‹ La terre sainteChapitre 4 sur 128 · DISTRICT DE BE CHAR R EH · texte numérisé non relu

DISTRICT DE BE CHAR R EH

prêtres, en partie mariés et appartenant à l’ancien clergé maronite, qui était élu par le peuple et non tiré des séminaires; mais ce clergé, comme je l’ai dit, diminue beaucoup, et, à mesure que des vides se font par la mort dans une paroisse, ils sont comblés par de nouveaux ministres de l’autel, mieux élevés et plus instruits, sortis des séminaires et ayant embrassé volontairement la pratique du célibat. Quelques églises sont pourvues de cloches; d’autres n’ont encore, comme dans beaucoup de localités du Liban, que des barres de fer qu’on frappe en cadence avec un marteau pour annoncer les offices.

La principale famille de Ehden est eelle des Karam. Depuis l’époque de Fakhr-eddin, elle avait été investie du gouvernement du district dont cette ville est le chef-lieu, dans la personne d’Abou-Karam, qui se distingua dans plusieurs combats contre les Turcs, et qui expira à Tripoli au milieu d affreux tourments que lui infligèrent les musulmans, parce qu’il ne voulut point abjurer sa foi. Le palais de cette famille, dont le membre le plus célèbre de nos jours est Joseph Karam, qui vit exilé en Italie, est presque entièrement détruit, ayant été brûlé par les Turcs, et il n’en subsiste plus que des débris insignifiants. Plusieurs des neveux et des cousins de ce prince habitent encore cette ville, où ils s’empressèrent de m’offrir leurs services, car cette famille est extrêmement dévouée à la France et depuis longtemps se fait un devoir de recevoir les étrangers, et notamment les Français, qui passent à Ehden.

Quelques critiques ont identifié Ehden avec la ville de Beth-Ehden signalée par le prophète Amos (ch. I, iL 5) :

« Je briserai les barres de fer de Damas; j’exterminerai de Bikhath-Aven les habitants et de Bcth- Eliden celui qui y lient le sceptre, et le peuple de Syrie sera transporté à Kir, dit 1 Eternel. »

D’autres pensent, au contraire, et, je crois, avec raison, qu’il faut chercher ailleurs cette localité, probablement dans la Cœlésyrie et non au milieu des montagnes du Liban.

Les Maronites aiment à répéter, de leur côté, que l’Éden de nos premiers parents, ce séjour enchanté où Adam et Éve furent placés par Dieu lui-même à l’aurore de la création, est identique avec l’ Ehden de leur contrée. Mais, outre la différence d’orthographe avec laquelle ces deux mois s’écrivent, où trouver à Ehden, dans ce plateau ondulé qui pendant plusieurs mois de 1 année est couvert de neige, remplacement de ce jardin merveilleux au milieu duquel jaillissait la source immense qui, après l’avoir arrosé, donnait naissance à quatre grands fleuves, le Phison, le Gilion, le Tigre et l’Euphrate? ( Genèse , ch. il, v 10 et 14.) Pour rentrer dans la vérité, disons qu’Ehden est un séjour charmant en été, parce que l’air y est très-pur, la température très-modérée et les eaux excellentes ; mais qu’à l’époque des pluies d’automne, et surtout lors des neiges de l’hiver, qui y tombent et s’y accumulent avec abondance , son climat rend cet endroit fort peu agréable et force ses propres habitants à descendre vers une contrée plus basse et moins froide.

Ehden a été la patrie de plusieurs orientalistes célèbres, et entre autres de Gabriel Sionite et de Mgr Étienne, connus tous deux par leurs savants ouvrages dans le courant du dix-septième siècle. C’est là aussi qu’a vécu pendant de longues années un docte et pieux solitaire, M. de Chasteuil, d’Aix en Provence, qui, en 1631, vint se fixer dans le Liban. Il se retira dans le couvent de Saint- Serge, où il se livra à tous les exercices de la vie la plus austère et à l’étude des Livres saints, qu il savait par cœur, tant il les lisait et les méditait continuellement. Il mourut, en 1644, en odeur de sainteté, dans le couvent des Carmes du Nahr Kadicha, non loin des Cèdres.

Le couvent de Saint-Serge, en arabe Mar-Sarkhis, que je viens de mentionner, s élève à un kilomètre à l’ est-sud-est de Ehden, au pied d’une montagne rocheuse d’où sort avec force une source magnifique, formant immédiatement un ruisseau limpide et murmurant, qui fournit a la ville l’eau

dont elle a besoin, et qui se ramifie ensuite en de nombreux ruisseaux secondaires, destines a 1 irrigation des terres. Près de cette source croît un bois de beaux arbres, appelés en arabe charbin, et qui sont une espèce particulière de cèdres. Plusieurs sont superbes et paraissent fort âgés.

Grâce à cette même source, grâce aussi à l’industrie de ses habitants, le territoire d Ehden est admirablement cultivé en vignes, en figuiers et en mûriers. Des champs de douia et de mais y paraissent très-prospères; des légumes de toute sorte y réussissent à merveille.

Sept kilomètres, tout au plus, séparent Ehden de Becharreh. On suit, dans la direction de 1 estsud-est, un sentier qui ondule entre des plantations de mûriers et des champs de doura. Au bout de cinquante minutes de marche, on commence à apercevoir pour la première fois du haut d une colline le bois de cèdres, qui de loin ne semble qu’une simple tache verdoyante, et bientôt on entre sur le territoire de Becharreh, arrosé lui aussi par des sources abondantes, dont quelques-unes forment de belles cascades, et qui fertilisent un sol excellent, que cultivent, du reste, admirablement les populations qui l’habitent.

Becharreh est une bourgade importante qui renferme cinq mille habitants, tous Maronites comme ceux d’Ehden. Elle est environnée vers le nord d’une ceinture de hautes montagnes d où s échappent plusieurs ruisseaux intarissables. La nature fournit donc l’eau d’une main libérale; c’est a l’homme qu’il appartient de faire tourner cette eau, par des travaux intelligents, à la fécondation du sol, et l’homme assurément ne manque pas à ce soin; car partout, à Becharreh, elle est habilement distribuée, au moyen d’innombrables rigoles, aux champs et aux plantations. Si d’un côté cette bourgade est commandée par des montagnes, de l’autre, vers le sud, elle domine, à son tour, en amphithéâtre les pentes très-rapides et très-escarpées du Nahr el-Kadicha, jusqu’aux bords duquel son territoire se prolonge.

Au milieu de Becharreh, qui, à l’époque des Croisades, était désignée sous le nom de Buissera, s’élève une grande tour carrée dont les assises inférieures remontent au moyen âge. La partie supérieure en a été rebâtie et appropriée aux exigences d’une habitation destinée à loger une nombreuse famille. Elle sert, en effet, de résidence au moudir , ou gouverneur actuel de la bourgade, de même qu’ autrefois elle devait être la demeure du seigneur de Buissera. Ce moudir, appelé Badji-Bek, m’a paru très-dévoué à la France. Son frère n’a pas voulu épouser d’autre femme qu’une Française. Les rues sont irrégulières et mal construites, à l’exception d’une seule qu’on nomme le souk 3 ou le marché, parce qu’elle est bordée par de petites boutiques, et qui est un peu mieux bâtie que les autres. Elle est sillonnée dans toute sa longueur par un petit canal où coule constamment une eau fraîche et limpide. Plusieurs églises assez anciennes sont desservies chacune par un ou deux prêtres. Une plus grande, de date toute récente, ne manque pas d’une certaine élégance. Les habitants de Becharreh sont, les uns adonnés aux travaux des champs, les autres à l’industrie et au commerce. De même que ceux d Ehden, ils émigrent presque tous pendant l’hiver, à cause de l’abondance des neiges, pour descendre vers clés villages plus voisins de la mer ou bien à Tripoli.

A un kilomètre à 1 est de Becharreh, après avoir franchi un ruisseau qui forme une belle cascade, on rencontre un petit couvent dédié également à saint Serge, comme celui qui avoisine Ehden, et appelé de même, pour cette raison, Deir Mar-Sarkhis. Adossé à une haute montagne qui dresse verticalement dans les airs sa masse rocheuse qu’on dirait toujours prête à l’écraser, il est précédé d’arbres divers, principalement de chênes verts et de noyers, et est bordé dune allée étroite et oblongue qu’ombrage une belle vigne en berceau et que surmontent de hauts peupliers. Cette plate-forme surplombe elle-même des pentes cultivées en vignes par terrasses nombreuses. Une chapelle creusée

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en grande partie dans le roc, et dont la façade Seule est bâtie, est dédiée à saint Serge. Ce petit couvent, à cause de l’excellente source qui coule auprès, est souvent fréquenté pendant l’été par les voyageurs

Vallée dd Nahr el-Kadicha. — Vue dans le lointain de la Méditerranée et de El-Mina, port de Tripoli.

qui vont visiter les cèdres. Là ils trouvent un accueil toujours empressé de la part d’un bon religieux carme italien, qui le dessert avec un seul Frère. Quelques cellules sont réservées à ceux qui frappent

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à la porte hospitalière de cet humble établissement. C’est une sorte d’oasis sacrée, à l’époque de la belle saison; mais pendant l’hiver, il devient d’un accès presque impossible, les neiges en interdisant l’approche, et le religieux même est obligé de se retirer ailleurs.

En continuant à s’avancer vers l’est et après avoir, par un sentier étroit, gravi et contourné une montagne d’aspect blanchâtre, on longe à sa droite, pendant quelque temps, un profond ravin qui s’entr’ouvre tout à coup un peu plus loin comme un gouffre béant dont on ne s approche qu en tremblant, tant les berges en sont verticales et, parleur profondeur, fascinent à la fois et épouvantent le regard.

Des flancs de ce ravin jaillit une source considérable, c’est celle du Nahr Kadicha, qui, en se précipitant écumante du sein de la montagne , forme immédiatement une superbe cascade dont tous les échos retentissent. Elle gronde avec fureur et se brise en rebondissant de roc en roc, projetant une sorte de poussière ou de nuage argenté qui étincelle aux rayons du soleil. Rien de saisissant comme le spectacle de cette masse cl’eau dont les flots poussent les flots et qui depuis tant de siècles, sans trêve ni repos, s’élance, impétueuse et inépuisable, des entrailles de cet abîme sauvage dont elle ronge les parois.

Deux kilomètres plus loin sont les fameux cèdres, restes d’une antique forêt réduite maintenant à quatre cents arbres au plus. Ils occupent plusieurs petits mamelons qu’on a depuis quelques années entourés d’une enceinte murée, confiée à la surveillance d’un gardien, afin de les soustraire à l’indiscrète avidité des voyageurs et de tous ceux qui voudraient en détacher des branches ou des rameaux. Cette enceinte peut avoir un kilomètre de circonférence; néanmoins, elle ne contient pas tous les cèdres de la forêt; car, en dehors du pourtour qu’elle enferme, un certain nombre de cèdres, dont trois ou quatre sont très-remarquables, s’élèvent encore çà et là.

Par leur altitude au-dessus de la mer, qui est de dix-neuf cent vingt-cinq mètres, les arbres dont il s’agit en ce moment occupent le point extrême et en quelque sorte le sommet du règne végétal. Ils croissent en effet, comme on l’a dit, et se développent dans des proportions gigantesques, là où toute autre végétation expire. Durant tout l’hiver, ils sont inaccessibles et comme relégués par la nature dans une sorte d’asile inviolable, enveloppés qu’ils sont alors d’une telle quantité de neige, au milieu de laquelle plongent leurs troncs immenses, qu’il est absolument impossible d’en approcher. De loin, on est d abord un peu désenchanté; car, à cause de la grande renommée qui les entoure et de 1 idée exagérée que 1 on s est faite de leur majesté et de leur taille colossale, on s’imagine que l’on va voir immédiatement des arbres dont la grosseur prodigieuse et la hauteur extraordinaire dépasseront toutes les dimensions des arbres connus; mais à mesure que l’on s’avance, et surtout quand on peut les contempler de près, quand on les examine à loisir et qu’on mesure leurs vastes troncs, d’où sortent et jaillissent souvent deux ou trois fûts dont chacun serait isolément un arbre magnifique; quand on songe aussi à 1 étendue de leurs branches, on ne peut s’empêcher d’être saisi d’une profonde admiration à la vue de ces augustes patriarches du règne végétal, et l’on comprend parfaitement qu’en raison de leur beauté et des souvenirs qu’ils éveillent dans l’esprit, ils attirent depuis tant de siècles de si nombreux voyageurs, avides d’interroger ces témoins immortels des temps antiques. Parmi ces cèdres, il en est sept qui, parmi leurs compagnons plus jeunes et moins gros, captivent plus particulièrement le regard et l’attention.

L un apres de quatorze mètres de circonférence à sa base; de son tronc s’élancent plusieurs frères jumeaux, qui eux-mêmes sont énormes; un autre mesure dix mètres, d’autres neuf. La hauteur appioximative de ces arbres ne dépasse guère vingt mètres, mais le développement de leurs branches

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horizontales va, pour plusieurs d’entre eux, jusqu’à quarante-huit mètres d’une extrémité à l’autre ; de nombreux visiteurs peuvent donc s’abriter sous leur ombre. L’écorce de ces géants et en même temps de ces Nestors de la forêt est incisée sur beaucoup de points par des milliers de voyageurs qui y ont gravé leurs noms avec la date de leur passage. Que dire du parfum qu’ils exhalent? L’air en est embaumé. Que dire aussi des gémissements harmonieux qu’ils font entendre, lorsque la brise se joue à travers leurs rameaux? Dans la profonde solitude où ils s’élèvent, d’un côté, entre les sommets altiers du Makhmcl, qui, vers l’est, s’arrondit derrière eux en une sorte d’immense amphithéâtre, et de l’autre, vers l’ouest, entre les profondeurs effrayantes du Nahr el-Kadicha, on goûte un charme singulier à prêter l’oreille aux murmures mélancoliques qui s’échappent de leurs branches entrelacées, quand le vent les agite et en tire ces accords puissants que nulle lyre humaine n’égale. Le voyageur qui erre alors silencieux et pensif au milieu de ces vénérables survivants d’un passé depuis longtemps évanoui, croit entendre les plaintes des âges qui ne sont plus et dont ces arbres ont été les contemporains. Les plus vieux d’entre eux, en effet, ont dû assister aux beaux temps de Tyr, de Sidon et de Jérusalem. Ils ont dû voir leurs frères aînés ou leurs pères tomber sous la hache des Sidoniens et des Giblites, pour être transportés jusqu’à la côte par la voie du Nahr el-Kadicha, puis par mer à Jaffa et enfin de Jaffa à la Ville sainte. C’est alors aussi que le voyageur aime à ouvrir la Bible et à relire les principaux passages où il est question de ces arbres remarquables. Les cèdres du Liban, en effet, sont non-seulement vénérables par leur vieillesse extraordinaire, dont ils supportent le poids avec tant de verdeur et de majesté, mais encore ils sont en quelque sorte sacrés, et c’est Dieu lui-même qui les a plantés, dit le Psalmiste (Ps. cm, f 16) :

« Les bois de la campagne seront rassasiés, ainsi que les cèdres du Liban, que le Seigneur a plantés. » Dans un autre psaume, le Roi-prophète, pour nous montrer la force et la puissance de l’Éternel, s’exprime ainsi (Ps. xxvm, f 5) :

« La voix du Seigneur brise les cèdres; elle brise même les cèdres du Liban. »

Ailleurs, David compare le juste au cèdre du Liban, qui se propage facilement (Ps. xci, $ 13) :

« Le juste fleurira comme le palmier; il se multipliera comme le cèdre du Liban. »

Nous savons par le troisième livre des Rois (ch. v) que Salomon envoya un très-grand nombre d ouvriers de ses Etats pour aider ceux de Hiram, roi de Tyr, à lui couper des cèdres dans le Liban , destinés à orner le temple du Seigneur et son propre palais.

Plus tard, lorsqu’au retour de la captivité, le temple, détruit par Nabuchodonosor, fut rebâti par les Juifs qui avaient accompagné Zorobabel, c’est également aux cèdres du Liban qu’ils recoururent pour relever ce monument sacré.

Dans beaucoup d’autres passages, les Livres saints aiment à parler des cèdres, et notamment des cèdres du Liban.

“ Je mettrai le cèdre dans le désert » , dit Isaïe en parlant du Seigneur (ch. XLI, $ 19).

Le même prophète (ch. xiv, jr 8) nous montre les sapins et les cèdres du Liban transportés d’allégresse à la nouvelle de la mort du roi de Babylone :

« Les sapins aussi et les cèdres du Liban se réjouissent de ta ruine; depuis que tu t’es endormi dans le trépas, il ne monte plus personne pour nous couper. »

Dans Ézéchiel, nous lisons (ch. xvn) :

« 22. Ainsi a dit le Seigneur : Je prendrai de la moelle d’un cèdre et je planterai ce rejeton en terre; de ses branches je cueillerai un tendre rameau et je le placerai sur une montagne haute et dominante.

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« 23. Sur une montagne élevée d’Israël je le planterai, et il poussera des branches et il portera des fruits, et il deviendra un cèdre magnifique, et sous ce cèdre habiteront tous les oiseaux du ciel, qui feront leur nid à l’ombre de ses branches. »

Le même prophète, dans un superbe langage, s’exprime ainsi, en comparant le roi d Assyrie à un cèdre du Liban (ch. XXX.) :

« 3. Voyez A s sur ; c’était comme un cèdre sur le Liban, beau en ses branches, répandant au loin l’ombre de son feuillage, sublime en sa hauteur et élevant sa cime entre ses rameaux touffus.

« 4. Les eaux l’avaient nourri, l’abîme l’avait fait croître; des fleuves coulaient autour de ses racines, et de là partaient des ruisseaux qui allaient arroser tous les arbres de la campagne.

« 5. Aussi il s’était élevé au-dessus de tous les autres arbres; ses rameaux s étaient multipliés, et ses branches s’étendaient au loin, vivifiées par les grandes eaux.

« G. Tous les oiseaux du ciel faisaient leurs nids dans ses rameaux, et tous les animaux des champs déposaient leurs petits sous son feuillage; à son ombre habitaient des peuples nombreux.

« 10. C’est pourquoi Jéhovah, le Seigneur, a dit : Parce qu’il s’est enorgueilli de sa hauteur, parce qu’il a élevé sa cime au-dessus de ses rameaux touffus, et que son cœur s est enflé de son élévation ,

« 11. Je l’ai livré aux mains de la plus puissante des nations et à tous ses caprices; je 1 ai rejeté à cause de son impiété.

« 12. Et des étrangers, les plus violents de tous les peuples, le couperont et le renverseront sur les montagnes. Ses rameaux tomberont dans toutes les vallées, et ses branches seront brisées dans tous les ravins; tous les peuples se retireront de son ombre et l’abandonneront. »

Si la forêt dont nous parlons en ce moment n’est plus qu’un triste, reste de ce qu’elle était autrefois, il faut se rappeler les paroles des prophètes qui ont annoncé l’humiliation du Liban dans la disparition de ses cèdres, soit coupés, soit brûlés. Qui n’a lu, par exemple, ces versets de Zacharie (ch. xi) :

« 1. Ouvre tes portes, ô Liban, et que la flammé dévore tes cèdres.

« 2. Hurle, ô sapin, parce que le cèdre est tombé! »

On peut appliquer également à cette même forêt cet autre verset d’Isaïe (ch. x, jf 19) :

« Le nombre des arbres de cette forêt échappés à la flamme sera si pelit, qu’on pourra les compter, et qu’un enfant sera capable d’en écrire le chiffre. »

D’autres forêts de cèdres existent dans le Liban; mais les cèdres des environs de Bccharreh sont les seuls qui portent en arabe le nom de arz, identique avec l’hébreu erez. Les autres cèdres que j’ai visités dans d’autres parties du Liban s’appellent soit charbin, soit ebheul, et forment des espèces différentes.

Si l’on veut jouir d’un admirable coup d’œil, il faut gravir le sentier qui des cèdres conduit à Ain-Ata, en serpentant le long des flancs du Maklnnel, la plus haute montagne du Liban, et dont la cime la plus élevée atteint trois mille soixante-trois mètres au-dessus de la mer. Quand on est parvenu au point culminant du sentier, à 1 endroit où il commence à redescendre vers l’est les pentes opposées de la montagne, on aperçoit d un côté, au bas de la montée, les petites collines où s’élèvent les cèdres, qui de là ressemblent à de simples broussailles tapissant et verdissant le sol; plus loin blanchissent les maisons de Becharreh, plus loin encore celles d’Ehden. L’œil suit de montagne en montagne, de village en village, les immenses replis du Nahr Kadicha aux flancs escarpés, au lit profond, aux eaux écumantes, aux cascades multipliées, aux anciennes grottes d’anachorètes creusées

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dans des parois rocheuses presque verticales, aux nombreux couvents échelonnés le long de ses

bords; enfin à l’horizon apparaît la Méditerranée; elle fait miroiter la nappe bleue de ses flots qui resplendissent sous les rayons du soleil et sous la voûte azurée d’un ciel sans nuages. De

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l’autre côté, on embrasse une grande partie de la Bekaa et de la vaste chaîne de 1 Anti-Liban.

Mais redescendons de cet observatoire sublime, et allons visiter et saluer à Dim an le vénérable patriarche des Maronites. Après avoir franchi, au sud des cèdres, sur un petit pont, le Nahr Kadicha, nous côtoyons quelque temps vers l’ouest, sur sa rive méridionale, ce même torrent, en laissant à notre gauche le village de Bekerkacha, puis à notre droite celui de Bezaoun. Dans le fond du Nahr on distingue le couvent de Saint-Élisée, près duquel de nombreuses grottes taillées dans le roc ont été jadis habitées par des anachorètes; l’une, entre autres, a été sanctifiée par la présence cl’un saint religieux , M. de Chasteuil, dont j’ai déjà fait mention.

Nous traversons ensuite Hasroun, célèbre par la beauté de ses femmes et par l’industrieuse activité de [ses habitants. Les maisons bordent les profondeurs du Nahr Kadicha. De vieux et gigantesques noyers, de belles plantations de mûriers et de vignes, au milieu desquelles circulent des eaux abondantes, l’environnent. Iïasroun est la patrie du docte prélat Assemani, l’un des plus célèbres orientalistes du commencement du dix-huitième siècle, qui vécut longtemps à la cour de Rome comme bibliothécaire du Vatican, et qui fut chargé, en 1736, de présider, avec le titre de légat du pape Clément XII, le synode de Loueizeh, dans le Liban, synode qui mit fin à plusieurs abus qui s’étaient glissés dans le clergé maronite.

A trois kilomètres à l’ouest de Hasroun, où habitent encore quelques membres appartenant à la famille de Mgr Assemani, on rencontre le monastère de Diman, appelé aussi Bdiman, mot qui est pour Beit-Diman. Ce monastère, qui pendant l’été sert de résidence au patriarche des Maronites, est entouré de plantations de mûriers très-bien soignées. Lui-même est fort modeste d’apparence. Toutes les pièces, même celle qui sert de divan, respirent la plus grande simplicité. Aucun luxe, aucun meuble de prix, mais seulement une bibliothèque ecclésiastique , tant arabe que latine, assez bien montée.

Mgr Pierre-Paul Masaad, c’est le nom du patriarche actuel, est un vieillard de soixante-dixsept ans, petit de taille; sur sa figure maigre et ascétique une grande bonté est empreinte; en même temps, son regard fin et pénétrant dénote en lui un homme d’une valeur peu commune. Il passe pour le personnage du Liban le plus instruit et le plus au fait des hommes et des choses de sa nation, qu il gouverne spirituellement depuis vingt-six ans avec beaucoup de sagesse et de prudence. Comme il a connu intimement dans sa jeunesse l’émir Béchir, qu’il a été mêlé à un grand nombre d événements, soit politiques, soit religieux , et qu’il est doué, en outre, d’une mémoire prodigieuse, il renferme dans son esprit une foule de souvenirs qui donnent un charme tout particulier à sa conversation. En causant avec lui, on croit entendre le Liban lui-même personnifié dans son auguste personne. Le jour où je lui demandai audience, il m’accueillit avec la plus grande bienveillance, m’invita à partager son frugal repas et passa la soirée entière à m’interroger sur la France , et à me parler, à son tour, du Liban. Très-attaché à notre pays, il en connaît bien l’histoire et, du fond de sa cellule, suit attentivement la marche de tous les principaux événements qui s’accomplissent en Europe et surtout dans notre patrie, qui est, me disait-il, la sienne aussi, attendu que les Maronites se regardent comme les frères cl’Orient des Français et considèrent leur pays comme une petite France, saluant de loin avec amour sa grande sœur occidentale qui est en même temps sa fidèle protectrice.

Je trouvai auprès de lui plusieurs évêques et deux grands vicaires très-instruits qui me donnèrent des détails précieux sur le clergé maronite. Ils m’apprirent' que sitôt qu’un patriarche mourait, les archevêques et évêques du Liban se réunissaient en synode pour lui choisir un successeur, et celui

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qui était désigné par leurs votes était proposé au Pape pour recevoir de Sa Sainteté le pallium et sa confirmation. C’est ainsi que se maintiennent constamment les liens qui rattachent les Maronites à la Papauté, et qu’ils se reconnaissent toujours comme les humbles et dévoués enfants de l’Église latine.

Les patriarches résidaient autrefois dans un autre couvent situé à une heure et demie de là , vers le nord-ouest, dans les profondeurs du Nahr Kadicha. On l’appelle Deir Kanoubin. Ce couvent, désigné autrefois sous le nom de Cœnobion (la communauté), d’où l’arabe Kanoubin , fut fondé, dit -on, par Théodose le Grand. C’est, par conséquent, l’un des monastères les plus anciens et, par cela même, les plus célèbres du mont Liban. Pour l’atteindre, il faut descendre très-péniblement pendant près de trois quarts d’heure, une fois qu’on est arrivé aux bords supérieurs du Nahr Kadicha, les flancs extrêmement abrupts de ce ravin. Le sentier est en certains endroits pratiqué dans le roc et fort glissant. Avant de parvenir au couvent, on passe devant une petite chapelle creusée dans la roche vive et dédiée à sainte Marine; elle est ombragée par deux vieux chênes verts.

Près de cet oratoire est un charnier qui contient beaucoup d’ossements provenant des religieux morts à Kanoubin. Cette chapelle est la cellule où, pendant de longues années, avait vécu, dans les exercices de la plus austère pénitence et en expiation d’une faute qu’elle n’avait pas commise, la sainte qui lui a laissé son nom, et avec son nom l’odeur de ses vertus. Son père l’aimait tendrement. Néanmoins, après la mort de sa femme, il voulut renoncer au monde et se consacrer entièrement à Dieu. Il abandonna donc la petite Marine, son unique enfant, et la confia à l’un de ses parents; puis il se retira au monastère de Kanoubin. Là, poursuivi par le souvenir de sa fille, il tomba dans un profond abattement. Sa douleur augmentant tous les jours, le Père supérieur s’en aperçut et lui dit : « Qu’avez-vous, mon frère, pour être si triste? » Alors il se mit à sangloter, et tombant aux pieds de l’abbé, il lui dit : « Père, j’avais chez moi un fils que j’ai laissé tout petit; c’est le souvenir de mon cher enfant qui cause mon chagrin. » — « Si vous aimez tant votre fils, lui répondit l’abbé, amenez-le ici, et il demeurera avec nous. » Cet homme se bâta d’aller chercher sa fille, dont il cacha le sexe sous un vêtement trompeur, et qu’il appela Marin, au lieu de Marine. Elle vécut ainsi plusieurs années avec son père, donnant l’exemple de la plus grande piété. Quand il mourut, elle resta seule dans la cellule qu’il occupait, continuant à mener la vie la plus austère et la plus irréprochable. Toutefois, Dieu permit qu’elle fût en butte à la calomnie, et une fille du voisinage ayant accusé le frère Marin de l’avoir séduite, elle ne voulut pas, par humilité, se disculper de la faute qu’on lui imputait, et fut condamnée à vivre de la vie la plus dure et la plus humiliante dans la grotte où l’on vénère encore sa mémoire. Sa mort révéla à la fois et son sexe et son innocence. Selon d’autres historiens de sa vie , les faits que je viens de raconter sommairement se seraient passés en Égypte , dans un autre monastère, par conséquent, que celui de Kanoubin; mais les Maronites revendiquent pour eux l’honneur d’avoir cette sainte pour compatriote; dans tous les cas, ils vénèrent sa mémoire dans la grotte que je viens de signaler.

A quelques pas de là est le couvent de Kanoubin. Il est en partie creusé dans le roc, notamment plusieurs magasins voûtés et la chapelle où reposent les corps d’un certain nombre de patriarches. Les cellules sont très-pauvres et fort tristes, et ressemblent, aux chambres d’une véritable prison, tant elles sont peu éclairées. Là cependant ont résidé autrefois pendant l’été beaucoup de patriarches maronites; là, malgré la difficulté énorme des chemins, ont été tenus plusieurs synodes; là venaient sans cesse les archevêques, les évêques et les supérieurs des nombreux couvents du Liban pour consulter leur chef spirituel et recevoir de lui des ordres ou des conseils. Mais depuis que Dirnan

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est devenu la résidence des patriarches, le monastère de Kanoubin est tombé dans l’abandon et dans l’isolement, et je n’y ai plus trouvé qu’un seul Père avec deux Frères, et quelques domestiques occupés à la culture cle la terre.

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