‹ La terre sainteChapitre 62 sur 128 · QA · texte numérisé non relu

QA

PALESTINE OCCIDENTALE ET MÉRIDIONALE

de détruire la ville, et prit part lui-même, avec ses soldats et ses émirs, à cette oeuvre de destruction.

En 1291, le sultan Klialil Malek-Achraf acheva de renverser Gésarée de fond en comble, et déjà au temps d’Aboulfeda, c’est-à-dire au commencement du quatorzième siècle, elle était déserte et ne présentait plus qu’une immense ruine. De nos jours, ses débris, comme ceux d’Atlith, de Dora et d’Arsouf, disparaissent graduellement et sont dispersés ailleurs, pour servir de matériaux de construction.

DE CÉSÀRÉE A JAFFA

Au bout de trois quarts d’heure de marche au sud de Kaisariéh, on rencontre un petit fleuve qui, non loin de son embouchure dans la mer, forme un étang dont les rives sont couvertes de joncs et de roseaux. C’est près de cet étang que, venant de Ptolémaïs pour gagner Jaffa, en suivant le bord de la mer, une partie de l’armée chrétienne de la première expédition dressa ses tentes. Raymond d’ Agiles nous apprend que, lorsque les Croisés étaient campés en cet endroit, une colombe, mortellement blessée par un épervier, vint à tomber au milieu d’eux. L’évêque d’Apt, l’ayant ramassée, s’aperçut qu’elle portait la lettre suivante :

« L’émir d’Acre à celui de Césarée.

« Une race de chiens vient de traverser mon territoire ; c’est une nation sotte, turbulente et sans ordre, à laquelle tu dois t’efforcer de nuire et par toi et par les autres, autant que tu aimes la loi; si tu le veux, tu le pourras. Mande ceci aux autres villes et aux châteaux forts. »

Cette lettre, communiquée aux princes et à l’armée, montra à tous, ajoute Raymond d’Agiles, combien Dieu protégeait les chrétiens, puisqu’il ne permettait point aux oiseaux du ciel de traverser les airs pour leur porter préjudice, mais s’en servait, au contraire, pour leur révéler les secrets de leurs ennemis.

En ce même lieu, quatre-vingt-dix ans plus tard, Richard Cœur de lion, après avoir reconquis Ptolémaïs et marchant le long de la côte, vers Jaffa, donna quelque repos à ses troupes. Elles campèrent deux jours auprès du Jluvius Mortuus (fleuve Mort). Cette dénomination, donnée par les Croisés au petit fleuve qui nous occupe en ce moment, provenait sans doute de ce que son eau, comme celle d’un marais, est stagnante et paraît à peine couler, surtout près de son embouchure.

En continuant à cheminer vers le sud, le long de la côte, l’espace de neuf kilomètres, on a à franchir un autre petit fleuve, appelé Na.hr Abou Zabourah , et dont les eaux sont légèrement salées; voilà pourquoi les Croisés l’ont désigné sous le nom de flumen Salsum. Richard Cœur de lion, dans sa route de Césarée à Jaffa, campa près de ses rives. A une faible distance au nord de son embouchure, deux petits promontoires déterminent un port peu considérable, près duquel on remarque quelques traces de constructions antiques.

Au delà du Nalir Abou Zabourah, le rivage déjà étroit se resserre davantage encore entre la mer d’un côté et une longue ligne de falaises rocheuses de l’autre. A l’est de cette ligne s’étend la fertile plaine de Saron, qui est cultivée en blé ou recouverte d’une forêt de chênes clair-semés qui croissent sur un terrain rougeâtre et sablonneux. Ils appartiennent presque tous à l’espèce que les botanistes désignent sous le nom de Quercus cerris et de Querciis crinita. Les feuilles en sont plus lisses et moins dentelées que celles de nos chênes communs; elles sont chargées de ces tubercules appelés noix de

galle; la capsule des glands est généralement d’une grande dimension. La tige de la plupart de ces arbres est noueuse et d’une venue peu droite. Quelques-uns atteignent une dizaine de mètres de hauteur, mais beaucoup d’autres sont plus petits et ne s’élèvent guère au-dessus de la taille de hautes broussailles. Cette foret est le reste de celle qui, à l’époque des Croisades, est nommée forêt d’Arsouf, parce qu’elle se prolongeait vers le sud jusque dans les environs de cette ville.

Nous laissons à notre gauche le petit village de Oumm Khaled, et à neuf kilomètres plus au sud, nous franchissons le Nahr el-Falek (le fleuve de la Coupure). Il sort d’un étang appelé Basset el-Falek ('le bassin de la Coupure), parce qu’une entaille longue de quarante mètres sur vingt-quatre de large a été jadis pratiquée à travers un monticule rocheux qui, du côté de l’ouest, domine l’étang d’une hauteur de vingt mètres. Ce monticule lui barrait autrefois toute issue vers la mer, ainsi qu’au Nahr el-Falek, lequel, venant de l’est, traverse l’étang et, par la coupure artificielle qui lui a valu son nom, se jette à la mer depuis lors. Primitivement ses eaux se perdaient dans ce grand bassin qui, ne pouvant lui-même auparavant décharger son trop-plein dans la Méditerranée, devait, à certains moments de l’année, inonder au loin la plaine. Il est donc à croire que la tranchée destinée à remédier à ce grave inconvénient remonte à une haute antiquité, quand le pays était le plus habité et le mieux cultivé. Cet étang est couvert en grande partie d’un fourré de roseaux gigantesques au milieu desquels se jouent librement, sans être jamais inquiétées par l’homme, des nuées d’oiseaux; une multitude de nénufars y étendent aussi de tous côtés leurs larges feuilles, qui tapissent la surface des eaux et émaillent de leurs belles fleurs ce parterre humide. De petits crocodiles y vivent, dit-on, comme dans le Nahr Zerka et dans le Nahr Kaisariéh ; ses bords sont fréquentés par un grand nombre de sangliers.

Le Nahr el-Falek est appelé par les historiens chrétiens des Croisades Rochetailie (la floche taillée), ce qui est la traduction de la dénomination arabe, laquelle, nous l’avons dit, signifie la fente } la coupure et n’est peut-être elle-même que la reproduction d’un nom plus ancien, soit hébraïque, soit chananéen, si le canal creusé à travers la colline pour ouvrir une issue vers la mer à l’étang et au fleuve date d’une époque aussi reculée.

Il est question de ce fleuve dans Winisauf, lors de la marche victorieuse de Richard Cœur de lion, de Ptolémaïs à Jaffa, le long de la côte. Les troupes de ce prince, au sortir de la forêt qui s’étendait au nord de ce cours d’eau, dressèrent leurs tentes dans une plaine, sur les bords d’un fleuve appelé vulgairement, dit l’historien, Rochetailie. Ce même fleuve est appelé par Boha eddin Nahr el-Kassab (le fleuve du Roseau). Dans l’antiquité, il portait très-probablement en hébreu le nom de Nahal Kanah, en latin Vallis Arundineti , simple traduction du mot hébreu Kanah, de même que la dénomination arabe el-Kassab, qui signifie pareillement roseau.

Ce cours d’eau, comme nous l’apprenons par la Bible, aboutissait à la Méditerranée et formait l’une des limites entre la tribu de Manassé au nord et celle d’Épliraïm au sud.

C’est au sud de ce fleuve, dans l’espace qui le sépare d’Arsouf, qu’eut lieu la célèbre bataille de ce nom dans laquelle cent mille chrétiens eurent à combattre contre trois cent mille musulmans et les repoussèrent. Richard Cœur de lion y fit des prodiges de valeur, et Saladin, son rival, malgré toute son habileté et tout son courage, malgré aussi la grande supériorité numérique de ses troupes, ne put arrêter la marche victorieuse des Latins.

Sept kilomètres environ séparent l’embouchure du Nahr el-Falek des ruines d’Arsouf. La ville dont elles offrent les débris était jadis entourée d’un mur très-épais, flanqué de tours et construit avec des pierres de dimensions moyennes, mais très-régulièrement taillées et agencées entre elles. Du côté qui regarde la mer, elle était en outre protégée par des falaises rocheuses, d’un accès très-difficile.

comble, et qu’on y a puisé comme dans une carrière. Presque nulle trace de monuments et de maisons n’est reconnaissable : tout a disparu, à l’exception des substructions de trois ou quatre édifices privés ou publics. De hautes herbes et des broussailles envahissent de plus en plus le sol. Au centre de la ville s’élevait une puissante forteresse sur un monticule isolé, surplombant d’un côté la mer, et séparé de tous les autres côtés du reste de la cité par un ravin naturel qui a dû être ensuite creusé davantage et régularisé par la main de l’homme. Cette citadelle, ainsi défendue, vers l’ouest, par l’escarpement et la hauteur considérable des falaises sur le bord desquelles elle était assise, et, vers les autres points cardinaux, par le fossé, à la fois naturel et artificiel, dont je viens de parler, avait en outre pour la protéger une double enceinte dont il subsiste encore des débris importants. Des pans de murs gigantesques, d’une épaisseur extraordinaire, formant en quelque sorte un tout compacte à cause de la ténacité du ciment qui unit les pierres entre elles, gisent çà et là renversés, tant du côté de la terre que de celui de la mer, précipités en cet endroit le long de la pente abrupte des falaises, soit par l’effet de la sape, soit par suite d’un tremblement de terre. Quant aux bâtiments intérieurs destinés à loger le commandant de la citadelle et la garnison qui y était casernée, ils sont complètement détruits.

Un fossé large de quatorze pas et dont la profondeur ne peut plus être déterminée maintenant, à cause des amas de pierres et de terre qui l’ont en partie comblé, régnait tout autour des remparts. Il était lui-même muni d’un mur d’escarpe et de contrescarpe, aujourd’hui presque entièrement détruit, mais dont on reconnaît les vestiges sur plusieurs points. Cette enceinte formait un arc elliptique et était percée de quatre portes, dont l’emplacement de deux seules est encore reconnaissable.

En pénétrant dans l’intérieur de la place, on s’aperçoit aussitôt qu’elle a été bouleversée de fond en

DE CÉSAHÉK A JAFFA.

Cette forteresse communiquait, vers l’est, avec la ville, par une chaussée qui traversait le fossé que j ai mentionné. Vers l’ouest, on descendait de là au port militaire, au moyen d’un long escalier dérobé, recouvert d’une voûte inclinée, qui existe encore en partie sur les flancs escarpés des falaises. Ce port, de dimension fort restreinte et aujourd’hui en partie comblé, était protégé, au nord et au sud, par deux môles, que défendait à leur extrémité une tour dont on distingue à peine quelques débris. Au sud de ce bassin que j’appelle le port militaire, parce qu’il était immédiatement commandé par la forteresse

Od*lï de N e n y Yamis, p h è s de Kefr Sara.

au-dessous de laquelle il est situé, s’arrondit une anse naturelle, qui ne semble pas avoir été munie de môles, et qui a dû servir de port marchand.

Les ruines que je viens de décrire sont désignées par les Arabes sous le nom de Kharbet Arsoaf, nom que l’on retrouve pareillement dans les écrivains musulmans du moyen âge, et qui peut-être est la dénomination antique que portait cette ville avant de s’appeler Apollonia. Du reste, l’histoire ancienne de cette cité maritime nous est complètement inconnue. Nous savons seulement qu’elle avait été renversée avant le gouvernement de Gabinius en Syrie, puisque Josèphe la mentionne au nombre des villes qui furent rétablies et réhabitées par l’ordre de ce proconsul romain, l’an 57 avant Jésus- Christ.

A l’époque des Croisades, elle avait perdu son appellation grecque d’ Apollonia, et les historiens de ces guerres sacrées ne la désignent plus que sous le nom d’Arsouf, Arzuffum, Arsur et Assur, formes plus ou moins altérées, selon toute apparence, du nom primitif qu elle portait avant la conquête des Séleucides et le changement de dénomination qu’elle subit alors, comme tant d’autres villes de la Syrie et de la Palestine.

PALESTINE OCCIDENTALE ET MÉRIDIONALE

Au commencement des Croisades, Godefroy de Bouillon essaya vainement de s en emparer. Comme il n’avait point de vaisseaux pour Bloquer cette place du côté de la mer, et qu il était pressé par la disette, tandis que les habitants étaient abondamment pourvus de tout et avaient d ailleurs la mer libre pour se ravitailler, il fut contraint de lever le siège. L’année 1102, Baudoin I(r assiégea de nouveau Arsouf par terre et par mer, et s’en rendit maître. Les habitants ouvrirent leurs portes, à la condition de pouvoir se retirer à Ascalon.

En 1191, Richard Cœur de lion, vainqueur de Saladin, dont il venait d écraser les troupes dans une bataille sanglante livrée au nord et dans le voisinage d’ Arsouf, recouvra cette place, que les musulmans avaient démantelée. Saint Louis, en 1251, releva ses remparts abattus. Mais bientôt après, en 1265, 1e sultan Bibars ben-Dokhdar vint attaquer la ville. Les habitants se défendirent avec le courage du désespoir, et livrèrent aux flammes les machines de siège des assiégeants. Aux mines de l’ennemi ils opposèrent des contre-mines, et l’on se battit de part et d’autre avec acharnement dans ces souterrains. Enfin, au bout de quarante jours et après des assauts répétés, le sultan parvint à arborer l’étendard du Prophète sur les tours de la place. Les mameluks victorieux mirent tout à feu et à sang. La plus grande partie des vaincus furent massacrés; le reste fut condamné à la servitude, et les malheureux captifs furent contraints de démolir de leurs propres mains leurs remparts, leurs édifices et leurs maisons. Arsouf ne se releva plus de cette ruine. Le géographe Aboulféda nous déclare que de son temps, c’est-à-dire vers le commencement du quatorzième siècle, elle n’avait plus d’habitants. A dix minutes au sud des ruines d’ Arsouf s’élève, sur le bord de lamer,le village de Sidi Ali ebn-Aleim. Il contient une population de cinq cents habitants. Sur le point culminant de la colline qu’il occupe est une mosquée, formant extérieurement un grand rectangle et construite, ainsi que la plupart des maisons, avec des matériaux provenant des ruines d’ Arsouf. A l’intérieur règne un portique voûté, et, sous une coupole, un sarcophage renfermant les restes du santon Sidi Ali ebn-Aleim, dont le père est vénéré à Doura, dans les montagnes d’Hébron.

A douze kilomètres à l’est de ce village, celui de Kefer Saba mérite une attention particulière, parce que plusieurs critiques, à l’exemple de Robinson, l’identifient avec l’ancienne Antipatris. Il compte environ huit cents habitants. Les maisons en sont construites en pisé ou avec de menus matériaux. Quelques palmiers dressent çà et là, au milieu des rues, leur tige élégante. Une mosquée est bâtie avec des pierres plus considérables et mieux taillées. On remarque au mihrab deux colonnes antiques. Plusieurs amas de pierres disposés en rond et consacrés à des santons renferment pareillement des débris anciens, et notamment des tronçons de colonnes; à six cents mètres au sud-est du village, une petite mosquée, construite en partie avec des blocs réguliers, qui proviennent de quelque édifice antique, est dédiée à Neby Yarnin (le prophète Benjamin), dont le prétendu tombeau est surmonté d’une koubbeh.

L’identification proposée par Robinson de Kefer Saba avec Antipatris repose sur le passage suivant tiré de l’historien Josèphe. Nous lisons dans ses Antiquités judaïques (liv. XIII, ch. xv, § 1) :

« Antiochus üionysius marche aussitôt vers la Judée, à la tête de huit mille fantassins et de huit cents cavaliers. Alexandre Jannée, redoutant son approche, creuse un fossé profond, commençant à Chaharzaba, qui maintenant est Antipatris, et s’étendant jusqu’à la mer de Joppé, par où seulement le passage était ouvert à 1 ennemi. Puis, ayant élevé un mur flanqué de tours en bois, séparées ellesmêmes par des courtines semblables, dans une longueur de cent cinquante stades, il attendait de pied ferme Antiochus. Mais celui-ci incendia tous ces ouvrages, et, forçant le passage avec ses troupes, poursuivit sa route vers l’Arabie, a

Page 1