CHARGEZ
Le 2e corps recule.
Il n'est plus possible de tenir dans la plaine, que balayent les balles et la mitraille ; notre artillerie elle-même ne peut se maintenir sur les mamelons où elle s'est placée pour soutenir, pour protéger l'infanterie.
En, avant de Flavigny on aperçoit, dans un grand poudroiement de soleil , d'énormes masses prussiennes entourées de canons qiïi rugissent sans cesse et de nombreux escadrons de cavalerie.
Toutes ces troupes vont évidemment se ruer sur Rezonville, sur notre centre. Alors ce sera l'armée coupée en deux, ce sera la défaite.
Que faire?
Les soldats du 2e corps sont complètement épuisés par une lutte de quatre heures sous un soleil de plomb, et, malgré leur énergie, malgré leur courage, il est évident qu'ils ne pourront résister à l'avalanche.
Il faut pourtant prendre une décision, le temps presse.
Une forte colonne s'est détachée de la masse ennemie; elle s'avance et va déboucher dans
le ravin délicieux, le vallon plutôt, qui creuse la plaine en avant de Rezonville.
En face de ce vallon , de l'autre côté de la route de Verdun, dont la double ligne de peupliers semble, vers Mars-la-Tour, s'enfoncer dans l'azur, se tiennent les cuirassiers de la Garde et le 3e lanciers. Frossard s'élance vers les cuirassiers, et crie au général du Preuil :
« Chargez, chargez vigoureusement! sinon nous sommes flambés ! »
Et, de la pointe de son épée, il montre la colonne qui s'avance, hérissée de baïonnettes flamboyantes ; il montre les masses de Flavigny, qui déjà se mettent en mouvement.
Du Preuil comprend et donne l'ordre au 3e lanciers de charger immédiatement.
Sans la moindre hésitation , le colonel Torel commande :
« A cheval ! »
La tenue des lanciers est charmante : tunique bleu foncé, à un rang de boutons; collet jonquille, passepoil et parements bleu foncé; pattes jonquilles, boutons blancs, épaulettes blanches, pantalon garance à passepoil bleu, shapska de toile cirée.
Dans la lumière crue, le régiment est vraiment superbe, et toutes les flammes blanches et rouges des lances, qui flottent au vent, mettent une note pittoresque et gaie dans le coin de paysage où règne la mort.
« Chargez ! »
REZONVILLE 83
Le régiment s'ébranle, et bientôt les chevaux prennent le galop.
Les fantassins crient : « Vivent les lanciers! »
Les lanciers répondent : « Vive la France ! »
Mais la lance est plutôt une arme de parade qu'une arme de combat, et les héroïques cavaliers ne peuvent enfoncer les bataillons ennemis, qui se sont formés en carrés.
On les voit tourbillonner sous les balles et la mitraille, — on les voit tomber.
Les cuirassiers de la Garde ont sauté à cheval, eux aussi. Le soleil se joue sur les longues lattes, sur les casques à cimier de cuivre et sur les cuirasses. Le spectacle est émouvant,
Là-bas, dans la plaine vallonnée, les Prussiens ont formé trois carrés formidables dont chaque face est une muraille hérissée d'acier; ces carrés sont flanqués d'artillerie et de cavalerie. C'est toute une division qui attend les cuirassiers, et pour atteindre cette division il faut galoper sous une averse de fer.
L'entreprise paraît folle, si folle que le général Desvaux, commandant de la cavalerie de la Garde, s'élance pour arrêter les cuirassiers.
Il est trop tard. Le colonel Dupressoir, un géant qui dépasse de la tête tous ses hommes, a levé son sabre. Le régiment est parti.
Dans le fracas épouvantable des canons,
dans le hurlement sinistre de la fusillade, on entend le bruit du galop infernal et le crépitement étrange des balles sur les cuirasses.
En tête de la colonne galopent les 40 et 6e escadrons. On les. voit aborder les carrés, qui s'auréolent aussitôt d'éclairs ; puis tout disparaît dans la fumée.
Dans cette fumée, nos cuirassiers mouraient héroïquement en sabrant l'ennemi.
Le lieutenant-colonel Letourneur, le commandant Sahuqué,.les lieutenants Bonherbe et Barreau, les sous-lieutenants Faralicq, Lecler, Cornuéjouls, sont tués ou blessés grièvement.
« En avant ! en avant ! »
Les cavaliers trouent le premier carré et contournent le second. Sabrant toujours, ils arrivent jusqu'à, l'artillerie et clouent les servants sur leurs pièces.
Cette rude besogne s'accomplit sous un déluge de balles.
Soudain nos cavaliers sont chargés à leur tour; des houzards prussiens se sont élancés en fourrageurs,
Fort heureusement un régiment français, le 77e de ligne, tenait encore non loin de là. Par des feux de salve très meurtriers, ce régiment met les houzards en pleine déroute et dégage les cuirassiers.
Du 4e escadron, il ne restait qu'un officier debout et une vingtaine d'hommes.
TiEZONVILLE
Les autres escadrons chargèrent dans les mêmes conditions, avec la même ardeur, avec le même courage; mais les survivants, — ils n'étaient pas nombreux , deux cents à peine, — durent également se retirer sous un feu des plus violents.
Huit officiers étaient tués ou blessés mortellement, onze étaient blessés.
.Le général, les officiers, tous les soldats du 2e corps attendaient, anxieux, le résultat de la charge héroïque. Tous essayaient de voir, mais la fumée rendait la chose impossible.
« Mes pauvres cuirassiers! » murmurait le général Desvaux, dont la voix tremblait.
Que se passait-il là-bas, dans cette fumée?
Par instants on entendait des cris, des hurlements, des hourras, des détonations, des cliquetis d'armes ; puis la grande voix des canons couvrait tous ces bruits.
Tout à coup la fusillade cessa comme par enchantement, le feu des canons devint plus lent, un silence lourd régna pendant un moment sur le champ de bataille.
Alors l'angoisse de ceux qui attendaient augmenta.
Bientôt des cavaliers, isolés pour la plupart, trouèrent la fumée, se dirigeant vers nos lignes. C'étaient les cuirassiers survivants, ceux qui par miracle avaient échappé à la mitraille des artilleurs, aux balles et aux baïon-
nettes des fantassins, aux sabres des houzards.
Ils arrivaient hagards, couverts de sang, les effets en lambeaux, la plupart sans casque, un tronçon de sabre à la main, une matelassure de cuirasse sur la poitrine. Leurs chevaux blancs d'écume, presque tous blessés, pouvaient à peine les porter.
Le général Desvaux répéta :
« Mes pauvres cuirassiers ! »
On vit des choses horribles.
Un cheval ramena la moitié du corps d'un officier, qu'un obus avait coupé en deux; un autre revint avec un cadavre qui n'avait plus ni tête ni bras.
Des cuirassiers arrivèrent, couverts de blessures, et tombèrent morts lorsqu'on les enleva de la selle.
Des chevaux revenaient seuls, horriblement mutilés, marchant sur leurs entrailles ou traînant d'énormes lambeaux de chair que la peau seule retenait; il fallait les abattre à coups de fusil.
Les larmes aux yeux, le général Desvaux murmurait toujours :
« Mes pauvres cuirassiers! »
Et parfois il ajoutait :
« Était-ce bien utile,... un pareil massacre ! . . . »
Le sacrifice, certes, était douloureux; mais il ne fut pas inutile. L'héroïque dévouement des
REZONVILLE 87
cuirassiers de la Garde, dont le souvenir doit être associé à celui de leurs frères de Reischoffen, avait eu pour résultat de briser l'élan des masses ennemies qui menaçaient Rezonville, de suspendre une marche offensive qui eût été des plus funestes pour notre armée. Ce temps d'arrêt dans l'attaque permit en somme, comme on va le voir bientôt, de relever le corps de Frossard pour le remplacer par des troupes fraîches.
La charge fameuse des cuirassiers eut, par ce fait, une part dans le succès de cette bataille, qui pouvait nous sauver peut-être, si le destin n'avait pas placé là Bazaine.
Pendant la charge des houzards prussiens, Bazaine, qui se tenait auprès d'une batterie, courut les plus grands dangers et faillit être enlevé par les cavaliers ennemis.
Séparé de son état-major, il fut entraîné dans la fuite précipitée d'un convoi d'artillerie.
On le croyait prisonnier des Prussiens, lorsqu'on apprit qu'il avait été recueilli par le 3e bataillon de chasseurs à pied.