DE TRIPOLI A DJEBEIL (BYBLOS
Au sortir de Tripoli, vers le sud-ouest, on traverse d’abord de magnifiques bois d’oliviers séculaires, puis on s’engage dans un sentier très-étroit qui serpente à mi-côte le long des flancs d’une montagne. Au bout d’une heure et demie de marche, on arrive à Kalamoun. C’est un village musulman, assis sur le bord de la mer; il renferme huit cents habitants. Environné de trois côtés d’une ceinture de beaux jardins, plantés de figuiers, d’orangers, de citronniers, de grenadiers, d’oliviers et de mûriers, il a succédé à l’antique Galamos ou Galamus mentionnée par Polybc (liv. V, ch. lxviii) et par Pline (liv. Y, ch. xvn). Au delà et à l’est du village, de vastes carrières indiquent l’ancienne importance de cette localité, maintenant très-peu considérable.
Si nous continuons à nous avancer vers le sud-ouest, nous laissons bientôt à notre gauche, sur une hauteur boisée, le couvent appelé Deir Belment, le Beaumont de l’époque des Croisades. C’était alors une abbaye de l’ordre des Cisterciens, qui avait été fondée en 1157. A présent, c’est un monastère habité par des Grecs schismatiques. Dans la plaine et près de la mer, un autre couvent, appartenant de même à des religieux de ce rite, porte le nom de Deir en-Natour.
A trois kilomètres plus loin, Enfeh offre des traces très-nombreuses de l’occupation des Phéniciens et quelques-unes aussi du séjour des Croisés. Ce nom de Enfeh, qui, en arabe, signifie nez et qui probablement est la reproduction plus ou moins altérée d’un nom plus ancien, est dû à un grand promontoire rocheux faisant saillie dans la mer et qui sépare deux baies. A une époque sans doute trèsreculée, les Phéniciens se sont établis en cet endroit, et pour faire communiquer les deux baies, et en même temps pour fortifier le promontoire, ils y ont pratiqué, dans le sens de sa largeur, trois coupures, dont une seule paraît avoir été entièrement achevée et mesure onze mètres de large sur cent dix de long.
A l’extrémité septentrionale de ce fossé, qui a été d’un bout à l’autre taillé dans le roc, et d’où l’on a dû extraire des matériaux de construction très-considérables, on remarque les vestiges d’une tour qui avait été bâtie avec des pierres d’un puissant appareil.
Une seconde coupure, semblable à la précédente, a été en partie comblée ou n’a jamais été terminée. Une troisième enfin n’a été qu’ébauchée. Partout, sur ce même promontoire, on observe d’anciennes excavations exécutées dans le roc, telles que citernes, pressoirs, tombeaux et petits sanctuaires avec niches pour recevoir des statuettes ; quelques débris de colonnes semblent révéler aussi en un certain point l’existence d’un temple complètement détruit. Ailleurs enfin, quelques débris de vieilles et épaisses murailles sont probablement les restes du Castrum Nephin dont il est question à l’époque des Croisades. C’est à cette même époque qu’il faut rapporter la principale église du village actuel d’Enfeh. Construite avec des pierres régulières, mais de faibles dimensions, elle n’a qu’une nef et qu’une abside; sauf la porte d’entrée, qui a été faite au milieu de la façade occidentale, elle est telle que les Croisés l’ont laissée. La population de cette localité se borne aujourd’hui à quatre cents Grecs schismatiques; ils sont, ou pêcheurs, ou cultivateurs; le port est petit et peu profond, comme presque tous ceux de cette côte. On s’accorde généralement à placer là l’ancienne Trieris, que Strabon mentionne entre Tripoli et le promontoire appelé Theouprosopon, et dont le port est signalé par Scylax. Pline, de son côté, la cite entre Gigarta et Calamus, position qui répond très-bien à celle d’Enfeh. Dans ce
cas, Trieris aurait été une dénomination grecque, remplacée plus tard par celle de INephin, au joui d hui Enfeh, et qui, je le répète, dérive, selon toute apparence, du nom phénicien conservé parmi le peuple,
et auquel les Grecs avaient substitué celui de Trieris.
A sept kilomètres au sud-ouest de Enfeh, s’avance dans la mer le haut et large promontoire dit Ras ech- Chakka; c’est le Theouprosopon (la face de Dieu) des anciens ; ils avaient ainsi traduit en grec une appellation phénicienne qui a disparu et qui, comme le suppose trèsjustement M. Renan, était sans doute Phaniel ou Phanuel, nom que l’on trouve appliqué en Palestine à plusieurs endroits où Dieu s’était manifesté aux hommes. Ce promontoire, consacré jadis par quelque tradition religieuse dont le souvenir s’est perdu, est encore aujourd’hui regardé comme saint; aussi y rencontre-t-on deux couvents, l’un appelé Deir Saïdet en-Nourieh, et l’autre, Deir es-Semaan. Strabon y
place un fort qui fut détruit par Pompée. Près de là Aqdeddc près du Naur el-Kelu.
se trouvait aussi la ville de Gigarta ou de Gigartus , dont M. Renan incline à reconnaître le site dans le village de Hannouch. Ce promontoire a été profondément Weversé par un violent tremblement
DE TRIPOLI A DJEBEIL (CYBLOS).
de terre sous Justinien, et, depuis cette époque, la route du côté de la mer est devenue très-difficile; on suit ordinairement, plus à l’est, un sentier qui serpente à travers des pentes calcaires très-friables et d’un blanc éclatant, qui conduit au Kalat Mouseiliha.
C’est un petit château fort à plusieurs étages, qui s’élève sur un rocher isolé et inaccessible dont il épouse par sa forme tous les contours supérieurs. On y monte par un étroit escalier en partie creusé dans le roc et en partie construit. Après avoir gravi une trentaine de degrés, on se trouve en présence d’une porte très-basse par où un seul homme peut passer de front. Le dessus du linteau a été percé vers le milieu d’une ouverture carrée qui perfore de part en part les différents étages, et par laquelle on pouvait lancer sur la tête de l’assaillant qui essayait de forcer l’entrée différents projectiles. L’intérieur
Emboucuukk du Nahh EL-KëLO.
du château renferme un grand nombre de petites salles dont les voûtes sont légèrement ogivales. Les murs bâtis avec des pierres de faible appareil , mais assez régulières, sont très-épais. Des meurtrières ont été ménagées de tous côtés. Cette forteresse, qui date suivant les uns de l’époque des Croisades, et suivant d’autres d’une époque plus récente, a longtemps servi de repaire à des brigands druses et métoualis. Aujourd’hui, elle forme une ruine pittoresque au milieu de la riche vallée de l’Oued el-Djouz, dont elle commande l’une des entrées. Cette vallée, sillonnée par un ruisseau que l’on traverse près de là sur un petit pont antique, est plantée de figuiers, d’oliviers et de mûriers.
A deux kilomètres à l’ouest de ce pont, non loin du village de Keuhba, s’élève sur un monticule une chapelle solitaire, dédiée à Saint-Sauveur. Elle consiste en une seule nef qu’éclairaient des fenêtres très-ébrasées et aujourd’hui bouchées. Sa construction, en petit appareil régulier, révèle l’époque des Croisades.
A vingt-cinq minutes plus au sud-ouest, la bourgade de Botroun, qu’alimentait autrefois d’eau un aqueduc provenant d’une source voisine, est un peu mieux construite que beaucoup d’autres de la
PHÉNICIE
contrée. Elle est le chef-lieu cl’un district qui porte le même nom. Sa population est de deux mille quatre cents habitants, les trois quarts Maronites et les autres Grecs schismatiques. Ils passent pour, fort industrieux et sont divisés en fdateurs ou fabricants de soieries, en cultivateurs et en pêcheurs d’éponges. Les Maronites y possèdent deux églises; la plus grande, sous le vocable de saint Étienne, semble remonter jusqu’à l’époque des Croisades. L’église des Grecs est toute récente; au milieu de la bourgade, les restes d’un ancien château, dont il ne subsiste plus que des magasins souterrains, datent certainement du moyen âge; il avait été bâti avec des blocs plus ou moins considérables empruntés en partie à des constructions antérieures ; plusieurs tronçons de colonnes ont été engagés transversalement dans l’épaisseur des murs. Le port est très-peu étendu et n est accessible qu à de simples barques. Au sud du port, le long de la côte, un banc de récifs a été taillé verticalement comme un mur dont le développement est d’environ cent cinquante mètres et la hauteur de quatre. Tout l’espace laissé libre entre ce premier rempart à la fois naturel et artificiel et la muraille qui autrefois, du côté de la mer, entourait la ville à laquelle a succédé la bourgade actuelle , formait un très-large fossé, et de là avaient été extraits la plupart des matériaux qui avaient servi à bâtir dans le principe ce comptoir maritime. On remarque également au loin du port un gros rocher, qui a été façonné par la main de l’homme comme une sorte de tour d’observation.
L’historien Josèphe, dans ses Antiquités judaïques (liv. VIH, ch. m, § 52), nous apprend, d après un passage qu’il emprunte à Ménandre, qu’Ithobal, roi de Tyr, fonda la ville de Botrys en Phénicie. Or ce roi vivait de l’an 897 à l’an 865 avant Jésus-Christ. Sous Pompée, qui s’ en empara, c’était l’un des principaux repaires des pirates qui infestaient les villes voisines. Au moyen âge, sous le nom de le Boutren, elle était le siège d’un évêché et dépendait du comté de Tripoli. Les vignobles qui l’entouraient jouissaient alors d’une grande célébrité. Burchard, qui en parle en 1283, la mentionne comme étant à cette époque entièrement' renversée. Elle s’est ensuite relevée peu à peu de ses ruines. Avant de la quitter, je dois signaler dans ses environs et à quelques minutes de distance à l’est, dans un hameau appelé Mirah ech-Cheikh, les débris d’un théâtre creusé dans le roc et qui devait appartenir à l’antique Botrys.
A cinq kilomètres au sud de Botroun, on rencontre un pont dont toutes les assises inférieures sont antiques et qui s’appelle Djisr el-Matfoun (le Pont enterré), parce qu’il a été jeté sur un oued assez profondément encaissé en cet endroit, et nommé Oued Bechachta.
Après avoir cheminé six autres kilomètres le long du rivage, qui dessine, de distance en distance, plusieurs petites criques, on traverse l’Oued Halaoueh. Un peu au delà s’élève une chapelle, consacrée à saint Georges, qui a succédé sur le même emplacement à un temple élevé en l’honneur de Jupiter, comme cela résulte d’une ancienne inscription grecque gravée sur la pierre de l’autel. A côté de cette chapelle, un caveau sépulcral est devenu un oratoire chrétien, dédié à sainte Sophie et à sa fille ; on y vient en pèlerinage pour se guérir de la fièvre intermittente. M. Renan y a copié en 1861 une inscription grecque qui prouve que l’un des trois sarcophages contenus autrefois dans ce tombeau renfermait le corps de celui-là même auquel était dû l’autel du temple de Jupiter.
A dix minutes plus au sud-est, le village d’Amchit, sur une colline, est riche en débris antiques, encastrés dans des maisons modernes; mais ils proviennent, dit-on, pour la plupart, de Djebeil et de Kassouba.
Si nous poursuivons notre route vers le sud-sud-est, nous avons à franchir successivement deux ruisseaux, qui tarissent en été, et un petit promontoire, à travers lequel un sentier a été jadis pratiqué en forme d’escalier, puis nous arrivons bientôt à Djebeil.
D E D J E B E I L ( J i Y B L OS) A B K Y R O U T II .
DE DJEBEIL (BYBLOS) A BEYROUTH
Djebeil a été de la part de M. Renan l’objet d’une exploration minutieuse; ce savant y a, en 1861 , exécuté des fouilles importantes, et les résultats de ses investigations ont été consignés par lui, sous le titre de Campagne de Byblos, dans son grand ouvrage intitulé : Mission de Phénicie. M. Guillaume Rey, de son côté, dans son Elude sur les monuments de V architecture militaire des Croisés en Syrie et à Chypre , a donné des détails précieux sur les murs, le port et la forteresse de cette même ville. Pour moi, je vais me borner ici à une courte analyse des principaux objets qui attirent l’attention dans cette localité.
Djebeil est environnée d’une enceinte qui date du moyen âge et qui consiste en une muraille flanquée de tours carrées. Le développement total du trapèze irrégulier qu’elle circonscrit est tout au plus de douze cents mètres de pourtour. La ville antique avait une étendue beaucoup plus considérable, car elle englobait, vers le sud, tout un quartier qui maintenant est en dehors de l’enceinte et est occupé par des jardins. La plupart des tours sont découronnées de leurs assises supérieures; quelques-unes ont été rebâties pour servir d’habitations à des familles. L’appareil de la construction est moyen, et quelques fûts brisés de colonnes ont été engagés çà et là transversalement dans le corps de la bâtisse. Les fossés sont à moitié comblés et plantés de mûriers. La seule porte qui donne actuellement entrée dans la ville est ouverte dans la face orientale des murs ; celle de la face nord est fermée .
A l’est-sud-est de la ville du moyen âge, car la ville antique, je le répète, s’étendait davantage vers le sud, s’élève la citadelle , dont l’enceinte est en partie encore debout, ainsi que plusieurs des tours qui la flanquaient. Cette enceinte et ces tours avaient été construites avec des matériaux de différentes grandeurs, provenant la plupart de monuments antiques. Les fossés qui l’environnaient sont aujourd’hui aux trois quarts comblés ou remplis d’arbres et de broussailles. Au centre est le donjon, magnifique tour rectangulaire, longue de vingt-cinq mètres sur dix-huit de large. La porte s’ouvre vers l’ouest; elle est basse et couronnée d’un linteau carré que surmonte un arc de décharge surbaissé. Au rez-de-chaussée, une grande salle recouvre une citerne. Le premier étage, où l’on monte par un escalier ménagé dans l’épaisseur d’un des murs, a été remanié depuis quelques années, car il sert maintenant d’habitation à la famille d’un officier libanais, et un toit tout moderne en tuiles le termine. Les soubassements de cette tour sont d’appareil gigantesque, et ont fait l’admiration de tous les voyageurs qui ont pu les observer; la plupart s’accordent à penser qu’ils sont bien antérieurs à l’époque des Croisades, et qu’ils sont peut-être un précieux échantillon de l’architecture militaire des anciens Giblites. D’autres, au contraire, les attribuent aux Croisés, tout en avouant néanmoins que de pareils blocs n’ont pas dû être taillés par eux dans le principe, mais qu’ils les ont trouves sur place et empruntés à quelque édifice antique pour en fane le parement extérieur de ce donjon. Quelquesuns de ces blocs, en effet, principalement aux angles, ont réellement des dimensions prodigieuses. Ils ne sont pas à bossage, comme on l’a souvent répété; au contraire, ils sont parfaitement aplanis; seulement ils sont bordés d’une rainure qui quelquefois est double.
Bien que l’enceinte du moyen âge ne représente que la moitié à peu près de celle de l’antique Byblos, la Gebal des Phéniciens, elle est loin d’être actuellement habitée tout entière, mais elle est