T I M N À T H - S E R A H ET TOMBEAU DE JOSUÉ
Que le lecteur se transporte maintenant avec moi à trois heures de marche environ au nord-nordest d’El-Medieh, au milieu des ruines d’une autre ville située dans les montagnes d’Épliraïm. Connues sous le nom de Kharbet-Tibneh, elles occupent le sommet et les pentes d’une colline, et sont actuellement très-confuses. Cette colline surplombe, vers l’est, l’ouest et le nord, des ravins très-profonds et très-escarpés, formés par les replis de l’Oued-Zerka; vers le sud, au contraire, elle s’abaisse doucement et comme par gradins vers une vallée aujourd’hui cultivée, et qui était elle-même jadis en partie couverte d’habitations. On y remarque un bassin, plusieurs citernes creusées dans le roc, et un magnifique chêne vert, l’un des plus beaux arbres, sans contredit, qui existent en Palestine.
En continuant à s’avancer encore un peu vers le sud, on atteint bientôt le pied d’une seconde colline qui se dresse en face de la précédente, et dont les flancs rocheux et hérissés débroussaillés recèlent
vers le nord, à différents étages, plusieurs excavations sépulcrales, restes d’une antique nécropole. Je les ai visitées toutes en 1863, et l’une d’entre elles m’a paru alors être le tombeau de Josué, hypothèse dans laquelle je me suis pleinement confirmé depuis, et qui a été adoptée par les critiques les plus compétents. Cette
CllÈNE VERT DE TlBNEII, JADIS Tl MN ATI! - S E R A II.
excavation se compose : 1° d’une grande cour taillée dans le roc; 2° d’un vestibule à jour, soutenu à droite et à gauche par deux demi-pilastres adossés au rocher, et au centre par deux pilastres détachés, surmontés les uns et les autres de chapiteaux trèsprimitifs ornés de simples moulures. Ces deux pilastres étaient encore debout en 1863; mais, quand
TIMNATH-SERAH ET TOMBEAU DE JOSUÉ.
je revis ce monument, en 1870, celui de droite était tombé, le chêne vei't qui a pris racine au-dessus de la plate-forme du vestibule, ayant fini par faire éclater, en se développant, un fragment de cette plate-forme, lequel a entraîné dans sa chute le pilastre en question. Quant aux parois intérieures de ce vestibule, elles sont percées d’un nombre considérable de petites niches, au nombre de plus de deux cent quatre-vingts, et disposées sur huit rangs parallèles. Le sommet de toutes ces niches est tapissé au dedans d’une épaisse couche de suie, ce qui indique qu’elles ont longtemps servi à recevoir de petites lampes, lors de certaines fêtes commémoratives.
On pénètre ensuite, par une porte rectangulaire basse et étroite, dans une chambre sépulcrale qui
renferme une excavation centrale, et autour, dans les parois latérales et dans celles du fond, quinze fours, dont quatorze seulement étaient destinés à contenir des cercueils.
Le quinzième, creusé au milieu du mur qui fait face à l’entrée, donne lui-même accès dans une seconde chambre sépulcrale de dimension extrêmement réduite, et qui, étant située dans la partie la plus retirée et la plus inviolable du monument, étant en outre dans l’axe de celui-ci, semble avoir été réservée au personnage principal en l’honneur duquel ce vaste tombeau avait été creusé. Dans ce cas, la grande chambre qui précède aurait été destinée tout entière à divers membres de sa famille.
A la première inspection de cette belle grotte funéraire, à la vue surtout des petites niches en si grand nombre dont le vestibule est perforé, et qui évidemment, comme je viens de le dire, devaient recevoir autant de lampes qu’on y allumait, sans doute, à certaines époques solennelles, il est impossible de ne pas reconnaître que l’on se trouve en présence du tombeau d’un défunt illustre. Dans les innombrables nécropoles antiques que l’on rencontre en Palestine, il n’est pas rare d’observer, à 1 intérieur des chambres sépulcrales, quelques petites niches à lampe. 11 fallait bien, en effet, éclairer ces asiles ténébreux de la mort, lorsqu’on y entrait, soit pour y introduire un nouveau cadavre, soit pour y visiter pieusement la dépouille mortelle et y vénérer la mémoire de ceux dont les cendres y reposaient
PALESTINE OCCIDENTALE ET MÉRIDIONALE
déjà. Mais dans les vestibules dont la façade est, en quelque sorte, découpée à jour, comme celui qui nous occupe en ce moment, et qui n’avaient, par conséquent, pas besoin d’être éclairés, on ne remarque d’habitude aucune niche à lampe. Au contraire, dans le tombeau dont il est question ici, les parois du vestibule sont percées, dans toute leur étendue, de ces sortes de niches, qui auraient été complètement inutiles s’il s’était agi seulement d’éclairer ce portique, où pénètre la lumière du soleil, mais ayant eu leur raison d’être, si l’on avait voulu l’illuminer. Une pareille illumination suppose un personnage tout à fait hors ligne et dont la mémoire était l’objet de la vénération publique. Or ce personnage, ainsi que j’ai essayé de le démontrer dès 1863, me paraît avoir été Josué lui-même, l’introducteur du peuple hébreu dans la Terre promise.
Nous savons par le Livre de Josué (ch. xix et xxiv) et par le Livre des Juges (ch. n) que la ville de Thamnat-Saré, en hébreu Timnath-Serah ou Timnath -Iieres, dans le massif des monts d’Éphraïm, fut concédée à Josué comme son lot personnel dans le partage général de la Terre promise, et qu’après sa mort il y fut enterré sur le flanc septentrional du mont Gaas, en hébreu Gaach. Les Septante, en appelant cette ville tantôt Thamnasachar, tantôt Thamnasarach, tantôt aussi Thamnatharès, ajoutent cette particularité qu’on ensevelit avec Josué, dans son tombeau, les couteaux de pierre avec lesquels il avait circoncis les enfants d’Israël à Gilgal, après le passage du Jourdain.
Où faut-il placer cette ville? Et d’abord remarquons que le nom véritable qu’elle portait est Timnah, et que l’épithète de Serah ou Iieres, Sachar ou Sarach, lui avait été adjointe pour la distinguer d’autres villes du même nom qui existaient en Palestine. De quelque manière qu’il faille interpréter cette épithète, sur ce point les avis sont partagés, je ne crois pas qu’on puisse se tromper en identifiant cette ville avec le Kharbet-Tibneh que je viens de décrire tout à l’heure. Sauf une légère nuance, en effet, les deux noms de Timnah et de Tibneh sont semblables, ou plutôt identiques, rien n’étant plus fréquent que la permutation des deux labiales b et m, surtout dans le passage d’une langue à une autre. La Bible nous apprend que cette Timnah, située au milieu des montagnes d’Éphraïm, était voisine du mont Gaach ou Gaas, sur le côté nord duquel était le tombeau de Josué. Or le Kharbet- Tibneh, qui se trouve précisément au cœur des anciennes montagnes d’Éphraïm, a pour vis-à-vis, au sud, comme je l’ai dit, une assez haute colline sur les flancs septentrionaux de laquelle on voit encore un certain nombre d'excavations sépulcrales, et entre autres celle dont j’ai parlé. Celte colline n’estelle pas évidemment le mont Gaach ou Gaas des Livres saints, et, dès lors, n’est-ce pas parmi les tombeaux qu’elle renferme et qui ont appartenu incontestablement à la nécropole de la ville dont Tibneh nous offre les débris, qu’il faut chercher celui de Josué? La grande excavation que j’ai décrite m’ayant paru la plus remarquable de toutes et m’ayant, en outre, présenté, dans les nombreuses petites niches à lampe dont son vestibule est tout entier percé, cette particularité singulière d’un tombeau jadis solennellement illuminé, j’en ai conclu que c’était le mausolée d’un très-haut personnage, et comme à l’époque d’Eusèbe et de saint Jérôme, on allait visiter encore à Timnath-Serah le tombeau de Josué, je me suis demandé si le monument funèbre dont je viens d’entretenir le lecteur n'avait point reçu la dépouille mortelle du successeur de Moïse.
Nous lisons, par exemple, dans Y Ononiaslicon d’Eusèbe, au mot Gaas :
« Gaas, montagne d’Éphraïm, dans la partie septentrionale de laquelle Josué fut enterré. On montre encore aujourd’hui son tombeau remarquable près du village de Thamna. »
Saint Jérôme nous dit également, dans son Epitaphe de sainte Paille, que cette illustre Romaine alla vénérer, sur la montagne d’Éphraïm, les tombeaux de Josué et d’Éléazar, situés l’un vis-à-vis de l’autre, le premier sur le mont Gaas, et le second à Gabaa.