‹ La terre sainteChapitre 95 sur 128 · DE BIR ES-SEBA A PÉTRA · texte numérisé non relu

DE BIR ES-SEBA A PÉTRA

Avant de m’enfoncer plus avant dans le dcsert de l’antique Bersabée, je dois, pour l’acquit de ma conscience littéraire, prévenir le lecteur qu’au delà des ruines d'El-Ivhalasah que j’ai visitées, je n’ai pu moi-même explorer la contrée à travers laquelle je vais le conduire pour le mener en Égypte. L’année dernière, j’étais parti de Paris avec l’intention de suivre les Hébreux dans leurs longues pérégrinations au milieu des vastes solitudes de l’Arabie Pétrée et de la péninsule Sinaïtique ; mais les graves événements survenus en Égypte, et l’agitation extrême qui, par un contre-coup inévitable, régnait alors parmi les différentes tribus de cette péninsule, m’empêchèrent de réaliser mon projet. Le savant Anglais Palmer, qui, vers la même époque, osa retourner dans cette dernière contrée, paya de sa vie sa téméraire entreprise, et, malgré l’escorte qui l’accompagnait, malgré aussi les relations qu’il avait autrefois nouées avec plusieurs des principaux cheikhs des tribus bédouiues qu’il devait traverser, il fut impitoyablement massacré avec les divers membres qui composaient sa mission. Après avoir été moi-même le triste témoin de la ruine d’Alexandrie, ville que j’avais connue auparavant si florissante, et dont les plus riches quartiers n’offraient plus qu’un immense amas de décombres fumants, le jour où j’y débarquai, le 2G juillet 1882 , force me fut de remettre à ùne époque ultérieure l’exploration de Pétra et du Sinaï, et de me borner à celle du Liban. Dans les pages qui vont suivre, le voyageur disparaîtra donc momentanément pour faire place uniquement à l’historien, et pendant que j’analyserai rapidement les détails les plus importants à connaître sur chacune des localités dont j’aurai à parler, les nombreuses gravures qui accompagneront le texte, et qui sont le résultat d’investigations sérieuses, faites il y a peu d’années par plusieurs artistes sur les lieux mêmes, se chargeront du soin de suppléer a l’insuffisance ou même à l’absence de mes descriptions, et de montrer aux yeux de tous l’image fidèle des montagnes et des vallées, des ruines et des monuments , des habitants et de la flore de la région que nous allons parcourir. Une fois parvenu en Égypte, je ne décrirai plus rien que je n’aie vu personnellement, ainsi que je l’ai fait pour la Palestine et pour la Syrie.

Vingt-deux kilomètres au sud-sud-ouest des puits et des décombres de Bir ech-Cheba, d’autres ruines très-étendues, appelées Kharbet el-Khalasah, occupent sur la rive droite et au nord de l’oued du même nom un espace dont le pourtour dépasse trois kilomètres. Près de l’oued est un puits bâti avec des pierres de moyenne dimension, très-régulièrement agencées entre elles. Celles de l’orifice sont usées et profondément entaillées par toutes les cordes au moyen desquelles, depuis tant de siècles, on y a puisé de 1 eau. La ville était environnée de murs que flanquaient des tours de distance en distance, et dont on peut suivre presque partout le périmètre. On avait profité, pour les asseoir, de plusieurs éminences naturelles qu’on n’avait plus eu qu’à fortifier, afin de mettre la place à l’abri d’un coup de main de la part des tribus nomades qui jadis, sans doute, l’entouraient et devaient être aussi pillardes qu’elles le sont aujourd’hui. Dans l’intérieur de cette enceinte, maintenant aux trois quarts démolie, on distingue une multitude de compartiments qui marquent la place et les dimensions d autant de maisons dont les arasements seuls sont visibles. Quelques compartiments plus considc-

DE Bill ES-SEBA A P É T R A .

râbles indiquent d anciens édifices publics. Quant au nom que portait cette antique cité, Robinson a prouvé que c était celui d Élusa, identification qui semble incontestable. Située au sud de Bersabée, Rlusa était, par conséquent, en dehors des limites proprement dites de la Terre promise. La Bible ne la mentionne pas; mais elle est signalée par le géographe Ptolémée parmi les villes de l’Idumée, à 1 ouest de la mer Morte, et la Table de Peutinger la place à soixante et onze milles romains au sud de Jérusalem, sur la route conduisant de cette ville à Memphis. J’estime à vingt- trois heures de marche environ la distance directe qui sépare le Kharbet el-Khalasah de la cité sainte, ce qui s’accorde bien avec le chiffre de la Table de Peutinger. Dans un passage de la Vie de saint Hilar ion composée par saint Jérôme, il est question de l’arrivée du vénérable anachorète dans la ville d’Élusa, un jour où une solennité anniversaire avait rassemblé tout le peuple dans le temple de Vénus. Convertie au christianisme, Élusa eut un évêché qui dépendait de la Palestine Troisième ou Palestine Salutaire. Les noms de quatre de ses évêques nous ont été conservés dans les signatures apposées aux actes de divers conciles.

La région où nous sommes s’appelait jadis le Negeb, ou le district du midi, s’interposant entre la Judée méridionale au nord et le désert de Tih ou de Y Égarement au sud. Parcourue par des tribus nomades, elle était en partie cultivée et çà et là parsemée de villes. Ce n’était donc point encore un véritable désert, comme elle l’est devenue depuis, la culture ayant presque partout disparu et les villes ayant été détruites. Au nombre des ruines les plus considérables que l’on y rencontre, je signalerai principalement celles de Rohaïbeh, d’El-Mechrifeh, de Sebaïta et d’Abdeh.

Rohaïbeh se trouve à quinze kilomètres au sud-ouest cl’ El-Khalasah. La ville cpii s’élevait jadis en cet endroit s appelait Reliobolh. Isaac avait creusé un puits sur l’emplacement qu’elle occupa plus tard, puits auquel il avait donné le nom qui se transmit ensuite à cette cité, de même que le puits de Bir ecli-Cheba, dû à son père Abraham, en attirant des populations alentour, donna naissance à la ville ainsi appelée. Rehoboth subsistait encore à l’époque chrétienne, car on y distingue les restes d’une église. Des citernes et des puits soit bâtis, soit creusés dans le roc, paraissent remonter à une haute antiquité. L’un de ces puits pratiqué dans l’Oued er-Rohaïbeh et recouvert jadis d’une construction, aujourd’hui à moitié renversée, passe pour être celui qu’Isaac avait creusé et appelé Rehoboth {Genèse, ch. xxvi, i 22), mot qui dans la Vulgate est traduit par celui de Latitudo (ampleur, agrandissement) , parce que le Seigneur avait agrandi la puissance et les possessions de ce patriarche :

« Profectus inde fo dit alium puteum, pro c/uo non contenderunt, itague vocavit nomen ejns Latitudo, dicens : Nunc dilatavit nos Dominas, etfecit crescere super terrain. »

Dix-sept kilomètres au sud-sud-est de Rohaïbeh, le Kharbet el-Mechrifeh consiste en une enceinte construite en gros blocs et flanquée de plusieurs tours; elle commande sur une haute colline les abords de la plaine de Sebaïta. Cette forteresse depuis longtemps abandonnée était encore occupée à l’époque chrétienne, puisqu’elle renferme intérieurement les restes d’une église que termine une abside demicirculaire à son extrémité orientale.

Un intervalle de six kilomètres et demi dans la direction du sud-est sépare El-Mechrifeh de Sebaïta dont les ruines très-étendues sont celles d’une ville importante qui paraît avoir été fortifiée. On y observe encore les restes de trois églises qui datent probablement du quatrième ou du cinquième siècle de 1 ère chrétienne, d’un ancien monastère, d’une grande tour et de nombreuses maisons qui, chacune étaient pourvues d’une citerne. M. Palmer a montré que le nom de Sebaïta était étymologiquement identique avec celui de la ville de Zephath mentionnée dans la Bible, et qui signifie tour de garde. Nous lisons dans le Livre des Juges (ch. i, $ 17) que les guerriers de la tribu de Juda et de Siméon

PÉTRA

exterminèrent les Chananéens qui habitaient dans Zephath, en latin Sephaalh, et appelèrent cette ville Hormah, dans la Vulgate Hornia, qui veut dire Anathème.

« Abiit aiitem Judas cum Simeone fratre suo, et percusserunt simul Chananœum qui lmbitabatin Sepliaath et inter feccrunt eum. V ocatumque estnomen urbis, Ilorma, id est, anathema, »

C’est jusqu’auprès de cette ville que les Israélites, après avoir quitté leur campement de Cadès- Barnéa, avaient été poursuivis par les Amalécites et les Chananéens , qu’ils avaient voulu attaquer, malgré la défense de Moïse. ( Nombres , ch. xiv.)

Si de Sebaïta nous marchons presque directement vers l’est, nous rencontrons, au bout de dix-sept kilomètres, les ruines d’Abdeh, l’Eboda de Ptolémée, l’Obôda de la Table de Peutinger. Située sur une hauteur qui s’avance au-dessus de la vallée de Marrah en forme de promontoire, elle offre aux regards les restes de deux enceintes distinctes, l’une qui était celle d’un fort, l’autre qui contenait la ville proprement dite. Une sorte de faubourg s’étendait au pied de la colline. Des vestiges d’anciennes cultures, et principalement de plantations de vignes, se montrent tout alentour.

Sans parler des autres ruines qui sont éparses dans le Negeb et notamment de celles d’El-Aoudjeh, qui sont analogues aux précédentes, franchissons immédiatement vers le sud-sud-ouest les quarantetrois kilomètres que nous avons à parcourir à travers une contrée sauvage et dévastée, pour nous rendre d’Abdeh à la source dite Aïn-Ivadis. Ce nom rappelle aussitôt à l’esprit celui de Cadès, en hébreu Kadech, surnommée Barnéa, qui s’appelait primitivement Aïn-Mispat ou la source du Jugement. ( Genèse , ch. xiv, $ 5-8.) Les commentateurs sont indécis sur le sens qu’il faut donner au mot Barnéa, en latin Barnc. Quant au mot Kadech, dans la Yulgate Cades, il signifie probablement sacré, saint. Ce fut à Cadès-Barné que Moïse conduisit directement son peuple, en quittant la vallée où il avait si longtemps campé auprès du mont Sinaï. D’après le Deutéronome (ch. v, ^ 2), il accomplit ce voyage en onze étapes. Arrivé à Cadès-Barné, il se disposait à pénétrer dans la Terre promise par sa frontière méridionale, lorsqu’il reçut du peuple la demande et en môme 'temps de Dieu l’ordre formel d’y envoyer préalablement des explorateurs pour la parcourir d’une extrémité à l’autre. Ceux-ci à leur retour s efforcèrent, sauf Josué et Caleb, de jeter le découragement dans la multitude, en répétant partout que le pays qu’ils venaient d’explorer était, à la vérité, très-fertile, comme le prouvaient les beaux fruits qu’ils en avaient rapportés, mais qu’il était couvert de cités fortes et puissantes, et occupé par des races belliqueuses et de haute stature, au milieu desquelles ils avaient vu des géants d’une taille si colossale, qu’ils semblaient nôtre eux-mêmes auprès d’eux que de simples sauterelles. A la suite de ces discours, une sédition, que Josué et Caleb tentèrent vainement de calmer, éclata parmi le peuple, et Moïse, fatigué de tant de murmures, et interprète de la colère divine, déclara solennellement aux Hébreux qu’à l’exception de Josué et de Caleb, aucun adulte de la génération actuelle n’entrerait dans cette terre que le Seigneur leur avait promise, mais qu’ils s’étaient fermée à eux-mêmes par leur esprit de révolte et d insubordination. Lorsque, malgré ce terrible arrêt, et comme pour lui donner une sorte de démenti, les Israélites essayèrent de forcer les frontières de la Palestine, Moïse demeura avec 1 arche d alliance dans le camp de Cadès et refusa de les suivre dans leur folle entreprise. Battus et harcelés dans leur fuite par les Amalécites et par les Chananéens, ils regagnèrent Cadès et recommencèrent ensuite leurs pérégrinations dans la direction de la mer Rouge. Us étaient sortis de l’Égypte depuis deux ans, et ils errèrent encore pendant trente-huit longues années dans le désert, en expiation de leurs plaintes continuelles contre Dieu et son prophète. Durant ce laps de temps, la génération coupable disparut peu à peu tout entière, laissant de tous côtés ses ossements au milieu des âpres solitudes où elle était condamnée à errer tristement. Ces trente-huit années de châtiment expirées, nous retrouvons

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