DE CÉSAR ÉE A JAFFA
la distance augmente encore et nécessite une heure et même une heure et demie de marche de plus. Voilà donc des fantassins armés parcourant en une seule nuit une étape d’au moins douze heures de marche sans la moindre halte et sans ralentir le pas. Une pareille marche par une route unie et facile
serait déjà une très-forte étape; mais elle doit paraître plus pénible encore, lorsqu’on songe que plus de la moitié de cette marche devait être exécutée à travers d’âpres montagnes entrecoupées de profonds ravins. La chose, toutefois, n’est pas absolument impossible pour des soldats rompus à la fatigue; mais néanmoins une pareille étape accomplie en une nuit et recommencée le lendemain, puisque, à
peine arrivés à Antipatris, les fantassins qui avaient accompagné saintJPaul s’en retournèrent le jour
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même à Jérusalem, a de quoi nous surprendre, si l’on place Antipatris au village actuel de lvefr Saba, en se fondant uniquement sur l’identité de cette dénomination avec celle que portait précédemment cette ville.
En second lieu, P Itinéraire de Bordeaux marque un intervalle de dix milles seulement entre Lydda et Antipatris. Or, dix-sept milles séparent Kefr Saba de Lydda, et dix milles nous conduisent droit a Medjdel Yaba, où j’incline, pour mon compte, à placer Antipatris. En troisième lieu, le territoire de Kefr Saba ne peut pas être dit evuSpoç, bien arrosé, comme le qualifie Josèphe, et aucune rivière ne coule aux environs de ce village. L’Oued Serakah, en effet, qui serpente à l’est de cette localité, est à sec les trois quarts de l’année et ne contient un peu d’eau qu’à l’époque des grandes pluies. Serait-ce là le fleuve signalé par Josèphe? Il est permis d’en douter, à moins, par hasard, que dans 1 antiquité la contrée étant plus boisée qu’elle ne l’est actuellement, certains cours d’eau qui maintenant sont à sec la plus grande partie de l’année, ne fussent point alors sujets à tarir si vite et si complètement. Si, au contraire, nous basant sur la distance de dix milles indiquée par le Pèlerin de Bordeaux comme séparant Diospolis ou Lydda d’ Antipatris, nous plaçons avec plusieurs voyageurs cette dernière ville à Medjdel Yaba, nous trouvons à trois kilomètres au nord-ouest de ce village des sources extrêmement abondantes qui forment immédiatement un petit fleuve intarissable que l’on ne peut passer qu’à gué, et qui va se jeter à la mer à cinq kilomètres et demi au nord de Jaffa. Ce fleuve, si toutefois c’est celui auquel Josèphe fait allusion, arrosait d’une manière permanente le territoire appartenant à Antipatris, en admettant que le site de cette ville fût le même que celui de Medjdel Yaba.
En quatrième lieu, Eusèbe et saint Jérôme nous apprennent que, à six milles au nord d’ Antipatris, existait de leur temps un village appelé Galgoulis. Or, à cinq milles et demi, et pour faire un compte rond, à six milles au nord de Medjdel Yaba, on rencontre le village de Djeldjoulieh, qui répond trèsbien à celui de Galgoulis, pour le nom, la situation et la distance, si Medjdel Yaba représente l’ancienne Antipatris.
En cinquième lieu, si Kefr Saba a été jadis une ville considérable, lorsqu’elle devint Antipatris, il faut avouer que les vestiges de son ancienne splendeur ont complètement disparu. Medjdel Yaba, au contraire, bien que singulièrement déchu de même de l’importance que cette localité devait avoir autrefois, paraît avoir été une place forte au moyen âge, et quelques critiques y placent le château de Mirabel, dont il est question à l’époque des Croisades.
Ces diverses raisons m’inclinent assez, malgré l’identité de nom du village actuel de Kefr Saba avec l’appellation primitive d’ Antipatris, à reconnaître dans Medjdel Yaba, de préférence à Kefr Saba, la ville fondée par Ilérode en l’honneur de son père Antipater.
Pour satisfaire à la donnée fournie par Josèphe, d’une rivière entourant Antipater ou coulant auprès de celte ville, et ne trouvant pas dans le voisinage immédiat clc Kefr Yaba ou de Medjdel Yaba une rivière permanente, mais seulement des torrents qui sont à sec les trois quarts de l’année, on pourrait être tenté de chercher l’emplacement d’ Antipatris dans une proximité plus grande encore du Nahr el-Aoudjeb, par exemple au Ivalat Ras el-Aïnj mais le monticule que couronnent les ruines de ce fort n’a jamais pu servir cl’assiette à une ville proprement dite, et si Antipatris a existé jadis en cet endroit, il faut admettre que les marais qui entourent ce fort de deux côtés n’existaient point, et qu’ils recouvrent les débris de cette cité, ce qui n’est guère supposable, car les sources du Nahr el-Aoudjeb , qui jaillissent du sol au lieu dit Ras el-Aïn, sont tellement abondantes, qu’elles ont dû toujours former un marais sur ce point, et qu’une ville établie dans la plaine au pied du monticule, qui en aurait
été seulement l’acropole, aurait occupé une position fort peu salubre. Tout bien considéré, j’incline toujours à reconnaître Antipatris dans Medjdel Yaba.
Le Kalat Ras el-Aïn que je viens de mentionner couvre la plate-forme supérieure d’une colline qui semble en partie naturelle et en partie factice. Il forme un rectangle mesurant cent pas de long sur quatre-vingt-quatorze de large, et flanqué d’une tour à chacun de ses angles. Les murs, percés actuellement de plusieurs brèches, sont munis de créneaux. Les bâtiments intérieurs sont très-dégradés. On y remarque une petite mosquée, et, dans ce sanctuaire, deux fûts de colonnes antiques . Quelques critiques reconnaissent dans cette forteresse, qui semble de fabrique musulmane, dans l’état où elle est maintenant, celle que Guillaume de Tyr (liv. XXI, ch. xxi) signale sous le nom de Mirabel; mais je crois qu’ils sont dans l’erreur, attendu que cet historien nous apprend qu’elle était située dans les montagnes, et j’incline de préférence à la placer à Medjdel Yaba, où la maison du cheikh a été bâtie sur les ruines d’un ancien château fort qui m’a paru, ainsi que les restes d’une église voisine, dater de l’époque des Croisades.
De Kalat Ras el-Aïn à Jaffa on compte environ dix-sept kilomètres dans la direction de l’est-sud-est, à travers la célèbre plaine de Saron.
JAFFA
La ville de Jaffa est située en amphithéâtre et en pente assez rapide sur les flancs d’une colline dont le point culminant domine la mer d’environ soixante-dix mètres, beaucoup de rues sont en escaliers ; généralement fort mal tenues avec leurs pavés disjoints, elles sont quelquefois presque impraticables en hiver, à l’époque des grandes pluies. Le quai qui longe le port a été réparé, il y a une trentaine d’années, avec des matériaux tirés des ruines de Césaréc. De là proviennent aussi plusieurs fûts de colonnes monolithes que l’on observe sur divers points. Quand la mer est bouleversée par des vents violents, principalement ceux de l’ouest, elle déferle avec impétuosité contre le mur qui borde le quai, et les vagues, en rebondissant, couvrent de leur écume les maisons voisines. Le port est donc loin d’être sûr. Une enceinte de bancs rocheux assez peu élevés, et qui jadis peut-etre étaient surmontés d une digue construite, détermine le périmètre de cette crique, qui a dû être toujours peu hospitalière, bien que, dans l’antiquité, plus profonde et mieux protégée sans doute contre les vents et les vagues du dehors, elle offrît un abri meilleur aux petits navires de cette époque. Ce bassin communique avec la rade par deux passes qui sont très-étroites et parfois dangereuses, resserrées qu’ elles sont entre des récifs contre lesquels les barques courent toujours le risque de se briser, quand la houle est tant soit peu forte. Aussi, pendant l’hiver, les paquebots qui font escale en cet endroit sont-ils contraints assez souvent, au grand regret du commerce et des passagers, de poursuivre leur îoute, sans pouvoir prendre ni débarquer les colis et les voyageurs. L’amélioration du port de Jaffa serait, par conséquent, un immense bienfait pour cette ville et en même temps pour la Palestine entière, ce port, tout mauvais et insuffisant qu’il soit, étant néanmoins celui de Jérusalem et des principaux sanctuaires de la Terre sainte. .
Les pèlerins, en abordant à Jaffa, trouvent Immédiatement un asile dans plusieurs couvents.
Le couvent latin, dont l’hospitalité est si cordiale et si empressée, est administré par trois Pères Franciscains, aidés de six Frères. Le supérieur porte le titre de Père vicaire; le Père curé est chargé de
la paroisse catholique. La chapelle est petite et peut à peine contenir maintenant la faible population
latine qui habite Jaffa. Elle est dédiée à saint Pierre. On y remarque, au-dessus du maître-autel, un tableau, du reste assez médiocre, qui représente la vision qu’eut à Jaffa Je Prince des Apôtres, et dont il est question dans les versets suivants des Actes (ch. x) :
« 9. Le lendemain . , Pierre monta
sur le haut de la maison, vers la sixième heure, pour prier.
« 10. Et ayant faim, il voulut manger; mais, pendant qu’on lui préparait de la nourriture, il 1 ui survint un ravissement d’esprit.
« 11 . Et il vit le ciel ouvert et comme une grande nappe qui, suspendue par les quatre coins, descendait du ciel en terre, « 12. Et dans laquelle il y avait toutes sortes de quadrupèdes, de reptiles et d’oiseaux du ciel.
« 13. Et il ouït une voix qui lui dit : « Levez-vous, Pierre, tuez et mangez. »
D É I f IIQUEMtST
JAI hA.
o 14. Mais Pierre répondit : « Je n’ai garde, Seigneur; car je n’ai jamais rien mangé qui fût impur (( OU souille. .)
« 15. Et la voix, lui parlant encore une seconde fois, lui dit : « N’appelez pas impur ce que Dieu « a purifié. »
« 16. Cela s’étant répété trois fois, la nappe fut retirée dans le ciel. »
Par cette vision, l’apôtre comprit que le Christ n’était pas seulement le sauveur des Juifs, mais
encore des Gentils, et que, par lui, tous les hommes étalent appelés à entrer dans le giron d’une même Église, de même que tous les animaux, mondes et immondes, lui axaient apparu réunis ensemble.
Le couvent des Grecs schismatiques est plus vaste que celui des Latins. De ses magnifiques terrasses on jouit d’une perspective fort étendue sur la ville, sur la côte et sur la mer. Son église, sous l’invocation de saint Georges, est précédée d’un narthex ou vestibule, comme la plupart de celles qui appar-
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tiennent à ce rite, et intérieurement elle est divisée en trois nefs, celle du centre étant ornée de dix colonnes de marbre, cinq de chaque côté.
Le couvent des Arméniens est également considérable. Plusieurs de ses salles servirent d’asile, en 1799, aux soldats pestiférés de l’armée française, et c’est là que le médecin Desgenettes, à qui Bonaparte conseillait d’administrer de l’opium aux malades et aux blessés que l’on ne pouvait emporter, dans la crainte qu’ après son départ ils ne fussent massacrés par l’ennemi, lui fit cette réponse célèbre : « Mon métier est de les guérir, et non de les tuer. »
Non loin du couvent latin est l’établissement des Sœurs de Saint-Joseph de l’Apparition, les premières religieuses françaises qui soient venues créer des écoles, des dispensaires et des hôpitaux en Palestine depuis les Croisades. La Sœur Sylvie, leur supérieure, habite le pays depuis de longues années. Pleine de bonté et en même temps d’énergie, très-familiarisée, en outre, avec la langue arabe, elle est fort respectée des indigènes, auxquels elle a prodigué souvent ses soins et ses conseils. Plusieurs Sœurs, sous sa direction, s’occupent de la pharmacie et de l’école. Celle-ci contient une cinquantaine de jeunes filles, presque toutes externes, à l’exception de quelques orphelines et de plusieurs petites négresses. En dehors de la ville s’élève maintenant un hôpital dont la Sœur Sylvie va être également chargée, et qui est déjà presque achevé. 11 a été construit grâce à la libéralité d’un riche négociant de Lyon, M. Guinet, et la plupart des travaux ont été exécutés sous la surveillance désintéressée du capitaine Guillemot, si connu par son entier dévouement à toutes les grandes œuvres de la Terre sainte. La chapelle en est gracieuse et élégante, et la distribution intérieure des bâtiments a été conçue d’après un plan très-intelligent.
Etablis à Jaffa seulement depuis le 16 avril 1882, les Frères des Écoles chrétiennes ont aussitôt vu accourir dans leur maison un grand nombre d’enfants, dont le chiffre dépasse actuellement cent trente, et qui appartiennent à des communions chrétiennes différentes; plusieurs même sont musulmans.
Comme la ville s’accroît de plus en plus, elle déborde de toutes parts, et principalement vers le sud, en dehors de l’enceinte qui autrefois l’enserrait. Cette enceinte, flanquée de bastions et environnée de fossés, décrivait autour de la place un demi-cercle irrégulier dont la muraille du quai était la corde d’arc ou le diamètre. Aujourd’hui, on la détruit peu à peu, et les matériaux que l’on en extrait servent à des constructions nouvelles.
Les bazars occupent la partie basse de la ville et forment une sorte de longue rue, peu régulière. Assez bien fournis des principales choses nécessaires à la vie, ils sont encombrés, tous les matins, d’une foule compacte et confuse où, à l’époque de Pâques surtout, les dialectes et les costumes les plus divers se heurtent et se rencontrent, dans un pêle-mêle étrange, quand les pèlerins de l’Orient et de l’Occident abordent par milliers à Jaffa pour se rendre de là à Jérusalem. Il est quelquefois difficile alors de s’ouvrir un passage à travers les longues files d’hommes, de chevaux, de mulets et de chameaux qui obstruent la voie et s’entre-choquent mutuellement.
Les mosquées n’offrent rien qui mérite d’être signalé. II en est une néanmoins qui est montrée aux pèlerins comme étant située sur l’emplacement de la maison de Simon le Corroyeur. C’est une salle voûtée, assez solidement construite, qui est appelée par les Arabes Djamci eth-Thabieh (mosquée du Bastion), parce qu’elle est proche d’un bastion, actuellement en partie démoli, qui devait à sa proximité du rivage sa dénomination de Bordj el-Bahar (bastion de la Mer).
Nous savons par les Actes des Apôtres (ch. x, f 6) que saint Pierre demeura à Joppé, chez un nommé Simon le Corroyeur, dont la maison était voisine de la mer.
La position de ce sanctuaire musulman répond exactement à l’indication fournie par les Actes, et tout porte à croire qu’il a succédé à une église chrétienne dédiée jadis à saint Pierre, et dont le capitaine Guillemot a retrouvé non loin de là, dans des excavations récemment exécutées, quelques tronçons de colonnes et deux chapiteaux byzantins.
Il n’est pas hors de propos d’ajouter qu’ aujourd’hui encore dans le voisinage de cette mosquée on observe quelques tanneries. Quoi qu’il en soit, ce sanctuaire, vénéré à la fois par les chrétiens et par les musulmans, domine une petite anse, le rivage décrivant en cet endroit un bassin demi-circulaire, à moitié ensablé et appelé par les indigènes, sans doute à cause de sa forme, Birket el-Kamar (bassin
CoüR DE LA MAISON DE SlMOS LE CORROYEUIl.
de la Lune). Ce bassin semble avoir été compris autrefois dans l’enceinte de la ville, ainsi que paraissent l’indiquer les arasements d’un vieux mur qui, le long du rivage, court vers le sud, et alors, plus profond qu’ aujourd’hui, il pouvait servir de second port, mais seulement quand la mer était calme, car il est ouvert à tous les vents.
Devant ce bassin s’étend actuellement un quartier nouveau qui date seulement de quelques années.
La population totale de Jaffa, en y comprenant celle des jardins qui l’entourent, s’élève à treize mille habitants, dont dix mille musulmans, trois cent cinquante Latins, quinze cents Grecs schismatiques, sept cents Arméniens, quelques Grecs-unis ou Melchites, une petite colonie allemande, et un certain nombre de Juifs.
Tout le monde a entendu parler des superbes vergers de Jaffa. Ils égalent, en effet, la réputation dont ils jouissent, et, en les parcourant, on croirait errer au milieu de ces fabuleux jardins des Hespérides, si souvent chantés par les poètes. Ils sont sablonneux, mais le sable fin et ténu qui les constitue devient, au moyen d’irrigations, excellemment propre à la culture. Divisés en compartiments nombreux, ils sont séparés les uns des autres et bordés, le long des voûtes qui les traversent, par de
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gigantesques nopals, dont les immenses raquettes, hérissées d’épines, forment des haies infranchissables. Chacun de ces enclos renferme un ou plusieurs puits à norias, dont la roue à godets, que fait tourner un âne ou un mulet, déverse dans des réservoirs une eau incessamment puisée, qui de là, par de nombreuses rigoles, serpente et se distribue, dans toute l’étendue du jardin, autour de chaque pied d’arbre.
Sans cet arrosement fréquemment renouvelé à l’époque des chaleurs, le sol se dessécherait vite, et au lieu de la végétation luxuriante qui s’épanouit, comme à l’envi, sur ce ^
sable transformé en terreau, on verrait régner v bientôt la stérilité et la mort. La zone la plus v
rapprochée de Jaffa et qui, de trois côtés, ^ dans un rayon de plusieurs kilomètres, environne cette ville d’une ceinture verdoyante, est donc une véritable oasis, oasis dont les limites pourraient être beaucoup reculées par une irrigation et par une culture analogues, car toute la plaine de Saron , quoique com¬
La PHINCIPALE MOSQUÉE DE JaFFA.
posée en grande partie d’une arène rougeâtre, est d’une extrême fertilité quand la pluie vient la féconder. Lorsque l’époque des pluies est passée, rien n’est plus facile que de l’arroser, attendu que partout, à quelques mètres seulement de profondeur, on est à peu près sûr de trouver l’eau, dès qu’on
pas plus large, cela tient à plusieurs causes, et notamment à la mauvaise administration du pays, à la triste condition faite au cultivateur, dont la sécurité diminue à mesure qu’il s’éloigne davantage des
veut se donner la peine de creuser des puits. Si la lisière cultivée dans la banlieue de Jaffa n’est
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villes, à l’indolence naturelle de l’Arabe, et aussi à je ne sais quelle malédiction fatale qui pèse depuis tant de siècles sur cette malheureuse contrée, où, selon les poétiques expressions de l’Ecriture, coulaient jadis des ruisseaux de lait et de miel, et qui, dans sa décadence et son abaissement, porte partout l’empreinte manifeste de la vengeance divine. Néanmoins, elle garde encore assez de traces de sa beauté première pour justifier les éloges des Livres saints. Qui pourrait, en effet, par exemple, se promener dans les jardins de Jaffa, sans y reconnaître aussitôt, au milieu des parfums qu’ils exhalent et de la magnificence de végétation qu’ils déploient, un coin de cette Terre promise, telle qu’elle est dépeinte par la Bible? Des bois odorants de citronniers, d’orangers et de grenadiers y mêlent ensemble, clans un désordre qui ne manque pas de charme, leur feuillage, leurs fleurs et leurs fruits. Souvent le même arbre porte en même temps des fruits mûrs et des fleurs récemment écloses, espérance de fruits nouveaux. Quelquefois, les premiers ne sont pas encore cueillis, que déjà les seconds commencent à se former. On ne peut surtout se lasser d’admirer ces gros orangers succombant sous le poids des pommes d’or qui les couronnent ou pendent jusqu’à terre le long de leurs branches ; nos plus beaux pommiers de Normandie ne sont pas plus surchargés de fruits. Des figuiers, des amandiers, des pêchers, des abricotiers et des mûriers abondent aussi dans ces jardins. Çà et là, dominant cet Eden, s’élèvent de gigantesques sycomores et de gracieux palmiers. Le bananier et la canne à sucre n’y prospèrent pas moins ; mais ces deux plantes n’y sont cultivées que sur une faible échelle. Les légumes y sont excellents, sans être aussi variés qu'ils pourraient l’être; les pastèques principalement y sont exquises et à vil prix.
Il me reste maintenant à esquisser, en peu de mots, l’histoire de Jaffa. Celte ville, appelée ainsi parles Européens, est désignée par les Arabes sous le nom de Yafa, nom qui dérive de l’ancienne dénomination hébraïque Yapho, laquelle signifie beauté ou observatoire de la joie. En grec et en latin, l’appellation usitée est Joppe et J ope.
Pomponius Mêla et Pline font remonter l’origine de cette cité avant le déluge.
Est Joppe ante diluvium, ut feront condita, dit le premier. (De situ orbis, liv. XII.)
Joppe Phœmcum anticpiior lerrarum inundatione, ut ferunt, dit le second. (. Histoire naturelle, ch. xiv.)
C’est là, au rapport de Strabon, que, suivant quelques-uns, Andromède aurait été exposée à un monstre marin.
Pline reproduit la même tradition, en prétendant qu’on voyait à Joppé, sur un rocher, les traces de la chaîne qui avait attaché celte princesse. Il ajoute que M. Scaurus fit transporter, de cette ville à Borne, les ossements du monstre, et que, pendant son édilité, il les étala aux yeux du peuple parmi d’autres choses dignes d’exciter l’admiration de la multitude. Cet énorme squelette mesurait quarante pieds de long.
Le grave saint Jérôme, dans son Commentaire sur le prophète Jonas, n’oublie pas de nous dire qu’on montrait encore de son temps, à Joppé, le rocher où avait été enchaînée Andromède, avant d’être délivrée par le secours de Persée.
Il serait trop long d’indiquer ici les différentes manières dont on a cherché à interpréter ce mythe, et, me hâtant de rentrer dans le domaine de l’histoire, je rappellerai que Yapho ou Joppé fut attribuée par Josué à la tribu de Dan, dont elle formait la limite vers le nord-ouest, du côté de la mer.
Ses habitants, comme nous le savons par Pline, vénéraient la déesse Ceto. Cette Ceto ou Derceto, moitié femme, moitié poisson, était adorée aussi à Ascalon sous cette forme étrange; la même divinité portait pareillement le nom d’Atargatis.
JAFFA
Joppé servit de port a Jérusalem, quand celte ville devint la métropole de la Palestine, sous la dynastie de David. C’est là que furent transportés, sur des radeaux, par les soins de Hiram, roi de Tyr, les cèdres destinés à la construction du temple de Salomon. C’est également à ce même port que, environ cinq siècles plus tard, des cèdres furent semblablement amenés du Liban, pour servir à la réédification du temple sous Zorobabel.
Lorsque le prophète Jonas reçut du Seigneur la mission de se rendre à Ninive pour y prêcher la pénitence, cherchant à se dérober à cet ordre, il descendit à Joppé, et il y trouva un vaisseau qui faisait voile pour Tharsis. La Ilible nous apprend qu’une tempête éclata alors soudain, et que, afin de la calmer, les matelots, d’après le conseil même de ce prophète, le précipitèrent dans les flots. Englouti par une baleine, il resta trois jours et trois nuits dans le ventre de ce monstre, qui le revomit ensuite sur le rivage, d’où, sur un nouvel ordre de Jéhovah, il se dirigea vers Ninive.
Rien n’est sans doute plus extraordinaire qu’une telle histoire. Aussi beaucoup de critiques l’ontils rejetée comme une fable, soit en totalité, soit en partie. Pour eux, c’est un simple mythe allégorique, dont ils cherchent à donner différentes interprétations. Mais que deviennent alors les paroles si expresses et si formelles de Jésus-Christ dans l’Évangile (Saint Matthieu, ch. xii, ÿ 39-40) :
« 39. Cette race, méchante et adultère, demande un prodige, et on ne lui en donnera point d’autre que celui du prophète Jonas.
«40. Car, comme Jonas demeura trois jours et trois nuits dans le ventre de la baleine, ainsi le Fils de l’homme sera trois jours et trois nuits dans le sein de la terre. »
Des paroles analogues sont mises dans la bouche du Christ par saint Luc. (Ch. xi, $ 29-30.)
Ces passages nets et précis des deux évangélistes doivent, je crois, rendre plus réservés ceux qui, frappés des prodiges singuliers qui ont marqué la vie de Jonas, sont tentés de les rejeter au nom de la science et de la critique, en n’y voyant tout au plus qu’un symbole; car alors, pour être logiques, il faut qu’ils rejettent pareillement les paroles de Notre-Seigneur, qui invoque l’histoire de Jonas comme une histoire véridique et allégorique en même temps, et comme une sorte de prophétie en action de sa descente dans le tombeau et de sa résurrection.
D’ailleurs, il est nécessaire de repousser absolument comme faux tous les miracles de 1 Ancien et du Nouveau Testament, ou de s’incliner avec respect devant ceux-là mêmes qui nous paraissent le plus extraordinaires; car les uns étant attestés par la même autorité que les autres, si 1 on reconnaît cette autorité, on est contraint, par cela même, d’admettre comme authentique tout cequ elle affirme.
Pour en revenir à Jaffa, à l’époque de Judas Macchabée, elle tomba au pouvoir de ce héros, qui brûla son port, incendia ses embarcations et punit sévèrement sur ses habitants la mort de deux cents Juifs, qu’ils avaient traîtreusement fait périr. Jonathan et Simon Macchabée s emparèrent de nouveau de cette place, qu’ils enlevèrent à Apollonius. Simon y plaça ensuite une garnison, dans la crainte qu’elle ne voulût ouvrir ses portes à Démétrius. Quelques années plus tard, il rétablit son port et la fortifia elle-même. Pompée la déclara ville libre et la comprit dans la province de Syrie; mais César la rendit aux Juifs. Hérode le Grand s’en empara, et Auguste lui en confirma la possession. Assignée à Archélaüs, quand il eut été constitué ethnarque, elle fut enlevée à ce prince la dixième année de son règne. Comme il s’était attiré la haine générale, il fut appelé devant Auguste pour rendre compte de sa conduite. Ne pouvant se justifier, il fut exilé à Vienne, dans les Gaules, et Joppe passa avec la Syrie sous l’administration d’un gouverneur romain, l’an 6 de 1ère chrétienne.
Dès l’avénement du christianisme, cette ville compta dans son sein un certain nombre de disciples qui embrassèrent la foi nouvelle. Elle fut le théâtre de l’un des plus grands miracles de
P A L E S T INI-: 0 G G I D E N T A L E E T M É II I Ü I 0 N A L K .
saint Pierre, qui y ressuscita Tabithe. Celte sainte femme, d’après une tradition encore conservée dans le pays, avait son habitation clans l’un des vergers qui avoisinent à l’est la ville.
Après avoir accompli ce prodige, saiut Pierre, qui arrivait de Lydda, alla loger chez Simon le Corroyeur. Il y était encore, lorsque les serviteurs du centurion Cornélius vinrent le prier de se rendre
JAFFA
a Césarée auprès de leur mai Ire, pour l’instruire dans les vérités de la foi. J’ai déjà parlé plus haut de la vision qu il eut dans celte même maison, vision qui lui ordonnait de ne pas garder pour les Juifs seuls, représentés par les animaux mondes, les lumières de l’Évangile, mais de les porter également aux Gentils, que figuraient les animaux impurs.
Quand l insurrection des Juifs contre les Romains eut éclaté, Cestius s’empara de Joppé, qui fut attaquée par terre et par mer. La ville fut livrée au pillage et incendiée, et huit mille quatre cents habitants perdirent la vie. Rebâtie bientôt, elle devint un véritable nid de pirates, qui infestaient les côtes de la Syrie, de la Phénicie et de l’Égypte. Pour mettre un terme à ces brigandages, Yespasien y envoya des troupes qui l’envahirent de nuit, sans coup férir. Les habitants effrayés s’étaient réfugiés
sur leurs embarcations, hors de la portée des traits de 1 ennemi j mais, le lendemain, à 1 aube du jour, un vent violent s’éleva du nord, et, à cause de la nature inhospitalière du mouillage de Joppé, tous ces navires s’ entre-choquant mutuellement et se brisant contre les récifs du rivage, ou étant submergés au milieu des flots, la plupart de ceux qui y avaient cherché un asile périrent misérablement, et ceux qui parvinrent à atteindre la terre ferme furent impitoyablement massacrés par les Romains. Joppé fut alors détruite et rasée ; et Vespasien, pour l’empêcher de redevenir un foyer de piraterie, y forma un camp dans le haut quartier, avec une garnison de fantassins et de cavaliers. La ville se releva ensuite de ses ruines, et le christianisme se répandant de plus en plus dans la contrée, un évêché y fut installé, qui dura jusqu’à l’invasion de la Palestine par les Arabes, en G3G. En 1099, les Croisés trouvèrent celte place abandonnée par les musulmans, et ils se contentèrent d’occuper la citadelle. Godefroy de Bouillon, après la prise de Jérusalem, donna l’ordre de fortifier Jaffa, afin qu elle put offrir un asile sûr aux pèlerins qui y débarqueraient.
Baudoin 1er, en 1103, concéda l’église Saint-Pierre aux chanoines du Saint-Sépulcre, et il embellit la ville, qui fut érigée eu comté.
En 1115, les Ascalonites, aidés d’une flotte égyptienne, assiègent en vain cette place parterre et
par mer; ils se retirent après des cffoits impuissants. En 1122, attaquée de nouveau par une armée égyptienne, Jaffa résiste avec le même courage et le même succès.
En 117G, elle est donnée à Guillaume, marquis de Moutferrat.
En 1187, Malek el-Adcl, frère de Saladin, la force de se rendre.
En 1188, elle est détruite par les musulmans; mais, en 1191, Richard Cœur de lion en relève les murailles. C’est à Jaffa que la reine Bérengère et la fille d’isaac vinrent rejoindre le roi d’Angleterre; l’armée chrétienne campait dans les magnifiques jardins qui entourent la ville.
En 1192, Saladin, quittant Jérusalem, se dirige vers Jaffa avec des forces très-considérables. La ville n’était défendue que par trois mille guerriers chrétiens. Déjà elle était tombée au pouvoir de l’ennemi, qui promenait partout le carnage, et la citadelle elle-même était sur le point de capituler, lorsque soudain paraît devant le port, avec une trentaine de navires, Richard Cœur de lion, qui arrive de Ptolémaïs. Ce prince, suivi de ses plus braves compagnons d’armes, débarque le premier, et s’élançant au secours des assiégés, parvient par des prodiges d’audace à chasser les musulmans, qui chantaient victoire et arboraient sur les murs leurs enseignes triomphantes.
En 1197, Malek el-Adel s’empare de cette ville, en rase les fortifications et la citadelle, et fait passer au fil de l’épée près de vingt mille chrétiens.
L’année suivante, les murs de Jaffa sont relevés par les Allemands qui faisaient partie de la quatrième croisade; mais, le 11 novembre de la même année, la garnison allemande qui avait été laissée dans celte place est surprise et massacrée par les musulmans, tandis qu’elle célébrait la fête de saint Martin.
En 1204, Jaffa est rendue aux chrétiens.
En 1228, Frédéric II répare les ruines de la forteresse.
En 1252, lors de l’arrivée de saint Louis, elle avait pour comte Jean de Brienne, qui n’oublia rien pour recevoir dignement le saint monarque. Louis IX consacra de très-grosses sommes à fortifier la ville, à l’environner de vingt-quatre tours et à faire curer les fossés.
En 1207, celte place ainsi relevée tombe au pouvoir de Bibars, qui rase la citadelle et démolit les remparts. Elle resta longtemps en ruine, et les pèlerins qui y abordaient n’y trouvaient pour abri que des cabanes ou de misérables huttes.
En 1722, elle avait commencé à reprendre un peu plus d’importance, lorsqu’elle fut saccagée par les Arabes.
En 1775, les mameluks la dévastèrent de nouveau.
Le 3 mars 1799, Bonaparte, venant de Gaza, emporta d’assaut Jaffa et la livra à la fureur de ses soldats. « On y trouva encore, dit M. Thiers ( Histoire de la Révolution française, t. X, p. 291), une quantité considérable d’artillerie et de vivres de toute espèce. Il restait quelques mille prisonniers, qu’on ne pouvait pas envoyer en Égypte, parce qu’on n’avait pas les moyens nécessaires pour les faire escorter, et qu’on ne voulait pas renvoyer à l’ennemi, dont ils auraient grossi les rangs. Bonaparte se décida à une mesure terrible et qui est le seul acte cruel de sa vie. Transporté dans un pays barbare, il en avait involontairement adopté les mœurs : il fit passer au fil de l’épée les prisonniers qui lui restaient. » De retour à Jaffa, après sa tentative infructueuse contre Saint-Jean d’Acre, Bonaparte en fit sauter les fortifications. Cette enceinte a été ensuite relevée par un pacha, appelé Abou-Nabbout, et maintenant, comme je l’ai dit plus haut, on a commencé à l’abattre de nouveau, par suite des développements que la ville a pris depuis quelques années. Il ne manque à Jaffa qu’un bon port pour acquérir, grâce à son voisinage de Jérusalem et à la fertilité extraordinaire de son territoire, une importance beaucoup plus grande encore que celle qu’elle a en ce moment.