‹ La terre sainteChapitre 2 sur 128 · D E S G II I P T I 0 N GÉN É R A L E · texte numérisé non relu

D E S G II I P T I 0 N GÉN É R A L E

le Bostrenus mentionné par Denys le Périégète; enfin le Nahr ez-Zaharany , entre Sidon et Tyr. Quant au Nahr el-Kasmieh ou Léontès, qui, vers le sud, comme je l’ai dit, termine le Liban, il prend sa source au pied oriental de cette chaîne, dans la vallée de la Bekaa.

Le principal massif du Liban consiste en un calcaire jurassique qui abonde en fossiles. De longues

Use princesse du Liras.

couches de pierres a sablon se rencontrent sur les pentes occidentales ; elles sont çà et là imprégnées de fer. Vers le sud surtout, le fer à l’état presque pur est en proportion considérable dans certains endroits. Nous savons par la Bible {Deutéronome , ch. vm, i 9) que ce métal n’était pas rare dans le territoire de la tribu d’Aser, qui touchait à la partie méridionale du Liban. Quelques mines de fer sont exploitées dans plusieurs districts de la montagne; mais les moyens que l’on emploie, soit pour extraire ce métal, soit pour le forger, sont à la fois peu perfectionnés et dispendieux ; néanmoins, comme

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il est trcs-malléable, on le préfère au fer étranger pour la clouterie. On a découvert pareillement clés mines de charbon de terre en divers endroits, et notamment dans le Mcten, entre les villages d Arsoun et clc Kornayl. Ibrahim-Pacha avait commencé à les exploiter; mais, a cause du mauvais état des routes et de la difficulté des transports, le charbon qu’il en tirait lui revenait, vendu a Beyrouth, au même prix que celui qu’il recevait d’Angleterre à Alexandrie. Les habitants prétendent que cette houille a une vertu réelle pour hâter la guérison des plus grandes blessures. On la réduit en une poudre presque impalpable, dont on saupoudre les plaies et la peau meurtrie, que 1 on recouvre de charpie ; bientôt la cicatrice est fermée.

Parmi les bêtes sauvages qui hantent le Liban, il faut signaler principalement les chacals, les hyènes et les loups. On y rencontre aussi quelquefois des ours et des panthères. Dans le C antique des cantiques (ch. iv, i 8), il est question clcs lions et des léopards qui jadis avaient leurs tanières dans ces montagnes :

u Viens du Liban, mon épouse, viens du Liban; viens, tu seras couronnée. Viens du sommet du mont Amana, de ceux du Sanir et de l’Hermon , des cavernes des lions, des montagnes des léopards. »

Actuellement, le Liban, de même que l’Anti-Liban, n’a plus à redouter ces deux espèces d’animaux féroces.

Partout où la culture est possible, elle s’est emparée du sol avec un soin empressé et intelligent. Jamais l’homme n’a lutté ailleurs plus opiniâtrement avec la nature pour lui arracher des productions variées. Là même où la multitude des rochers et les difficultés de toutes sortes du terrain semblaient le plus s’opposer à l’industrieuse activité de l’agriculteur, la main de celui-ci apparaît partout et d’une façon réellement merveilleuse. De petits carrés de blé, d’orge et de cloura, espèces de champs en miniature, ont été ménagés au milieu de plates-formes artificielles , extrêmement étroites et situées quelquefois à des altitudes de seize cents à dix-huit cents mètres, sur des flancs escarpés dont l’aigle seul semblait devoir être l’unique habitant et le légitime propriétaire. De tous côtés d’innombrables terrasses, s’élevant cl’étage en étage, retiennent les terres sur des pentes rapides d’où les pluies et les neiges de l’hiver les entraînent et les précipitent souvent, et l’on ne peut s’empêcher d’admirer la patience et l’énergie singulières qu’il a fallu et qu’il faut déployer sans relâche pour opérer de si pénibles travaux et les renouveler incessamment. Des milliers de petits canaux entretenus avec soin, partant des sources supérieures qui alimentent les fleuves dont j’ai parlé, promènent à différentes hauteurs, et au sein même des rochers les plus sauvages, la fécondité et la vie.

Les villages sont nombreux. Les uns sont situés sur des sommets élevés; les autres sont suspendus et semblent prêts à glisser sur des pentes quelquefois très-inclinées ; d’autres enfin s’étendent à l’aise dans les vallées et sur le bord des torrents. Grand est aussi le chiffre des couvents de femmes et surtout celui des couvents d’hommes qui sont dispersés dans la contrée. Presque tous, excepté quelques-uns qui sont cachés dans le fond de ravins très-encaissés, occupent des points culminants et s’aperçoivent de plusieurs lieues à la ronde.

Loin du contact des humains et jouissant d une vue admirable sur la mer et sur les montagnes, les moines qui les habitent n’ont ainsi au-dessus de leur tête que la voûte du ciel. Retranchés dans ces asiles de la méditation, du travail et de la prière, comme, dans des asiles inexpugnables, tant 1 accès en est quelquefois difficile, ils ne sont pas distraits par les bruits de la terre et par les vains soucis qui agitent le reste des hommes des graves préoccupations qui tiennent leurs pensées et leurs regards tournés vers les choses d en haut. Quand, de tous les monastères échelonnés clc distance en

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distance, les sons cadencés et harmonieux des cloches, répercutés d’échos eu échos, retentissent simultanément, le Liban semble alors prendre une voix solennelle et majestueuse pour chanter la gloire de l’ Eternel, et il est impossible de ne pas. ressentir dans de pareils instants jusqu’au fond de son être une sorte de tressaillement religieux qui. ébranle l’âme tout entière et l’enlève à elle-même pour la transporter dans un monde supérieur. En même temps que la foi se conserve dans ces couvents, pure et immuable depuis des siècles, le patriotisme des populations chrétiennes s’y nourrit et s’y entretient également. C’est là, en effet, que se sont souvent formés et centralisés les projets de résistance aux ennemis du dehors et du dedans. Sans ces couvents, en un mot, le Liban aurait depuis lontcmps peut-être succombé sous les efforts de l’islamisme et perdu son indépendance avec sa foi.

La plupart des villages et des monastères ne sont reliés entre eux que par des chemins détestables, et il faut, pour s’y rendre, escalader le plus souvent des sentiers encombrés de pierres roulantes ou taillés dans le roc en forme d’immenses escaliers dont les marches désunies, usées et glissantes, sont extrêmement fatigantes lorsqu’on les gravit, et très-dangereuses lorsqu’on les descend. Quant aux habitants, habitués dès leur plus tendre enfance à de pareilles routes, qui en Europe seraient regardées comme impraticables, surtout lorsqu’elles longent, semblables à d’étroites corniches, des ravins profonds aux berges escarpées, dont la vue seule inspire l’effroi, ils grimpent comme des chèvres d’un pas agile et ferme à travers les pentes les plus roides et en redescendent de même. Si on leur demande pourquoi, dans leur propre intérêt, ils n’améliorent pas les voies de communication d’un village à l’autre, ils répondent qu’à cause des nombreuses luttes qu’ils ont eu à soutenir et dont ils peuvent redouter encore le retour, ils ont dû à dessein ne pas trop faciliter l’accès de leurs villages à ceux qui ont voulu ou qui voudraient les attaquer. Quelques routes seules ne méritent pas ce reproche; elles sont de création récente. La plus belle et la plus étendue est celle qui de Beyrouth conduit à Damas.

La beauté du Liban comme aspect général, et sa fertilité, tant naturelle qu’ artificielle, ont été célébrées par les Saintes Écritures, et sont justement vantées par tous ceux à qui il a été donné de le parcourir:

Nous lisons dans le prophète Osée (ch. xiv) :

« 5. Je serai comme la rosée. Israël fleurira comme le lys, et il jettera ses racines comme les arbres du Liban.

« 6. Ses rameaux s’étendront, sa gloire sera comme celle de l’olivier, et son odeur comme celle du Liban.

« 8. Ils se convertiront assis sous son ombre ; ils vivront de froment, ils fleuriront comme la vigne, et le parfum d’Israël sera comme celui du vin du Liban. »

Chacun de ces trois versets, comme on le voit, contient un éloge spécial du Liban. La grandeur majestueuse de scs arbres, notamment, sans doute, de ses cèdres, l’excellence des parfums qu’exhalent les plantes odoriférantes qui tapissent ses flancs, et le fumet exquis de ses vins, sont exaltés par l’écrivain sacré.

Nous lisons de même dans le Cantique des cantiques (ch. vi, ^ II) :

« Tes lèvres, mon épouse, distillent des rayons de miel; il y a dû miel et du lait sous ta langue , et 1 odeur de tes vêtements est comme l’odeur du Liban. »

Parmi les productions de cette contrée, il faut signaler principalement la vigne, les oliviers, les figuiers et les mûriers.

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La vigne a conservé son antique renommée, et le vin cl’or clu Liban mente a juste titre la réputation qui lui est faite. Généralement blanc, il revêt une belle couleur dorée, d’où le nom qui lui est donné; mais c’est plutôt un vin de dessert qu’un vin ordinaire de table. Quant aux vins rouges, moins capiteux que le précédent, ils sont également excellents, quand ils sont bien préparés, et déjà quelques Européens ont, sous ce rapport, parfaitement réussi dans leurs essais. La vigne est cultivée de trois manières différentes : parfois elle s’enroule autour des arbres et serpente de 1 un a 1 autre en gracieux festons ou grimpe jusqu’à leurs cimes ; le plus souvent elle rampe jusqu à terre ; ailleurs elle s’étend en longs berceaux. L’ombrage frais et verdoyant qu’elle forme, et les tonnelles d’où pendent à l’automne de magnifiques grappes d’une grosseur énorme, rappellent naturellement à l’esprit, ces paroles de la Sainte Écriture, quand elle veut peindre le bonheur de la paix : « Chacun s assiéra sous sa vigne et sous son figuier. »

Les oliviers sont aussi admirables, surtout dans les vallées. Les figuiers abondent dans une foule de localités. D’autres arbres fruitiers, tels que les pommiers, les grenadiers, les poiriers, les abricotiers, les pêchers, les orangers et les citronniers, prospèrent pareillement dans les jardins qui entourent certains villages et notamment les villes de Beyrouth et de Tripoli ; mais ce sont les mûriers particulièrement qui sont, de la part des Libanais, l’objet d’une culture très-étendue et de soins assidus; on peut même dire que la plupart des autres arbres leur sont comme sacrifiés. Le mûrier est planté partout où, sur les flancs même les plus roides , la terre végétale peut être retenue au moyen de terrasses. C’est incontestablement l’arbre le plus précieux du pays. Au printemps, on enlève ses premières feuilles pour la nourriture des vers à soie, qui fait une grande partie de l’occupation des femmes dans beaucoup de localités. Les branches que l’on coupe alors servent de combustible ; l’écorce de ccs branches remplace l’osier pour les ligatures dans l’économie rurale; vers la fin de l’année, les feuilles de la seconde portée sont données aux bestiaux. Quand il vieillit et qu’on l’arrache, pour qu’il fasse place à de jeunes rejetons, son bois est très-recherché par les menuisiers, qui aiment à l’employer pour leurs différents travaux.

Parmi les arbres d’agrément que l’on rencontre et qui font le cbarme des paysages, je mentionnerai le lilas perse, le platane, le sycomore, le caroubier et le peuplier. Auprès de beaucoup d’églises de village, on remarque de superbes chênes verts, plusieurs fois séculaires, autour desquels les habitants ont coutume de se réunir et de converser entre eux. C’est également à l’ombre de ces arbres gigantesques que, pendant l’été, les maîtres d’école donnent leurs leçons à leurs élèves. Quelques-uns de ces vieux chênes verts, dans les villages habités par les Druses, sont même l’objet d’un véritable culte de la part de ceux-ci, et la vénération dont ils sont entourés par eux est probablement un vestige des anciennes superstitions idolâtriques des primitifs habitants de la contrée, à l’époque chananéenne.

J’ai déjà dit un mot des forêts qui couvrent les pentes de certaines parties du Liban; elles devaient être autrefois très-étendues, comme nous le savons par l’histoire et par de vieilles traditions conservées encore dans le pays. Il en subsiste eà et là de nombreux restes. Malheureusement, ces restes sont mal entretenus, et des forêts aussi précieuses dans leurs diverses essences et qui pourraient, en se développant de nouveau, si elles étaient soumises à une réglementation plus sévère et plus intelligente, redevenir l’une des grandes richesses de la contrée, sont livrées à un véritable gaspillage, et tendent à diminuer de plus en plus. On y puise sans discernement des bois de chauffage ou de charpente ; on y brûle de magnifiques arbres pour les transformer en charbon ; en outre, on y laisse errer à volonté des milliers de chèvres dont la dent destructive aime à ronger les jeunes pousses et dévore ainsi dans son germe, avec les rejetons nouveaux, l’espérance de l’avenir.

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Tel qu’il est, néanmoins, le Liban est, en somme, et dans son ensemble, l’une des régions montagneuses les plus remarquables du globe. Il a un air de grandeur et de majesté qui frappe tout d’abord le voyageur. Rien n’est surtout comparable aux effets magiques que produit de loin cette longue et belle chaîne, lorsqu’elle est éclairée par les rayons du soleil couchant. Les neiges qui blanchissent ses différents sommets changent alors leur éclat argenté en celui de l’or le plus pur et le plus éblouissant.

Même en été, quand elles ont presque entièrement fondu , ces sommets nus et calcaires, à la couleur blanchâtre, se revêtent soudain, dans un pareil moment, d’une sorte de manteau empourpré aux reflets les plus étincelants, et se détachent merveilleusement avec leurs contours, leurs crêtes et leurs pointes diverses sous la voûte du ciel. Toute cette magnifique et gigantesque charpente de la contrée apparaît et se dessine avec un relief admirable; puis ce ton chaud, d’un rouge si vif, prend une teinte plus délicate , tirant sur le rose ; bientôt il devient violet ; cette dernière nuance brunit elle-même peu à peu, et quand l’astre du jour a achevé de se plonger tout à fait dans les eaux de la Médi-

Femhe dd Liban.

La tête surmontée du tantour, ornement qui tombe maintenant en désuétude.

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terranée, les zones basses et intermédiaires du massif sont déjà tombées dans l’ obscurité .et enveloppées des ombres de la nuit, que les cimes altières du Liban conservent encore quelques reflets lumineux, qui à leur tour s’éteignent et s’évanouissent complètement. Enfin ces cimes, devenues sombres et ténébreuses, voient presque aussitôt s’allumer et reluire au-dessus déliés une foule d’étoiles qui émaillent le firmament dont elles semblent supporter 1 immense coupole; on dii ait autant de phares célestes destinés à les éclairer. Bien souvent ce. spectacle imposant s est offert à ma vue, et jamais je ne me suis lassé de l’admirer. C’est qu’il y a dans les grandes œuvres du Créateur une beauté sublime que rien ne peut égaler, et qui saisit toujours puissamment 1 âme et 1 imagination de ceux qui jettent sur la nature un regard religieux et observateur.

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La population exacte du Liban est difficile à estimer, parce qu’en Orient les statistiques sont fort incertaines ; mais je crois qu’on peut l’évaluer d’une manière approximative à trois cent soixante mille habitants pour la montagne seulement, et à cinq cent mille si l’on fait entrer en ligne de compte également les villes de la côte, dont je parlerai en traitant de la Phénicie. Cette population se compose de Maronites, de Grecs catholiques, de Grecs schismatiques, de Druses, de Métoualis, de musulmans, de Juifs et d’un petit nombre d’ Arméniens et d’Européens. Disons cl’abord un mot des Maronites, qui forment à eux seuls plus de la moitié clc la population totale, puisqu’ils atteignent le chiffre de deux cent quatre-vingt mille âmes.

Les Maronites tirent leur nom et leur origine d’un saint anachorète, appelé Maroun, qui existait vers la fin du quatrième siècle et qui fonda sur les bords de l’Oronte une grande laure dont on voit encore les restes. Théodoret, qui a écrit sa vie, exalte sa piété ; les Pères du concile de Chalcédoine le mentionnent avec éloge, et saint Jean Chrysostome, dans sa trente-sixième lettre, loue sa vertu et se recommande à ses prières. Le Ménologe grec et le Martyrologe romain le placent au nombre des saints. Après sa mort, on érige des églises à sa mémoire, et de nombreux disciples perpétuent son nom et ses enseignements dans différents monastères. Le plus célèbre de ces couvents avoisinait la ville d’Apamée. C’est de là que sortirent les trois cent cinquante martyrs qui, sous les empereurs Sévère et Anastase, versèrent courageusement leur sang pour la foi orthodoxe, comme le constate le Martyrologe romain, à la date du 31 juillet.

Plus tard, au commencement du septième siècle, paraît Jean Maroun, originaire des environs d’Antioche. Il étudie dans cette ville, puis au monastère de Saint-Maroun, sur les hords de l’Oronte. Sa science et sa piété le font élire, quelques années après, supérieur de ce couvent. Appelé dans la suite à l’évêché de Botroun, il fonde la nation et la puissance des Maronites. Le patriarcat d’Antioche étant devenu vacant, il est élevé lui-même bientôt à cette haute dignité. En même temps qu’il gouverne son peuple avec beaucoup de sagesse, en qualité de prince spirituel dont la juridiction s’étendait depuis le Taurus au nord jusqu’au Carmel au sud, il arme, comme prince temporel, des troupes, et défait celles de Justinien II à Announ, dans le district de Koura. Grâce à son excellente et habile admimsti ation, les Mai dai tes se rendirent très— redoutables. Ainsi appelait— on quelquefois ses sujets, a cause de leur révolte contre l’empereur de Constantinople, qui voulait les tenir assujettis à son pouvoir, sans défendre ni leurs intérêts ni leurs droits : le mot mardaïti , en effet, dans la langue

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arabe et syriaque, signifie rebelles. Les proscrits de tous les pays voisins et les orthodoxes opprimés vinrent alors en foule se réfugier derrière les pies inaccessibles du Liban et au sein de ce vaillant peuple, qui prit, vers cette époque, le nom de Maronite, en souvenir à la fois du premier Maroun dont la tête avait été rapportée du couvent de l’Oronte et déposée dans l’église d’un autre couvent appelé Deir Mar Maroun (couvent de Saint-Maroun) , non loin de Botroun, et par reconnaissance aussi pour Jean Maroun, héritier du nom et des vertus de ce saint anachorète.

Lorsque les Arabes eurent conquis la Syrie, les Maronites se retranchèrent dans leurs montagnes, dont ils sortirent bientôt, à plusieurs reprises, pour entreprendre avec eux des luttes acharnées. Il serait trop long de les raconter toutes ici, et de suivre à travers les siècles l’histoire de cette valeureuse nation. A l’époque des Croisades, lors de la première expédition et après la prise d’Antioche par les Latins, ceux-ci, s’étant avancés jusqu’au pied du Liban, furent accueillis avec enthousiasme parles chrétiens de la montagne. Raymond d’ Agiles, chapelain du comte de Toulouse, nous apprend que les croisés, en passant près de Tripoli, furent traités comme des frères par des Syriens, au nombre de soixante mille, qui habitaient le Liban. Ces chrétiens s’offrirent à leur servir de guides et leur indiquèrent trois routes pour se rendre à Jérusalem : la première par Damas, facile et assez abondante en vivres ; la seconde par la montagne, sûre, mais très-pénible pour les bêtes de somme ; la troisième le long de la mer, la plus courte des trois, mais remplie de défilés, où quelques musulmans pourraient arrêter le genre humain tout entier. « Néanmoins, ajoutaient ces montagnards, si vous êtes cette nation dont parle notre Évangile de saint Pierre et qui doit conquérir Jérusalem, vous devez passer le long de la mer, bien que cette route nous paraisse impossible à suivre. » ( Gesta Del per Francos, édition Bongars, p. 171.)

Les Maronites firent ensuite partie du royaume latin de Jérusalem, et quarante mille d’entre eux, selon leurs chroniques, payèrent de leur sang et même de leur vie l’honneur de combattre avec les croisés. C’est un glorieux souvenir que leurs descendants aiment à évoquer encore maintenant, et qui m’a été plus d’une fois rappelé par eux pendant mon dernier voyage.

Guillaume de Tyr, Jacques de Vitry et Marinus Sanutus prétendent que les Maronites furent pendant de longs siècles hérétiques, et qu’ils abjurèrent seulement en 1182, entre les mains d’Amaury, patriarche latin d’Antioche, les erreurs du monothélisme ; mais les Maronites rejettent bien loin une pareille assertion. Selon eux, elle a d’abord été soutenue faussement par l’annaliste arabe Eutychius, puis répétée après lui par les auteurs que je viens de citer, qui, à leur tour, ont été suivis par d’autres. Divers ouvrages très-importants ont été composés sur ce sujet par plusieurs de leurs écrivains les plus distingués. L’un des plus récents et des plus complets est celui qu’a publié en arabe, en 1871, Mgr Debs, actuellement archevêque de Beyrouth, et qu’a traduit en latin Mgr Dahdah, aujourd’hui archevêque de Damas, l’un et l’autre prélats maronites fort instruits. Dans cet ouvrage, qui a pour titre en latin : Suinma confatationum contra assertiones sacerdotis Josephi David , l’auteur, en réfutant les assertions émises en 1870 dans un écrit dû à la plume d’un prêtre syrien catholique, chorévêque de Mossoul, nommé Joseph David, et où le prétendu monothélisme des anciens Maronites est nettement affirmé, réfute en même temps toutes les objections alléguées antérieurement par d autres écrivains contre l’orthodoxie primitive de la nation maronite, et oppose à chacune de ces objections des réponses qui paraissent décisives. Je me suis entretenu longuement sur ce point délicat avec Mgr Dahdah lui-même et avec S. Ém. Mgr Pierre-Paul Masaad, le vénérable patriarche de la nation; tous deux m’ont démontré par des arguments qui semblent indiscutables, et entre autres par les témoignages formels de plusieurs papes, que les Maronites n’avaient jamais

failli dans leur foi, et qu’en 1182 ils avaient non pas abjuré des erreurs qu’ils n avaient a aucune époque partagées, mais seulement renouvelé leur adhésion séculaire et inébranlable à tous les dogmes professés par l’Église romaine et à la suprématie du Souverain Pontife.

Retombés après l’expulsion des croisés sous le joug, musulman, les Maronites, au milieu desquels ont dû rester certainement beaucoup d’éléments latins qui s’étaient fondus avec eux par des unions réciproques, ont été soumis à de nombreuses révolutions intérieures et à des calamités dues a l’anarchie qui régnait souvent dans leur contrée, anarchie que les musulmans avaient soin d entretenu*, dans la crainte que la possession de ce pays ne leur échappât, s il avait été plus uni.

Au commencement du dix-septième siècle , la Montagne presque tout entière obéissait à 1 autorité du célèbre chef druse Faklir-eddin, de la maison des Maan. Obligé ensuite d’émigrer, à cause d’une coalition qui s’était formée contre lui, ce prince se retira quelque temps en Italie, laissant le pouvoir à son fils Ali. A son retour à Beyrouth, il étendit ses conquêtes et sa domination. Bien que Druse, il était très-favorable aux catholiques, et son règne fut une époque de prospérité pour le Liban. S il faut en croire le Père Roger, son ami intime, il avait formé le projet de soustraire la Syrie au joug des musulmans, et il inclinait vers le christianisme. Sa chute, qui arriva en 1635, fut nuisible aux catholiques; car l’émir Melhem, son neveu et son successeur, leur fut moins favorable. En 1658, le gouvernement de la Montagne tomba entre les mains des deux fils de Melhem, princes prodigues et turbulents, qui soulevèrent contre eux les autorités turques, lesquelles se vengèrent contre les Druses et les Maronites des excès commis par ces deux jeunes princes. C est alors que les Maronites implorèrent le secours de Louis XIV, qui ordonna à son ambassadeur à Constantinople d intervenir énergiquement en leur faveur auprès de la Sublime Porte (1659).

En 1662, un cheikh maronite, appartenant à la vieille et noble famille des Rhazen, reçut à Paris le titre d’émir et fut mis en possession du consulat français de Beyrouth, qui demeura longtemps dans sa famille. En 1698, l’ administration de la Montagne passa de la famille des Maan à celle des Chehab, famille druse également, dont un membre, appelé Béchir, fut élevé au [commandement du Liban. Celui-ci eut pour successeur l’émir Haïdar, qui fut lui-même remplacé par son fds Melhem. Sans parler des autres princes qui tour à tour gouvernèrent le pays et qui appartenaient à cette même famille, arrivons au fameux émir Béchir.

Né à Ghazir, le 6 janvier 1767, il eut pour père l’émir Kassern, qui se fit catholique; lui-même fut baptisé par un missionnaire latin. Quelques historiens, et entre autres M. de Lamartine , prétendent qu’il fut de tous les cultes officiels de son pays, musulman pour les musulmans, Druse pour les Druses, chrétien pour les chrétiens ; mais M. Eugène Boré l’a vengé de cette imputation, en affirmant que ceux qui l’entouraient ne pouvaient pas douter qu’il ne fût réellement et sincèrement catholique, sinon toujours dans sa conduite, du moins dans le fond de sa conscience et de ses croyances les plus intimes. C’est ce qui fait que les Maronites ne voyaient pas seulement en lui un chef national, mais encore un prince de leur religion, ce qui explique la constance de leur attachement à sa personne et à sa famille. Parvenu au pouvoir dans les circonstances les plus difficiles, ayant eu à lutter contre différents compétiteurs, contraint deux fois de chercher un refuge en Égypte à la cour de Méhémet-Ali, il finit par triompher de ses ennemis, à force d’habileté, de persévérance et de courage. On a à lui reprocher aussi parfois l’emploi de moyens violents et cruels qui répugnent à nos mœurs, mais qui en Orient sont loin d’inspirer la même répulsion que dans nos Étals plus civilisés d’Europe. Pendant les années prospères et tranquilles de sa domination, il entreprit et exécuta à Beit-eddin de grands travaux pour s’y créer une résidence digne d’un prince. Il se bâtit un palais

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pour lui-même et. d’autres habitations également pour ses fils et ses neveux. L’ architecture en était gracieuse et élégante, et comme l’eau manquait sur les collines où il les éleva, il en fit venir abondamment par des canaux artificiels d’une distance de plusieurs lieues. Là il tenait une cour brillante. Ami et protecteur des lettres, il avait toujours près de lui des poètes qui chantaient sa gloire et ses exploits. Les guerres civiles qui pendant si longtemps avaient déchiré le Liban ayant nui beaucoup

à l’instruction du clergé, il ouvrit à ses frais plusieurs séminaires, ce qui lui concilia l’affection de tous les ecclésiastiques, et notamment du patriarche. En effet, s’il avait un grand intérêt à désirer et a poursuivre l’extinction de 1 anarchie féodale qui divisait la Montagne en plusieurs partis, afin d’asseoir sur la ruine de ces factions les fondements de sa propre puissance et l’unité de juridiction administrative, le patriarche, de son côté, n’aspirait pas moins à la pacification de ses ouailles et au relèvement moral de son clergé. En 1832, Méhémet-Ali ayant envoyé son fils Ibrahim envahir la

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Syrie que le traité de Koutayé lui avait obtenue après la victoire de Konieh, 1 émir Béchir se tiouva dans un grand embarras. Obligé de ménager le vice-roi d’Égypte, qui, à deux reprises différentes, lui avait offert un généreux asile dans ses États et à sa cour, il ne voulait pas indisposer contre lui le fils de son ancien hôte et de son protecteur. D’autre part, il hésitait à paraître secouer ouvertement l’autorité du sultan, son suzerain. Il pouvait craindre également de s’aliéner ses propres subordonnés, qu’ Ibrahim accablait d’impôts; enfin il ne voulait pas renoncer à son indépendance personnelle ni abdiquer, en quelque sorte, son autorité, en subordonnant toute sa conduite aux ordres du vainqueur de Konieh. Aussi, quand il vit que le système égyptien attaquait de plus en plus les franchises de la Montagne, il se montra plus circonspect et moins empressé à soutenir Ibrahim. Néanmoins, celui-ci continuant toujours à écraser de contributions nouvelles les malheureux Libanais, l’insurrection devint générale dans la Montagne et éclata à la fois parmi les Maronites, les Druses et les Métoualis. L’émir Béchir, pressé instamment par Ibrahim, dans ces circonstances critiques, de lui venir en aide, n’osa pas lui refuser son concours et travailla à jeter la division parmi les insurgés. Pendant ce temps-là, Soliman-Pacha, gouverneur de Saint-Jean cl’ Acre, pénétra dans le Liban à la tête cl’une armée égyptienne considérable, et mit tout à feu et à sang. Mais bientôt, en 1840, la flotte combinée des Turcs, des Anglais et des Autrichiens bombarda plusieurs villes de la côte qu’occupaient des garnisons égyptiennes, et mit fin à la domination de Méhémet-Ali en Syrie et en Palestine. Après la défaite des troupes de ce prince, la position de l’émir Béchir qui avait pris parti pour lui, quoique avec réserve et prudence, n’était plus tenable, et il fut forcé de quitter son palais de Beiteclclin avec toute sa famille, et de se livrer au commandant de la station anglaise à Saïda. Celui-ci le remit à la Sublime Porte. Transporté à Constantinople, il y fut cl’abord traité avec certains égards, puis il fut relégué au fond cl’une province de l’Anatolie, où il mourut.

Après lui, l’incapacité des chefs que l’on nomma pour lui succéder le fit beaucoup regretter, et l’ anarchie la plus déplorable régna dans la Montagne. Tant qu’il avait commandé, son pouvoir, plus d’une fois cruel, mais ferme et régulier, avait suffi pour comprimer les velléités d’indépendance des cheikhs druses ; mais les troubles qui suivirent sa déchéance et son départ furent presque permanents. Les Druses saisirent cette occasion pour accabler les chrétiens d’exactions sans cesse renaissantes. Cet état de choses amena, en 1841 , un soulèvement dans les districts mixtes, et à la suite cl’une lutte sanglante intervint un projet de pacification qui ne remédia à rien. Les Druses, encouragés par les Turcs et aussi par les Anglais, exercèrent de nouveau d’affreuses cruautés contre les Maronites.

L’établissement de deux kaïmakams, l’un druse, l’autre maronite, qui semblait devoir satisfaire et calmer les deux nations, ne fut qu’une cause de rivalités et de discordes. Enfin, en 1860, les Druses, fiers de 1 impunité de leurs brigandages contre les Maronites, profitèrent de certaines divisions qui existaient alors parmi ces derniers, et qui avaient été fomentées à dessein par les Turcs et par les Anglais, pour se ruer sur leurs adversaires, au moment où ils y pensaient le moins. Ils commirent, comme on le sait, d’épouvantables massacres à Deir-el-Kamar , à Zahleh, à Racheya, à Ilasbeya et ailleurs. L expédition de la France sauva seule les Maronites d’une ruine presque complète, surtout dans la région du sud, où les Druses sont en majorité. Sans raconter ici les événements qui sui\ lient et qui sont encore présents a toutes les mémoires, je me bornerai à dire que depuis lors le Liban a été administré par un gouverneur général, non indigène. Le premier a été Daoud-Pacha, catholique arménien, qui a eu pour successeur, en 1868, Franco-Pacha, grec melkite, lequel a été, à son tour, remplacé par Rustem-Pacha, dont la famille est italienne et dont le pouvoir décennal va bientôt expirer.

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Telle est, en peu cle mots, l’histoire abrégée des Maronites, lis sont administrés, spirituellement parlant, par un batrak ou patriarche, du titre d’Antioche, dont le choix doit être confirmé par le Souverain Pontife. Il a sous sa juridiction neuf archevêques et évêques diocésains, et six évêques in partibns, attachés au patriarcat ou à des séminaires , et environ quinze cents prêtres séculiers qui desservent de nombreuses paroisses. Les évêques et les religieux sont astreints au célibat, mais les prêtres séculiers peuvent être mariés, pourvu qu’ils aient contracté cette union avant leur ordination. Depuis quelque temps néanmoins le nombre des prêtres célibataires augmente singulièrement, et avant d’entrer dans les ordres sacrés, ils doivent passer plusieurs années dans les séminaires, où ils se préparent par l’étude et par le recueillement aux saintes et augustes fonctions du sacerdoce. Là aussi ils apprennent le syriaque, qui est la langue liturgique, dans laquelle ils doivent célébrer la messe, afin qu’ils puissent la comprendre et non plus uniquement la lire, comme cela avait lieu auparavant. L’évangile seul est lu publiquement en arabe, langue du commun des fidèles, qui ont oublié complètement le syriaque, que parlaient jadis leurs ancêtres. Autrefois, les curés de chaque paroisse étaient élus par le peuple et proposés au choix de l’évêque ; ils savaient à peine lire et écrire et pourvu qu’ils jouissent d’une bonne réputation, ils montaient, sans préparation aucune, de la charrue à l’autel. Devenus prêtres et pères quelquefois d’une nombreuse famille, aux besoins de laquelle ils avaient à pourvoir par le travail de leurs mains, ils étaient contraints de s’occuper de la culture de leurs champs et de leurs vers à soie , tout autant que des soins que réclamait le troupeau spirituel confié à leur charge. En outre, n’étant guère supérieurs par l’instruction et par l’éducation à la plupart de leurs paroissiens, s’ils étaient respectés à l’autel comme prêtres, ils l’étaient peu comme hommes dans la pratique ordinaire de la vie. Néanmoins, comme les mœurs dans ce pays étaient et sont encore simples et patriarcales, cette ignorance du clergé était moins préjudiciable à sa considération qu’elle ne le serait dans nos contrées plus policées, plus instruites, mais aussi plus difficiles et plus moqueuses. Aujourd’hui, il n’y a plus guère que les prêtres un peu âgés qui appartiennent à la catégorie des ministres du Seigneur mariés. Insensiblement donc tout le clergé libanais, grâce aux réformes opérées dans son sein, se rapprochera, par la dignité de ses manières par son instruction et par la pratique du célibat, du clergé latin, qui lui était si supérieur auparavant sous ce triple rapport.

Les Grecs catholiques ou Melkites qui habitent le Liban et les villes de la côte sont au nombre d’une trentaine de mille; ils parlent tous actuellement l’arabe et se sont réfugiés autrefois dans la Montagne pour y être à l’abri de la persécution des Grecs schismatiques qui, dans tout l’Orient, les ont opprimés outre mesure, excitant les Turcs contre eux et leur faisant subir toutes sortes de vexations. Ils possèdent un collège à Beyrouth, plusieurs couvents d’honnnes et de femmes répartis dans divers districts, et de nombreuses écoles. Ils vivent en très-bonne harmonie avec les Maronites, dont ils partagent les croyances, n’étant séparés d’eux que par quelques différences de rite.

Les Grecs schismatiques sont, dit-on, moitié plus nombreux que les Grecs catholiques. Ils jouissent de la haute protection de la Russie ; ils sont en même temps très-travaillés par les missionnaires protestants de l’Angleterre, de l’Allemagne et de l’Amérique; car c’est presque uniquement au milieu deux et des Druses que les missions protestantes ont quelque chance de faire des prosélytes. Elles échouent presque toujours, dès le début, parmi les Grecs-unis, et surtout parmi les Maronites.

Les Druses, dans le Liban, dépassent le chiffre de cinquante mille âmes. L’écrivain arabe El-Makin s’exprime ainsi au sujet de leur origine ( Histoire des Arabes, liv. Ier) : « L’an de l’hégire 386 (996 de J. C.), parvint au trône d’Égypte, àTâge de onze ans, le troisième khalife de la race des

IG

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Fatimites , nommé Hakem bi-amr-Allah. Ce prince fut l’un des plus extravagants dont la mémoire des hommes ait gardé le souvenir. D'abord il fit maudire dans les mosquées les premiers khalifes, compagnons de Mahomet; puis il révoqua l’anathème. Il força les Juifs et les chrétiens d abjurer leur culte, puis il leur permit de le reprendre. Pour se désennuyer, il fit brûler la moitié du Caire, pendant que ses soldats pillaient l’autre. Non content de cela, il interdit le pelennage de la Mecque, le jeûne, les cinq prières; enfin il poussa la folie au point de vouloir se faire passer pour Dieu. Il lit dresser un registre de ceux qui le reconnurent pour tel, et il s’en trouva jusqu au nombre de seize mille. Il fut appuyé par un. faux prophète qui était venu de la Perse en Égypte. Cet imposteur, nommé Mohammed-ben-Ismaêl , enseignait qu’il était inutile de pratiquer le jeûne, la prière,

Village de !Béc n aiuie h.

concision, le pèlerinage, et cl’ observer les fêtes; cpie les prohibitions du porc et du vin étaient absurdes, que le mariage entre les parents, même les plus proches, était licite. Pour gagner les bonnes grâces de Hakem, il soutint que ce khalife était Dieu lui-même incarné, et au lieu de son nom Hakem bi-amr-Allah, qui signifie gouvernant par le commandement de Dieu, il l’appela Hakem bi-amr-ch, gouvernant par son propre commandement . Par malheur pour le prophète, son nouveau dieu n’eut pas le pouvoir de le garantir de la fureur de ses ennemis; ils le tuèrent dans une émeute aux pieds mêmes du khalife, qui, peu après, fut massacré sur le mont Mokattam, où il entretenait, disait-il, commerce avec les anges. »

La mort de ces deux chefs ne put arrêter le progrès de leurs étranges doctrines. Un de leurs disciples, Hamza ben-Ahmcd, les répandit en Égypte et en Palestine, et ses prosélytes, étant persécutés se réfugièrent en Syrie, dans l’Oued ct-Teim, au pied de l’Anti-Liban. Bientôt ils trouvèrent dans le Ghouf, de la part du cheikh de ce district, appelé ed-Darasi, qui finit par adopter leurs croyances, un accueil très-favorable, et, par reconnaissance, ils adoptèrent son nom, en prenant celui de Dersouz

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ou Drouz, pluriel de Darasi, d’où nous avons fait Dru ses. Telle est, suivant les auteurs les plus autorisés, la véritable origine du nom desDruses, et non pas, comme on Ta souvent répété par erreur»

celui de Dreux, suivant une version plus que problématique, qui affirme qu’un certain nombre de Francs, restés dans une forteresse de Palestine après l’expulsion des croisés, sous le commandement

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d’un comte de Dreux, seraient venus se joindre à ces sectaires et les auraient rendus chrétiens pour un temps, en leur imposant le nom de leur chef.

La religion druse a été longtemps un mystère impénétrable ; car le peuple qui la professe ne permet jamais qu’on étudie les livres où elle est contenue. Quelques-uns de ces livres néanmoins, ayant fini par tomber sous les yeux de plusieurs savants orientalistes européens, ont révélé les doctrines sui-

Les Druses ne reconnaissent d’autre Dieu, prophète ou saint, que El-Hakem. Les âmes transmigrent d’un corps à un autre; celles des bons passent dans celui d’une gazelle ou de toute autre bete gracieuse et aimable; celles des méchants s’introduisent dans un chien ou tout autre animal vil; ensuite elles retournent à des corps druses. Peuple en quelque sorte amphibie en religion et a double face, les Druses affectent avec les chrétiens de partager quelques-unes de leurs doctrines, et avec les musulmans, de révérer leur Coran. Leur morale est d’ailleurs fort relâchée. Ils ne s abstiennent guère du mal que par crainte du châtiment, s’ils étaient découverts, car, disent-ils, tout ce qui est cache est permis. Ils se partagent en deux classes, les Akkels et les Djiahels. Les premiers sont les initiés et s’appellent eux-mêmes les sages, tandis que le surnom des autres répond à ignorants, insensés. Les Akkels affichent extérieurement une grande austérité , et se divisent , à leur tour , en plusieurs catégories ou degrés différents d’initiation. En subissant une série successive dépreuves, ils peuvent monter d’une catégorie inférieure à une autre plus élevée. Chaque jeudi, ils se rassemblent dans leuis klialouês : ainsi désignent-ils les espèces de loges où ils se réunissent, et qui sont situées d’ordinaire dans des lieux écartés et solitaires, interdits à tous ceux qui ne sont pas de leur secte. Ils y font un repas frugal, précédé et suivi de lectures et d’exhortations. Les Djiahels, beaucoup plus nombreux que les Akkels, ne sont soumis à aucune règle. Ils ne participent pas aux cérémonies religieuses et vivent, pour la plupart, dans de grands désordres, la religion ne leur faisant un crime d aucune de

leurs actions secrètes ; mais ils peuvent devenir Akkels en réformant leurs mœurs et en s instruisant

des dogmes auxquels ils doivent croire. Ils préludent aussi à leur conversion en adoptant le costume des premiers. On reconnaît ceux-ci à leur turban de couleur blanche et à leur abba ou robe de laine à grandes raies blanches et noires.

Les Druses n’ont point de véritables prêtres, mais des cheikhs; celui qui préside à leurs réunions dans les khaloués s’appelle cheikh des Akkels.

Ils ont, comme je l’ai dit ailleurs, une grande vénération pour les vieux arbres. On rencontre fréquemment, auprès des villages qu’ils habitent, soit des chênes verts, soit des térébinthes, soit d’autres arbres encore dont la hache de l’homme a respecté l’âge avancé, et qui sont couverts de petits lambeaux d’étoffe déposés sur leurs branches, en guise d’ex-voto. Isaïe fait allusion à une superstition analogue, lorsqu’il annonce le châtiment du Seigneur contre ceux qui adorent leurs dieux sous les arbres verdoyants (ch. lxii, $ 5). Nous lisons de même dans le troisième livre des Rois (ch. Xiv, jr 22 et 23) :

« Juda fit ce qui était mauvais aux yeux de Jéhovah. . . Et ils s’élevèrent eux-mêmes des autels , des statues et des bois sacrés sur toutes les hautes collines et sous tous les arbres chargés de feuillage. »

Ces coutumes idolâtriques des Juifs étaient elles-mêmes empruntées aux anciens habitants du pays, et, comme on le voit, elles ont survécu, en se modifiant un peu, à toutes les révolutions politiques, sociales et religieuses que la contrée a subies.

On accuse également les Druses de rendre un culte au veau et d’avoir ainsi conservé la tradition du bœuf Apis des Egyptiens et du veau d’or des Hébreux, qui n’était lui-même que l’emblème d’Apis et

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cl’ O si ri s ; mais ils se défendent d’une pareille imputation et la regardent comme une pure calomnie.

Autant les Maronites sont dévoues à la France et antipathiques à tout autre drapeau qu au drapeau français, autant les Druses se laissent volontiers conduire par la politique anglaise, et c est au milieu d’eux principalement que la Société biblique de Londres répand ses livres et son argent, -et fonde ses écoles, afin de contre-balancer dans le Liban , par l’influence protestante et relativement jeune de l’Angleterre, l’influence catholique et tant de fois séculaire de la France. En cela, 1 Angleterre, je l’avoue, est secondée par l’Allemagne et par l’Amérique. Mais la France a, de son côté, la grande majorité des habitants, si l’on ajoute aux Maronites , déjà si nombreux, les Grecs-unis, qui invoquent également sans cesse son appui et ne peuvent compter que sur elle.

On ne connaît que trop les haines sanguinaires qui ont longtemps armé les Druses contre les Maronites, et les cruautés exécrables que les premiers ont commises si souvent, et notamment en 1860, contre les seconds. Je n’y reviendrai pas ici. Pour le moment, ces haines semblent assoupies, et la paix règne dans les districts mixtes, théâtres auparavant de tant de luttes acharnées. Je les ai parcourus, et, en visitant plusieurs cheikhs druses très-importants, j’ai entendu avec bonheur sortir de leur bouche 1 affirmation formelle qu’ils désiraient désormais vivre en frères et non plus en ennemis avec les Maronites; ils ajoutaient que dans les divers soulèvements qui avaient eu lieu depuis la chute de 1 émir Béchir, lequel, d’une main ferme et habile, savait tenir sous sa dépendance les populations diverses qui habitent le Liban, ils ne se seraient jamais portés contre les chrétiens à des actes aussi violents, s ils n’avaient compté sur la complicité effective des Turcs, et sur la connivence tacite de 1 Angleterre, leur protectrice, qui voyait d’un œil jaloux la prépondérance incontestable de la France dans toutes les parties du Liban où l’élément maronite dominait. Doit-on se fier à ces belles paroles, ou, au contraire, faut-il n’y ajouter qu’une créance médiocre? C’est ce que l’avenir nous apprendra.

Dans la vallée de la Bekaa, dans quelques villages du Liban et dans le territoire de Tyr, habite un autre peuple, appelé Métouali. Ce qui le distingue des musulmans, c’est qu’il suit le parti d’Ali, de même que les Persans, tandis que les Turcs sont attachés à celui d’Omar. Cette distinction date du schisme qui, l’an 36 de l’hégire, divisa les Arabes en deux camps opposés, les uns reconnaissant le véritable successeur de Mahomet dans Ali, les autres dans Omar. Les sectateurs de celui-ci se considèrent comme seuls orthodoxes, et se qualifient de Sunnites , épithète qui a le même sens, et donnent à leurs adversaires le surnom de Chiites, c’est-à-dire de sectateurs (d’Ali). Or, le mot de Métouali a la même signification dans le dialecte de Syrie. Les Métoualis maudissent Omar et Moaouïa comme usurpateurs et rebelles; Ali et Hosaïn sont, par contre, pour eux des saints et des martyrs. Us se regardent comme souillés parle contact d’un étranger, et ils refusent de manger et de boire dans un vase qui a servi à une personne qui n’est pas de leur secte.

Les Métoualis sont originaires de la Perse, et sont venus se réfugier en Syrie et dans les montagnes du Liban, où ils ont longtemps commis des brigandages; ils sont maintenant peu nombreux dans le Liban, où ils vivent assez misérablement ; mais ils abondent dans la vallée de la Bekaa et dans le district de Tyr, également haïs des chrétiens et des musulmans.

Leur chiffre total peut être évalué à cinquante-cinq mille. Les musulmans habitent principalement les villes de la côte , et beaucoup moins les villages de l’intérieur. Us sont environ soixante-seize mille.

Tel est, avec deux mille Juifs, un petit nombre d’ Arméniens et quelques centaines d’Européens, le fond de la population libanaise.

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DISTRICT DE BECHARREII

Il est temps maintenant de pénétrer dans le cœur du Liban et d’en décrire les districts principaux. Commençons au nord par celui de Becharreh, situé au sud-est de Tripoli, ville dont il sera question plus tard, quand nous parlerons de la Phénicie.

Ce district, l’un des plus intéressants et des plus considérables de la montagne, est, soit bordé, soit sillonné par le Nahr lvadicha, I e fleuve saint des Maronites; c’est le Nahr Abou-Ali des musulmans. Les anciens pèlerins le regardaient quelquefois comme 1 efons hortorum mentionné dans le Cantique des cantiques (cb. iv, f 15) :

« Fons hortorum , fuit eus aquarum viventium , quœ fluunt impet u de Libano. »

« Tu es la source des jardins, le puits des eaux vives qui s’échappent avec impétuosité du Liban. »

Il est inutile de réfuter cette tradition, qui ne soutient pas l’examen, car le texte tout seul du verset que je viens de citer montre que l’épouse des Cantiques est comparée, par l’auteur du chant sacré, non à telle ou telle source en particulier, mais à toutes celles qui jaillissent vives et rapides des flancs du Liban, même quand elles sont renfermées dans des puits. Quoi qu’il en soit, le Nahr lvadicha, avant de se jeter dans la mer, coule dans un lit peu profond et arrose de magnifiques jardins plantés d’arbres fruitiers de toute espèce. Au delà et à l’est de Tripoli qu’il traverse, il commence à s’encaisser un peu ; mais il serpente néanmoins encore dans une riante vallée couverte de figuiers, d’oliviers, d amandiers, d’orangers, et principalement de mûriers. Un canal à un niveau supérieur amène à la ville les eaux de Zgharta, gros village situé à huit kilomètres à l’est de Tripoli et où, pendant l’hiver, descendent beaucoup de montagnards que les neiges chassent des hauteurs de Ehden et de Becharreh.

Sans mentionner ni encore moins décrire ici tous les couvents et tous les villages qui sont échelonnés le long des rives du Nahr el-Kadicha, remontons son cours sinueux dans la direction du sudsud-est jusqu’au Deir Mar-Iakoub (couvent de Saint-Jacques). Il sert de résidence à Mgr Étienne, évêque de Tripoli. Situé à dix-sept kilomètres de cette ville, il occupe le sommet d’une haute colline, hérissée de rochers et de chênes verts. Des terrasses de ce monastère on jouit d’une vue très-étendue et 1 on suit jusqu a la mer les détours du fleuve, qui, à mesure qu’il s’éloigne davantage de son embouchure et se rapproche de sa source, revêt un caractère de plus en plus sauvage et pittoresque, resserré qu il est entre des berges rocheuses et abruptes d’un effet saisissant. Mgr Étienne est un prélat maronite, dont la juridiction s étend au nord jusqu’à Alep. Actif et entreprenant, il achève de rebâtir le monastère de Mar Iakoub, déjà commencé par Mgr Boutran-Boulos , son prédécesseur, sur les ruines d un autre plus ancien. Ce couvent a été transformé par lui en un séminaire où cinquante élèves se préparent par l’étude aux augustes fonctions du sacerdoce. On a trouvé en cet endroit, en déblayant le sol, deux aigles en pierre sculptés avec assez de goût, et dont les têtes sont brisées. Comme 1 aigle est 1 oiseau cher a Jupiter, il est permis, je crois, de supposer que ces deux oiseaux ornaient jadis en ce lieu un ancien temple païen consacré au souverain maître des dieux.

A six kilomètres, au plus, a 1 est du Deir Mar-Iakoub, est un couvent de religieuses maronites cloîtrées, appelé Deir Mar Semaan (couvent de Saint-Siméon) ; il a été reconstruit, en 1808, sur les débris d un autre qui tombait en ruine. De nombreuses et florissantes plantations de mûriers Y environnent.

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