sarcophages avec couvercles à acrotères indiquent également que nous sommes là sui remplacement dune cité antique de quelque importance; mais ce qui frappe surtout les regards^ ce sont les débris d un temple, qui précédait vers le sud plusieurs édifices construits avec des pierres d un puissant appareil et reposant sans ciment les unes au-dessus des autres. C’étaient peut-être
DISTRICT DU DJOURD.
différents sanctuaires servant comme de satellites au sanctuaire principal; peut-être aussi étaient-ce simplement les habitations des prêtres attachés au temple. Quant à celui-ci, il avait deux vestibules, 1 un inférieur et 1 autre supérieur, auquel on montait par des degrés et que décoraient des colonnes coiinthiennes de très-grand module. De ce second vestibule on passait par une porte unique dans la cella qui s élevait sur un soubassement continu et qui mesurait extérieurement vingt-deux pas de long sur quinze de large. Les murs en étaient extrêmement épais, et un escalier ménagé dans l’épaisseur de 1 un d entre eux permettait de monter sur les terrasses plates qui devaient couronner l’édifice. Dans 1 intérieur de cette cella, deux rangées parallèles de cinq colonnes chacune répondaient à autant, de demi-colonnes engagées dans d’énormes blocs de dimensions gigantesques, placées le long des deux murs longitudinaux. Tous les blocs qui ont été employés dans la construction de ce temple étaient irréprochables pour la taille et d’une grandeur surprenante.
A une époque postérieure, ce monument paraît avoir été environné, dans un but de défense, d’une enceinte bâtie à la hâte et assez grossièrement, avec de gros blocs provenant de ses ruines.
Si nous revenons maintenant à Zahleh, pour nous avancer dans la direction du sud, puis du sudouest, nous traversons successivement le village de Haouch-en-Naouar, appelé pareillement Ilaouch- Ksara, et celui de Chtoura. Ils sont occupés par des Maronites, des Grecs schismatiques et quelques familles musulmanes. Le sol qui les entoure est très-fertile et cultivé avec soin. La vigne surtout y abonde et y prospère admirablement. Les Pères Jésuites possèdent dans le dernier de ces villages un vignoble fort estimé, et tandis que les Maronites, enracinés dans leurs anciennes méthodes, ne savent guère faire que du vin blanc , qui est à la vérité excellent , mais capiteux , eux savent tirer de leurs îaisins un bon vin de table ordinaire de couleur rouge et destiné à l’endre plus de services que le premier. J outes les propriétés à droite et à gauche de la route sont bordées de rosiers sauvages dont les fleurs sont utilisées pour la fabrication de cette essence de roses si chère aux Orientaux.
En cheminant de Chtoura vers 1 ouest, pour se rapprocher par une pente douce des flancs occidentaux et inférieurs du Djebel el-Keneiseh, on atteint, au bout de deux grandes heures de marche à partir de Zahleh, le village de Djediteh. Il contient mille habitants, Grecs catholiques, Grecs schismatiques, Maronites et musulmans. Sur l’emplacement de la nouvelle église construite par les catholiques s élevait jadis un temple païen dont il subsiste çà et là de beaux blocs dispersés dans le village ou employés dans des bâtisses plus ou moins récentes. On me montre sur une base carrée une inscription latine déjà copiée par plusieurs voyageurs, et qui prouve que ce temple était consacré à Junon reine, ou du moins que dans l’intérieur de ce sanctuaire une statue en l’honneur de cette déesse avait été élevée sur cette base pour le salut de l’empereur T. Ælius Hadrianus Antoninus et de ses fils, par les soins des deux frères Caius et Gemellus Bæbius, en vertu d’un testament de Petilia Lucia, leur mère.
De Djediteh, en s avançant droit vers le sud, l’espace de deux kilomètres et demi, on rencontre, au delà de la grande route de Beyrouth à Damas , le petit village de Makseh ; vingt minutes plus au sud, est Kabb-Elias. Ce village, situé sur les flancs de l’un des contre-forts orientaux du Djebel- Barouk , a une population de huit cents habitants, dont les maisons s’étagent les unes au-dessus des auties. Il renferme trois églises, 1 une grecque catholique, la seconde maronite et la troisième grecque schismatique. Une mosquée dont le minaret est découronné de sa partie supérieure passe pour avoir succédé à une ancienne église. Au-dessus du village, sur un plateau qui le domine, se montrent les ruines d un vieux château, dont il ne reste plus que le blocage intérieur, les habitants y ayant puisé comme dans une vaste carrière, pour en enlever toutes les pierres de revêtement. Il se composait de
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deux corps de puissantes constructions flanqués de tours, et séparés l’un de 1 autre par une cour intermédiaire servant aux mouvements des troupes de la garnison et recouvrant une vaste citerne. Ce château est attribué à un prince druse.
Un peu au sud du village, on voit d’anciennes carrières, et au milieu de ces carrières, des tombeaux creusés dans le roc, ainsi qu’une belle grotte ornée d’un fronton avec deux niches a statue. C était probablement un sanctuaire païen consacré aux divinités tutélaires de la contrée, a savoir, sans doute,» Baal-Soleil et Astarté.
Cet endroit est appelé tantôt Kabb-Elias (hauteur d’Élie), et tantôt Kabr-Elias (tombeau d Élie). D’après la tradition musulmane, en effet, le tombeau de ce prophète se trouverait dans un ouuly ou l’on vient encore vénérer sa mémoire. Je ferai remarquer néanmoins que les musulmans, de meme que les chrétiens du pays, donnent d’ordinaire à Élie l’épithète de El-Khadher (le vivant, le vèidoyant), conformément à un passage de la Bible qui nous apprend que ce prophète ne subit pas la corruption de la mort, et qu’il fut transporté tout vivant de la terre au ciel dans un char de feu. Le prétendu tombeau d’Élie au village qui nous occupe en ce moment est donc évidemment apocryphe et en contradiction formelle avec une autre croyance également musulmane, et qui, celle-la, est d’accord avec la Bible.
DISTRICT D’ARKOUB
Traversons maintenant vers l’ouest la gorge qui sépare le Djebel cl-Keneiseh, au nord, du Djebel- Barôuk, au sud, et entrons dans le district d’Arkoub. Si, après, avoir franchi péniblement cette gorge, nous nous dirigeons vers le sud par un sentier des plus accidentés, nous laissons bientôt à notre droite le village de Andara, avec la ceinture de plantations qui l’entoure. Plus loin, nous rencontrons celui de Aïn-Zaalteh. Il s’étend dans une vallée fertile qu’arrosent deux sources abondantes et qui est couverte d’arbres fruitiers et principalement de mûriers. Il renferme à la fois des Grecs catholiques, des Maronites et des Druses. Les montagnes voisines sont revêtues de jeunes pins. A trois kilomètres plus au sud, et après une marche d’au moins quatre heures à partir de Kabb-Elias, nous atteignons Barouk.
Ce village de dix-huit cents habitants environ, composés de Druses, de Maronites et de Grecs catholiques, est assis sur deux collines différentes. Le quartier chrétien a beaucoup souffert en 1860, lors des massacres des Druses, et deux églises, l’une grecque et l’autre maronite, ont été incendiées. Elles se sont depuis relevées de leurs ruines, mais ne sont pas encore terminées. Les jardins qui environnent le village sont cultivés en figuiers, en vignes, en oliviers et en mûriers. Les rochers qui hérissent les flancs des hauteurs sur lesquelles il est situé affectent, soit une couleur ferrugineuse très-prononcée, soit une teinte basaltique. A une faible distance au nord, jaillit du pied du Djebel- Barouk , qui porte le même nom que le village, une source extrêmement fraîche et limpide. Elle forme immédiatement un ruisseau considérable, appelé Nahr-Barouk, qui est canalisé aussitôt pour être subdivisé ensuite dans tout son parcours et satisfaire aux divers besoins des habitants et de la culture.
L ascension du Djebel-Barouk est très-pénible, comme celle de toutes les montagnes du Liban. Les pentes, quoique très-roides sur beaucoup de points, sont néanmoins cultivées partout où elles peuvent
DISTRICT D’ARKOUB.
l’être, et les paysans entreprennent souvent des marches très-laborieuses par des sentiers que les pluies et les neiges ravinent chaque année profondément, pour aller labourer, ensemencer et plus
tard récolter, quelques petits coins de terre qui doivent leur rapporter bien peu, en comparaison des énormes fatigues que de pareils travaux leur ont coûté.