MU INES ME CES
CËSARÉE.
Jacques de Vitry s’exprime ainsi ( Gesla Dei per Francos, p. 1103) :
« Influvio autem ]\ilt plusquam alto invenuintur crococlili... in flumine autem Cœsareæ Palœstinœ similiter habitant. »
Nous lisons de même dans Winisauf ( Itinerarium regis Ànglorum Richardi, lib. II, cap. xiv) : « Pervertit exercitus itsc/ue Cœsaream... fixis ibidem (entoriis, pernoctabat gens nostra jaxta fluvium civitatis proximum, cpii vocabatur fluvins Crocodilorum, eo cpiod crocodili duos milites devor avérant tbi balneantes. » Ce nom de fleuve des Crocodiles, donné au fleuve de Césarée, était, à la vérité, beaucoup plus ancien que ne le prétend Winisauf, puisque Pline, comme nous l’avons vu, le désigne déjà sous cette appellation; mais la mort de ces deux soldats dévorés dans les eaux du Nahr Zerka par des crocodiles, au moment où ils s’y baignaient, n’est nullement un fait à révoquer en doute, comme quelques critiques ont été tentés de le faire.
Sur la rive gauche du Nahr Zerka s’élève un monticule sablonneux qui, du côté de la mer, est bordé de îochers et de récifs. Sur le point culminant de cette petite colline on remarque, au milieu des broussailles, les arasements d’une tour, et près de là un fragment de mosaïque. Ailleurs, les débris d’autres constructions émergent au-dessus du sable. Ce sont là probablement les seuls restes encore visibles de la petite ville des Crocodiles, signalée sur cette côte par Strabon et par Pline, et qui déjà de leui temps n existait plus qu à l’état de simple souvenir. Que si l’on objecte que le monticule en question n’a jamais pu servir d’assiette à une ville, quelque petite qu’elle fût, étant trop peu considérable pour cela, je répondrai que, avant que la Tour de Straton devînt la ville de Césarée, et avant la construction de 1 aqueduc dont je parlerai tout à l’heure, la ville de Crocodilopolis pouvait s’étendre à 1 est et au sud du monticule, et que ses ruines auront probablement été employées comme matériaux de construction pour bâtir cet aqueduc.
CÉSARÉE
Après avoir quitté les ruines ou plutôt l’emplacement de Crocodilopolis, vulgairement connue aujourd’hui sous le nom de Kharbet Tantour, nous longeons, à notre gauche, les restes d’un ancien aqueduc. Il paraît de construction romaine et remonte, selon toute apparence, à Ilérode. Les arches qui le soutenaient sont presque entièrement ensevelies sous le sable, et l’on distingue seulement, çà et là, la partie supérieure du canal qui le surmontait et où coulait l’eau. Quelques-unes néanmoins sont encore un peu visibles; elles sont cintrées et construites en magnifiques pierres de taille. Au-dessus règne une corniche, couronnée elle-même par le canal dont j’ai parlé. Quand cette belle ligne d’aqueduc n’était point envahie, comme elle l’est maintenant, par la masse énorme de sable sous laquelle elle est comme ensevelie, elle devait orner singulièrement la route septentrionale conduisant, le long de la côte, à Césarée. Après quarante-cinq minutes de marche, nous faisons halte, au milieu des ruines de Kaisariéh, dans l’enceinte réduite de la Césarée du moyen âge.
Cette enceinte, relevée pour la dernière fois par saint Louis, est à peu près telle que l’ont laissée Bibars ben-Dokdar, qui la renversa en 1265, et Khalil el-Achraf, qui acheva de la détruire en 1291. Le sommet du rempart et des tours a été démoli, et de nombreuses brèches ont été pratiquées en beaucoup d’endroits. Néanmoins, la configuration généralede l’enceinte est encore très-bien conservée. Elle forme un parallélogramme irrégulier du côté de la mer, dont elle suit les contours, et mesure
PALESTINE OCCIDENTALE ET MÉRIDIONALE
cinq cents mètres de long du nord au sud, sur une largeur moyenne de trois cents mètres de 1 est à l’ouest. L’épaisseur des murs est de deux mètres dans leur partie supérieure, car ils sont plus larges à leur base, qui s’enfonce en talus dans le sol. Ils avaient été construits avec des pierres de moyenne grandeur, mais régulièrement agencées entre elles. De distance en distance s élevaient des tours longues de onze mètres sur neuf de large; elles étaient à deux étages et reliées les unes aux auties au moyen d’une sorte de corridor étroit ménagé dans l’épaisseur du talus et courant le long des courtines. On compte encore dix de ces tours sur la; face orientale, trois sur la face septentrionale et quatre sur la face méridionale. Vers la mer, il ne subsiste plus guère que les arasements des remparts, trois portes donnaient entrée dans la ville du côté de la terre, et une quatrième la mettait en communication avec le port. Des fossés, larges d’une quinzaine de mètres et munis d’escarpe et de contrescarpe, régnaient autour de cette enceinte. Vers le sud-ouest, une langue de terre rocheuse s’avance dans la mer et sépare deux anses dont celle du sud Rouvrait devant un faubourg, à l’époque des Croisades, et celle du nord servait de port à la cité proprement dite. Cette langue de terre était comme un môle naturel qu’Hérode agrandit ensuite. Nous savons, en effet, par l’historien Josèphe, que ce monarque entreprit d’immenses travaux pour créer en cet endroit un port sûr et vaste, qui pût rivaliser avec le Pirée et même le surpasser. Voici comment il s’exprime à ce sujet ( Guerre des Juifs, liv. I, ch. xxi , § 5 et suivants) :
« H érode ayant remarqué que parmi les villes maritimes il y en avait une appelée Tour de Straton, qui était, à la vérité, tombée dans un état misérable, mais qui, par l’avantage de sa position, était susceptible de se prêter aux plans magnifiques qu’il méditait, la reconstruisit tout entière en pierre blanche et l’orna de palais superbes. Depuis Dora jusqu’à Joppé, entre lesquelles est située cette ville, la côte était entièrement dépourvue de ports, au point que tous ceux qui naviguaient le long de la Phénicie en se dirigeant vers l’Égypte étaient contraints de mouiller en haute mer, tant ils redoutaient les menaces de l’Africus, dont le souffle même, quand il est peu violent, soulève tellement les vagues entre les rochers, que la mer, par le ressac des lames qui reviennent sur elles-mêmes, est au loin agitée avec fureur. Mais le roi, par ses dépenses et par ses efforts généreux, triompha de la nature et créa un port plus grand que celui du Pirée, et, dans les enfoncements de ce port, d’autres
mouillages profonds pour les navires . Après avoir mesuré l’espace qu’il voulait lui donner, il fit
jeter dans la mer, à la profondeur de vingt brasses, des pierres dont la plupart avaient cinquante pieds de long et dix de large; quelques-unes étaient encore plus considérables. Quand il eut comblé l’abîme, il éleva, dans une largeur de deux cents pieds, un mur qui surgissait au-dessus de la mer. Les cent premiers pieds de cette digue étaient destinés à briser les vagues, d’où lui venait le nom d’avant-môle; le reste formait le soubassement du mur en pierre qui courait autour du port. Ce mur était flanqué par intervalles de très-grandes tours, parmi lesquelles la plus belle et la plus importante s’appelait Drusia, du nom de Drusus, beau-fils de l’empereur. De nombreux magasins voûtés servaient d’abri à ceux qui abordaient... L’entrée du port était tournée vers le septentrion. Des deux côtés de cette entrée, on remarquait trois colosses soutenus sur des colonnes. » Décrivons maintenant ce port tel qu’il existe aujourd’hui. Le môle méridional, en grande partie détruit, garde encore des vestiges considérables de la forteresse que les Croisés y avaient bâtie et qui succédait, sans doute, à un château fort musulman, construit, selon toute apparence, sur les ruines de la tour de Drusus, qui elle-même avait peut-être remplacé celle de Straton. Quoi qu’il en soit, les assises inférieures de cette forteresse consistent en gros blocs, la plupart taillés en bossage. De nombreuses colonnes antiques en granit gris, en granit rose et en marbre, faisant une légère saillie au dehors, ont été engagées comme pièces
de soutènement dans le corps de la maçonnerie. Elles devaient orner autrefois, à l’époque d’Hérode, des temples ou des palais. En 1854 et en 18G3, j’avais encore admiré les restes d’une belle salle ogivale; mais depuis elle a etc presque entièrement démolie, et d’énormes pans de murs renversés gisent, à droite et à gauche, dans les flots. Vers l’ouest, sous les constructions du moyen âge, on distingue les arasements de trois chambres contiguës, pavées en mosaïque, qui datent vraisemblablement de l’époque hérodienne. A l’est, le promontoire que couronnait le château fort dont je viens de parler, était isolé de la terre ferme par un fossé large de vingt-cinq pas et bordé à l’orient par une puissante chaussée. Ce fossé, actuellement aux trois quarts comblé, était un véritable canal où l’eau de la mer pénétrait, et qui devait mettre en communication le port proprement dit avec l’anse située plus au sud.
La deuxième jetée, celle du nord, est complètement détruite; sur l’emplacement qu’elle occupait, on aperçoit une quantité prodigieuse de colonnes de granit couchées au milieu des flots. Quant aux colosses qui ornaient l’entrée du port, ils sont depuis longtemps ou transportés ailleurs ou engloutis au fond de la mer.
Autour de ce bassin, quelques dalles, encore en place çà et là, sont les vestiges du beau quai servant de promenade dont il est question dans Josèphe. Les abris voûtés mentionnés par le même écrivain ont été presque complètement rasés. •
Que si maintenant nous parcourons l’intérieur de l’enceinte du moyen âge au milieu des chardons, des broussailles et des hautes herbes épineuses qui partout hérissent le sol, nous heurtons à chaque pas des matériaux accumulés en tas ou dispersés, provenant de maisons ou d’édifices démolis. 11 ne faut même s’avancer qu’avec précaution, et en sondant préalablement le terrain, à travers ce fourré épais; car on y a pratiqué d’innombrables excavations pour en extraire, comme d’une carrière, des pierres, des morceaux de marbre et des colonnes. Saufles beaux canaux souterrains signalés par Josèphe, les autres constructions dues à IJérode ont sans doute disparu depuis des siècles pour faire place à des constructions musulmanes, lors de la conquête de la Palestine par les Arabes; celles-ci, à leur tour, à l’époque des Croisades, ont subi des remaniements considérables, à cause des dévastations que la guerre a fait alors éprouver à la ville; enfin, les restaurations elles-mêmes exécutées par les Croisés ont été, à deux reprises différentes, ravagées par les musulmans redevenus les^ maîtres du pays. Pour mettre le comble à tant de bouleversements successifs, l’intérieur de cette enceinte abandonnée est regardé comme une véritable mine de matériaux de toute sorte, où l’on vient en puiser constamment. La seule ruine un peu importante qui se dresse en partie debout est celle d’une église tournée de l’ouest à l’est. Elle mesurait soixante-dix pas de long sur vingt-huit de large; sa façade occidentale était soutenue par quatre contre-forts qui existent encore. De ses trois nefs complètement renversées, il ne reste plus qu’un amas confus de décombres. Les assises inférieures de ses trois absides semi-circulaires sont, au contraire, presque toutes en place; sous les nefs règne une crypte voûtée en plein cintre, qui paraît antérieure à l’église.
Celle-ci offre dans sa construction les mêmes . caractères que l’enceinte. Par la position qu’elle occupe en face du port sur un monticule, elle est située, selon toute apparence, sur le même emplacement que le magnifique temple élevé en l’honneur d’Auguste par Hérode, et où l’on admirait deux colosses, l’un, celui d’Auguste, comparable, dit Josèphe, au Jupiter d’Olympie, et l’autre, celui de Rome, à la Junon d’Argos. Lorsque Césarée embrassa la religion chrétienne, il est à croire que ce temple fut détruit pour faire place à une église, ou bien fut conservé à la religion nouvelle et devint la cathédrale de la ville. A l’époque de la première Croisade, là s’élevait la principale mosquée de Césarée, et
lorsque, en 1101, cette place tomba au pouvoir de Baudoin Ier, roi de Jérusalem, les vainqueurs y massacrèrent une multitude immense de musulmans qui s’y étaient réfugiés. De mosquée mahométane, cet édifice, après la prise de Césarée par les Croisés, redevint ce qu’il avait été sans doute avant la conquête arabe, c’est-à-dire une église métropolitaine. Quant aux autres édifices de la Césarée latine, telle que les Croisés l’avaient faite, ils ont été la plupart tellement détruits, qu’il est difficile de les décrire.
Eu dehors de 1 enceinte du moyen âge, les ruines que l’on rencontre étaient renfermées dans l’enceinte antique. Celle-ci décrivait une ligne demi-circulaire autour du port et des petites baies qui l’avoisinent, et les arasements qui en subsistent et que l’on peut suivre sur beaucoup de points prouvent que l’ enceinte des Croisades ne comprenait qu’une faible partie de la cité ancienne.
Sortons d’abord de la ville du moyen âge par la porte du sud, encore debout, ainsi que l’étage inférieur des deux tours qui la flanquaient. Après avoir passé devant une première anse, en observe à gauche, sur les pentes demi-circulaires d’une colline, les vestiges d’un théâtre, dont tous les gradins ont disparu. Une dizaine de fûts de colonnes en granit rose gisent près de l’endroit où était la scène.
CÉSARÉE
En continuant à s’avancer vers le sud , on laisse à sa droite une seconde anse peu considérable, et à sa gauche les débris d’une tour sur une colline. Cette tour semble avoir appartenu a
Tour et cuateau de Césarée.
la ligne méridionale de l’enceinte antique qui s’élevait à un kilomètre environ de celle du moyen âge, sur une chaîne de monticules sablonneux, aujourd’hui couverte de lentisques , dont les