‹ La terre sainteChapitre 24 sur 128 · TRIPOLI (TRI PO LIS · texte numérisé non relu

TRIPOLI (TRI PO LIS

la mauvaise saison; elles sont moins nombreuses l’été. Les Sœurs recueillent, en outre, durant l’hiver, une foule de pauvres petites Maronites qui eri’ent alors dans les rues, implorant la pitié des passants, quand leurs parents, chassés par les neiges de leurs villages, descendent de la montagne pour chercher du travail et un asile dans la ville. Elles tiennent également un dispensaire qu’assiègent tous les matins de nombreux malades, soit chrétiens, soit musulmans. Enfin, sous la direction de leur digne et sainte supérieure, la Sœur Ramel, qui depuis vingt ans est à la tête de cette maison, elles viennent de fonder dans leur établissement une filature pour les jeunes filles indigentes qu’elles soutiennent, afin de les empêcher daller demander de l’ouvrage ailleurs, au péril peut-être de leur âme et de leur honneur.

En dehors et au sud de Tripoli, s’élève sur une colline isolée, qui est le nions Pellecjrinus ou le mont Pèlerin de l’époque des Croisades, le vieux château de Raymond de Toulouse; construit avec

des pierres de moyenne dimension, mais régulières, il offre un aspect imposant par sa masse gigantesque et la hauteur de ses puissantes murailles, que flanquent des saillants peu prononcés. Transformé depuis quelques années en prison, il commande à l’est la riante et fertile vallée de la Kadicha, dans laquelle on aperçoit, au milieu d’un bosquet d’orangers et de citronniers, le tekkeli des derviches tourneurs ou Maoulaouieh . C’est dans ce couvent que chaque vendredi, pendant la belle saison, ces espèces de moines musulmans exécutent leurs danses sacrées.

Sans analyser maintenant en détail l’histoire de la ville qui nous occupe en ce moment, je me bornerai à dire que le nom de Tripoli, donné autrefois à cette cité, lorsqu’elle couvrait la péninsule qui avoisine le port, provenait de sa division en trois quartiers différents, fondés chacun par trois colonies distinctes, issues de Aradus, de Tyr et de Sidon. L’intervalle d’un stade séparait ces trois quartiers. C’est ce que nous apprend Diodore de Sicile (liv. XVI, ch. xli). Il est à croire que ces trois comptoirs maritimes, bien que distincts les uns des autres, étaient renfermés dans la même enceinte; car sur la péninsule où ils étaient situés, on n’a, jusqu’à présent, découvert les traces que d’une seule muraille très-épaisse qui fermait la ville vers l’est.

A l’époque des Séleucides, l’an 162 avant Jésus-Christ, Démétrius Ier, fils de Séleucus IV, résida quelque temps à Tripoli, lors de son retour de Rome. Ilérode le Grand y construisit plus tard un gymnase. A l’avénement du christianisme, cette ville devint le siège d un évêché. Restaurée par l’empereur Marcien, vers le milieu du cinquième siècle, à la suite d’un violent tremblement de terre, elle essuya quelque temps après d’autres secousses semblables, qui la couvrirent également de ruines et nécessitèrent de nouvelles réparations. En 638, elle tomba au pouvoir des musulmans. En 1099, l’émir qui y commandait, ayant été vaincu parles croisés, obtint, à force de présents, que ceux-ci poursuivraient leur route vers Jérusalem sans s’emparer de Tripoli. L’armee chrétienne continua donc sa marche en respectant les jardins de la ville, et se contentant seulement, comme je 1 ai dit plus haut, de savourer avec délices le fruit des nombreuses cannes à sucre qui abondaient en cet endioit.

En 1103, le comte de Toulouse, séduit par la fertilité du territoire de Tripoli et par 1 importance de cette cité, résolut de s’en rendre maître; mais il se borna d’abord à bâtir sur une colline voisine un château fort d’où il harcelait sans cesse les habitants, et les contraignit bientôt à lui payer un tribut. Il mourut néanmoins avant d’avoir pu réussir à s’emparer de la ville dont il convoitait la conquête, et il fut, dit-on, enterré dans la forteresse qu’il avait construite sur la hauteur que les historiens des Croisades désignent sous le nom de irions Peregrinus ou de nions Pellegrinns, parce qu elle servait d’asile aux pèlerins.

Le 10 juin 1109, Tripoli étant à la fois pressée par mer et par terre, d un côté par une flotte génoise et de l’autre par une armée que commandait Bertrand, fils de Raymond, succomba enfin, après un long siège, sous les efforts des Croisés. Cette place était très-florissante. Elle comptait plusieurs milliers d’ouvriers instruits à fabriquer des étoffes de laine, de soie et de lin. Elle possédait, en outre, une très-riche bibliothèque, qui fut livrée aux flammes par les vainqueurs, et dont plusieurs écrivains arabes déplorent amèrement la perte. Érigée en comté, elle devint la possession de Bertrand et de ses héritiers; puis, après l’extinction des princes de la maison de Toulouse, elle passa entre les mains de Bobémond VI et de Bohémond VII, princes d’Antioche, qui avaient été chassés de leur seigneurie par les Sarrasins. Elle fut assiégée successivement, mais en vain, par Saladin en 1188 et par Bibars en 1268.

Le moine Burchard, qui la visita vers 1283, la décrit comme une cité très-peuplée, habitée par des Grecs, des Latins, des Arméniens, des Maronites, des Nestoriens, et par beaucoup d’autres nations. Ses tissus de soie et de laine étaient très-recherchés. Son territoire était si bien cultivé en vigne, en figuiers, en oliviers et en cannes à sucre, que c’était un véritable paradis.

Six ans plus tard, en 1289, elle fut arrachée aux chrétiens par le sultan Kelaoun. A partir de cette époque, elle est toujours demeurée musulmane.

Tripoli est la capitale d’un liva ou province militaire, divisé en quatre districts, et elle est administrée elle-même par un moutaserrif ou gouverneur musulman. La France y entretient un vice-consul, M. Blanche, qui est chargé de ccs fonctions depuis vingt-huit ans déjà, a su acquérir par la dignité de sa conduite, par son esprit de justice et par la bienveillance de son caractère, l’estime de tous les habitants. Les chrétiens, en particulier, lui doivent la plus vive reconnaissance, car il a toujours protégé leurs intérêts et favorisé le développement de leurs établissements religieux avec un dévouement qui ne s’est jamais démenti.

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