‹ La terre sainteChapitre 18 sur 128 · DISTRICT DE MENAS S IF · texte numérisé non relu

DISTRICT DE MENAS S IF

de femmes et d’enfants. Il y eut là des scènes effroyables de meurtre, telles que celles qui ensanglantèrent également le palais de Racheya et celui de Hasbeya, où les chrétiens de ces deux villes commirent de meme l’imprudence de chercher un refuge, après avoir déposé préalablement leurs armes, et éprouvèrent le même sort, taillés en pièces à la fois par les soldats turcs qui, par de faux serments, les avaient attirés dans le piège, et par les Druses qui se ruèrent sur eux comme des bêtes fauves. Dans plusieurs endroits du seraïa de Deir el-Ivamar, la trace du sang humain, qui coula alors à flots, est encore visible, même après vingt-deux ans, et des témoins oculaires qui avaient échappé à cette affreuse boucherie ne manquèrent pas de me les signaler. De là j’allai visiter le couvent des Sœurs de Saint-Joseph de l’ Apparition. Ces excellentes religieuses, au nombre de quatre et toutes Françaises, me montrèrent en détail leur humble établissement, où les Révérends Pères Jésuites avaient d’abord fondé une de leurs missions. Elles font l’école à trois cents jeunes fdles, et en même temps elles ont

consenti à se charger d’un certain nombre de petits garçons, que plusieurs familles ont voulu absolument leur confier. Leur chapelle, plus que modeste, est desservie par un prêtre maronite ; elle est fort humide, les terrasses qui la surmontent étant en mauvais état et ayant bien besoin de réparation ; mais les Sœurs n’ont que de très-faibles émoluments, qui peuvent à peine suffire à leur entretien. Tout dans leur maison respire la pauvreté la plus grande. Néanmoins, malgré cette indigence, elles savent encore, en multipliant leurs bienfaits, donner non-seulement des conseils, mais encore des soins et même des médicaments gratuits à tous les malades ou blessés qui ont recours à leur inépuisable charité.

La ville de Deir el-Kamar ne s’est pas encore relevée de la catastrophe de 1860, et comme la plus grande partie du quartier chrétien fut alors démoli ou incendié, et que beaucoup de Maronites succombèrent sous le fer de leurs ennemis ou périrent ensuite de misère, cette localité est loin d’avoir recouvré la prospérité et l’état florissant dont elle jouissait auparavant. Quant au nom de Deir el-Kamar (couvent de la Lune), il proviendrait, suivant les uns, d’une ancienne église consacrée à la Sainte Vierge qui aurait été construite autrefois en cet endroit. La Sainte Vierge est effectivement souvent représentée, principalement en Orient, avec un croissant sous les pieds. Mais d’autres, au contraire, et notamment Mgr Eestany Boutros, archevêque maronite de Tyr et de Sidon, pensent, comme je le tiens de sa

LIBAN

bouche, que là jadis s’élevait un temple païen en l’honneur de Diane, divinité qui était parfois figurée avec un croissant sur la tête, parce que, tout en étant sur la terre la déesse de la chasse, elle était identifiée avec la lune dans le ciel. En descendant vers l’est-sud-est une belle route carrossable, ouverte à travers de magnifiques plantations de figuiers, d’oliviers et de mûriers, on arrive bientôt au Nahr Beit-eddin, que l’on traverse sur un pont de date récente; puis on gravit, en suivant la même route, les pentes d’une colline rocheuse dont le palais de Beit-eddin, construit autrefois par l’émir Béchir, occupe la plate-forme supérieure. Même dans 1 état de dégradation où il se trouve maintenant, ce palais est encore regardé comme l’une des merveilles de 1 art architectural dans le Liban. Ce n’est pas à dire pour cela que ce soit réellement un chef-d’œuvre digne d une admiration sans réserve. Non assurément; mais ,tel qu’il est, et bien qu’il soit loin détaler la splendeur qu il avait à l’époque de la plus grande prospérité de l’émir Béchir, son fondateur, il mérite toujours plusieurs des éloges que les voyageurs lui ont prodigués. Précédé d’une grande cour carrée, autour de laquelle ont été ménagées des prisons, une caserne, une salle servant d arsenal et une imprimerie, il renferme intérieurement, d’un côté, l’ancien harem de 1 émir, et, de 1 autre, les appartements qu il occupait lui-même avec scs employés et ses serviteurs. L’art capricieux qui a présidé à 1 ornementation mauresque de ce vaste ensemble de constructions, les jets d eau qui murmurent sans cesse en beaucoup d’endroits et retombent dans de jolis bassins, les fines et délicates arabesques qui décorent les portes, les fenêtres et les plafonds, les nombreuses et sveltes colonnettes qui supportent des galeries superposées, tout communique à ce palais un cachet oriental, que rehausse encore la taille élancée de hauts et mélancoliques cyprès, contemporains des beaux jours de l’émir, et dont la tête altière domine tous les autres arbres des jardins qui sont mêlés à ces bâtiments et les entourent d une ceinture de verdure et de fleurs. L’un de ces jardins conduit à une chambre isolée où repose, dans un tombeau de marbre blanc, l’une des femmes de l’émir Béchir. La chapelle où il entendait la messe est maintenant dépouillée d’une partie de ses ornements et semble à peu près abandonnée. Les bains qu’il fréquentait sont très-délabrés. Toutefois, leur ancienne magnificence est attestée par des marbres précieux, de charmantes arabesques et ces mille détails où se complaît l’imagination arabe. Le souvenir de ce prince est encore partout présent, et il est resté très-profondément gravé dans la mémoire de tous les Libanais. Les vieillards de Beit-eddin, en particulier, ne parlent de ce personnage remarquable qu’avec une sorte d’orgueil. Ses écuries, autrefois remplies de juments et d’étalons de grand prix, sont à peu près vides. Le gouverneur actuel du Liban, Rustem-Pacha, n’occupe plus qu’une faible partie des appartements du palais. IL était absent, lorsque je visitai cette demeure princière ; car, pendant une partie de l’été, il préfère habiter Aley, l’un des villages du district du Gharb, où, à l’époque des grandes chaleurs, les familles les plus riches de Beyrouth aiment à aller en viUégiature. Le bimbachi ou colonel qui me reçut dans la caserne, me fournit les renseignements suivants : les soldats libanais sont au nombre de deux mille seulement ; les fantassins ont à peu près le costume de nos zouaves. Ils servent pendant trois ans et reçoivent chacun trente francs par mois. Avec cette somme, ils doivent se nourrir et se blanchir, le gouvernement leur fournissant seulement l’habillement et les armes. L administration du Liban, sauf Tripoli et Beyrouth, qui appartiennent directement à la Sublime Porte et sont gouvernées par des Turcs, est sous la direction générale d’un gouverneur ou vice-roi chrétien, nommé pour dix ans. Elle est maintenant entre les mains de Rustem-Pacha, d’ origine italienne, qui touche bientôt au terme de son décennat, mais qui peut être réélu. Il a sous ses ordres des kaïmakams qui commandent chacun un district particulier, et ceux-ci, à leur tour, ont sous leur dépendance des moudirs ou chefs d arrondissement, lesquels ont eux-mêmes pour subordonnés

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