LE POINT-DU-JOUR
A moins d'un kilomètre de la ferme Saint- Hubert, la route de Gravelotte fait un coude brusque et descend vers le sud jusqu'à un
autre coude également fort brusque, qui lui permet de desservir Rozerieulles.
Entre ces deux coudes, la jolie route, dont la blancheur fuit entre deux rangées de beaux arbres, suit des crêtes verdoyantes presque parallèles à la vallée de la Mance.
Au-dessous du premier coude, devant la route et face à la Mance, se dresse une ferme à deux corps de bâtiments, connue sous le nom de ferme du Point-du-Jour. Plus loin, du côté opposé au Point-du-Jour, la route est bordée par une sablière large et profonde qui forme, dans la luxuriante verdure, une tache d'un jaune sale; derrière la sablière s'ouvrent des carrières abandonnées.
Le 18 août, la position du Point-du-Jour était occupée par le 2° corps d'armée.
, Le 3° bataillon de chasseurs était chargé de défendre la ferme. A gauche, se trouvait le 55e de ligne, prolongé par un bataillon du 76e, les deux autres bataillons de ce corps formant réserve. Plus à gauche encore, se tenant face au sud, c'est-à-dire au bois de Vaux, le 770. Un bataillon de ce régiment et le 32° de ligne formaient réserve sur ce point.
Les Prussiens viennent d'échouer dans leur attaque contre la ferme de Moscou, et leur lassitude est telle, qu'il se produit une sorte d'accalmie dans la bataille. La fusillade cesse presque partout, le canon se tait; on n'entend
plus que les cris des blessés, qui gisent par centaines sur le plateau et dans le ravin de la Mance.
Des batteries d'artillerie changent de posi tion, évoluent parmi les morts, qu'elles écrasent çà et là, traçant d'horribles sillons dans la masse des corps.
Trompé par ce calme étrange, le général Steinmetz, qui se trouve sur les hauteurs de Gravelotte , croit au succès de ses troupes de ligne, et, le voulant complet, il lance en avant toute sa cavalerie.
Sur la route de Gravelotte s'avance une colonne formidable composée des 2e et 3e cuirassiers, des 4e, 8e, 9e et 12e uhlans. Sous le grand poudroiement du soleil, on voit, en avant, les uhlans à l'uniforme bleu sombre rehaussé d'ornements blancs, rouges et bleu clair.
Deux batteries à cheval les accompagnent.
Derrière viennent les cuirassiers, plus lourds, mais splendides.
Nos fantassins préparent leurs armes en silence; des mitrailleuses, des canons prennent rapidement position.
La colonne de cavalerie s'est enfoncée dans le ravin de la Mance. On ne la voit plus, mais on entend le bruit de son piétinement et le cliquetis des armes.
Soudain le 4e uhlans déborde sur le plateau à droite de la route, en plein soleil.
Nos soldats couchent rapidement en joue ces hardis cavaliers.
« Ne tirez pas encore! crient les officiers; attendez ! »
Les soldats ont compris, leurs yeux brillent, leur moustache se hérisse, un sourire retrousse leurs lèvres. Les artilleurs, devant leurs pièces et leurs mitrailleuses,' n'ont pas bougé : on dirait des statues.
Tout à coup, au moment où le dernier régiment de cavalerie sort du ravin, des détonations vraiment effrayantes ébranlent l'atmosphère, le sol tremble : il semble qu'un cataclysme naît sous l'azur, que tout vacille. Nos canons, nos mitrailleuses, nos chassepots rugissent en même temps. Une trombe de fer et de plomb s'abat sur la cavalerie ennemie ; les hommes, les chevaux tombent pêle-mêle; le défilé de la Mance est obstrué instantanément par les cadavres. Les uhlans veulent fuir et se heurtent à ces cadavres. Non loin de là s'ouvre une carrière ancienne, la carrière du Caveau, qui n'est plus qu'un précipice. Aveuglés par la fumée, affolés par le sifflement des balles, par le hurlement des boulets, emportés par leurs chevaux, des centaines de uhlans vont se jeter dans ce précipice et s'y écrasent en tombant d'une hauteur de plus de quarante pieds.
Ceux de nos soldats qui purent jeter un coup d'œil dans ce gouffre affreux reculèrent
d'horreur et d'effroi. On y apercevait une sorte de bouillie sanglante d'où émergeaient des têtes d'hommes et de chevaux , des bras qui soulevaient un sabre ou une lance, et semblaient brandir encore ces armes. Chose effroyable, des blessés grouillaient dans ce funèbre cloaque, implorant des secours qu'on ne pouvait leur donner et tendant désespérément vers l'azur leurs mains, qui ruisselaient du sang de leurs compagnons.
C'est cet épisode du combat du Point-du- Jour qui avait donné naissance à la légende fameuse des carrières de Jaumont.
Car toute légende a un fond de vérité.
La ferme du Point-du-Jour est battue par toute l'artillerie ennemie; les toitures s'effondrent, les murailles s'écroulent avec fracas, des incendies se déclarent.
Nos chasseurs s'y maintiennent pourtant jusqu'à la dernière extrémité et ne l'abandonnent que lorsqu'elle est en flammes, emportant une cinquantaine de blessés, y laissant des morts et des mourants.
Autour de la ferme qui brûle, on se bat avec acharnement.
Des colonnes énormes, poussées en avant par le général von Zastrow, sortent sans cesse du bois de Vaux; leurs officiers les entraînent avec une vigueur superbe. Mais nos chassepots et nos mitrailleuses les arrêtent. Entre le bois
et la sablière qui borde la route, le sol esc bientôt couvert de morts et de blessés.
A un moment donné, le 33e régiment d'infanterie prussienne se jette dans la sablière, espérant être suivi; mais, sous le déluge de fer, les autres troupes d'attaque ont battu en retraite. Des fractions des 55% 76° et 77e, s'élancent alors à la baïonnette contre le 33° prussien, qui est massacré. Les survivants, deux cents hommes à peine, mettent bas les armes.
Dans ces combats, qui se renouvellent sans cesse, le 760 perd seulement une cinquantaine d'hommes, tués, blessés ou disparus; cinq officiers sont blessés.
Au 77e, le colonel Février est blessé; le régiment compte près de deux cents hommes tués ou blessés. Le colonel Février avait reçu une blessure horrible qui le mit à deux doigts de la mort; une balle avait brisé la mâchoire et troué la joue.
Les Prussiens échouaient dans toutes leurs attaques, les 70 et 8e corps étaient épuisés. Von Steinmetz commençait à perdre tout espoir lorsque arriva le 2e corps d'armée, qui n'avait pas encore été engagé.
Steinmetz, ayant obtenu du roi Guillaume l'autorisation d'employer ce corps d'armée, prépare un assaut suprême.
Le général Frossard. comprenant que l'at-
taque va être terrible, porte alors en ligne toutes ses réserves.
Les trois corps d'armée ennemis concentrent leur masse énorme en avant de Gravelotte. Le roi Guillaume est là et donne au commandant du 2e corps l'ordre d'enlever nos positions de Moscou, de Saint- Hubert et du Point-du- Jour.
Il est six heures et demie, la fusillade fait rage, le fracas des canons est effroyable; nos soldats s'agitent sous un véritable rideau de balles et d'obus. Le soleil disparaît lentement, l'atmosphère s'imprègne de mélancolie, les grands bois s'assombrissent. Au-dessus des collines lointaines, on aperçoit une ligne bleuâtre qui annonce l'approche du soir.
Tout à coup, des hauteurs du Point-du-Jour, on aperçoit, dans le haut du ravin de Gorze, les têtes de colonnes du 2e corps prussien ; puis Ton entend le roulement grêle des petits tambours plats. En même temps la canonnade redouble, les obus balayent le plateau par grandes rafales.
Nos soldats sont épuisés, et pourtant il faut se battre encore, supporter peut-être le plus rude des assauts.
Les Prussiens se sont formés en bataille, ont organisé leur rideau de tirailleurs, et leur masse s'avance lentement, paraissant glisser dans l'ombre douce et mélancolique qui naît peu à peu.
Sur une hauteur, près de Gravelotte, se détache la silhouette du roi de Prusse. A ses pieds, les bataillons défilent comme pour une revue; les hommes ont l'arme à l'épaule et poussent des hourras furieux.
Le 2e corps forme une immense ligne qu'appuient, à droite et à gauche, les 7* et 8° corps. Toutes nos positions doivent être abordées en même temps.
L'instant est vraiment solennel.
Les soldats de Frossard commencent un feu violent qui cause de grands ravages dans les rangs ennemis. L'énorme colonne laisse derrière elle des traînées de morts et de blessés, mais elle avance toujours. Son effort se porte surtout sur le Point-du-Jour ; le 2e corps marche sur la ferme. Plus il avance, plus ses pertes augmentent; tous nos chassepots, toutes nos mitrailleuses l'accablent de leurs feux, c'est un véritable massacre.
Bientôt les Allemands hésitent, malgré le courage de leurs officiers, qui, le sabre haut, se jettent en avant en hurlant : « Forwaertz! Forwaertz! »
L'hésitation ne tarde pas à s'accentuer, il est visible que les chefs ne sont plus maîtres de leurs hommes.
Nos soldats redoublent d'efforts.
Soudain une panique se produit dans les rangs ennemis. Les soldats font demi-tour et s'enfuient, malgré l'énergie de leurs offi-
ciers, qui essayent de leur barrer le chemin.
La nuit est venue.
Le roi de Prusse, qui croyait assister au triomphe de son armée, la voit revenir dans un désordre affreux. Il recule, lui aussi, et s'établit auprès du mur d'un verger, entre Gravelotte et Rezonville.
Hors de la portée de nos fusils, les Allemands se reforment. De nouveau le 2e corps est lancé en avant.
Il est huit heures et demie. Dans l'ombre, on entend le roulement sourd produit par cette armée que l'on ne voit pas.
Cette fois, l'effort de l'ennemi se porte sur Saint-Hubert.
Bientôt les diassepots et les mitrailleuses crépitent, et leurs éclairs innombrables illuminent une partie du plateau. Des cris éclatent, des hourras.
Plusieurs fois les Poméraniens, qui composent le 2° corps, sont rejetés dans le ravin de la Mance, qui, à cette heure, ne forme plus qu'un trou noir immense. Ce trou — cet enfer — est plein de morts et de blessés. Les hommes qui reculent piétinent des cadavres, écrasent des mourants. Quand ils tombent, leurs bras rencontrent des morts, et ils se relèvent couverts de sang.
La ferme du Point-du-Jour continue de brûler, mettant dans la nuit une lueur sinistre.
Il est près de neuf heures, les canons cessent enfin de tonner.
Nos soldats, qu'un miracle d'énergie tenait seul debout, se laissèrent tomber sur le sol, ne pensant ni à boire ni à manger.
Le village de Saint- Privat*la-Montagne est situé sur un plateau assez élevé, au milieu de fertiles prairies. Une jolie route bordée d'arbres, la route de Metz à Briey, coupe le plateau au sud du village et descend vers un autre village, Sainte-Marie-aux-Chênes, dont on aperçoit, en face de Saint-Privat, le clocher grêle.
Au sud de Sainte-Marie, des maisons basses apparaissent dans la verdure, à travers le feuillage de hauts peupliers. C'est Saint- Ail.
Au nord, et à moins de deux kilomètres de Saint-Privat, des toits noirs surgissent audessus d'un mamelon. C'est Roncourt.
Derrière Roncourt et Saint-Privat, à l'est, la forêt de Jaumont étend un rideau de feuillage sombre.
Le 18 août, notre 6e corps occupait de fortes positions entre Saint-Privat et Roncourt, formant la droite de l'armée française. Canrobert avait là vingt-sept mille hommes; mais il allait avoir à lutter contre plus de soixante-dix mille Allemands, appuyés par une artillerie formidable.
Dès le matin, sous le brouillard, on a fait quelques mouvements indispensables. Canrobert est soucieux, car il prévoit une journée sérieuse, et la bataille de l'avant-veille a fortement éprouvé ses troupes. De plus, son artillerie est insuffisante, et il lui manque une division, la 2e, qui a été séparée du corps d'armée, lors d'un mouvement tournant exécuté par l'ennemi.
Le premier coup de canon ne surprend personne.
Bientôt l'ennemi est signalé. Alors Canrobert donne l'ordre au 94e d'infanterie d'aller occuper Sainte- Marie- aux -Chênes.
Aussitôt le colonel de Geslin se place en tête de ses hommes, et, levant son sabre, commande :
« En avant ! »
Les Allemands commençaient un grand mouvement en vue d'envelopper notre droite. La garde prussienne montait vers Sainte-Marie par Saint- Ail, c'est-à-dire par le sud, et le 12e corps se trouvait au nord du village. Notre 94e allait donc se voir pris entre deux feux.
II arrive à peine devant les maisons blanches, que déjà les obus pleuvent de toutes parts, et bientôt seize batteries couvrent le village de leurs projectiles.
Pendant près de trois heures, nos soldats se tiennent couchés dans l'herbe, sous la pluie de fer, se bouchant les oreilles pour ne pas entendre le sifflement lugubre des obus et les cris de douleur des blessés.
Soudain, vers trois heures, des hourras éclatent: on entend le roulement des tambours plats.
Nos hommes se dressent d'un bond, heureux de pouvoir enfin combattre.
Au sud, s'avance la iro division de la garde prussienne; au nord, la 24e division d'infanterie. Plus de quatre-vingts bouches à feu tonnent en même temps. Dans le village, des incendies s'allument, des maisons s'écroulent
« A la baïonnette! » crient des voix.
Mais le colonel de Geslin calme une ardeur qui pourrait nous coûter cher, car il a quatorze cents hommes à peine, et les Allemands sont vingt mille.
Rapidement il donne des ordres, et les officiers font exécuter des feux de salve d'abord, puis ensuite des feux à volonté.
La plaine est bientôt jonchée de cadavres; un bataillon allemand tout entier est massacré.
Pourtant, devant le nombre, les nôtres
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doivent reculer. Ils se replient en bon ordre, tirant toujours.
Les Allemands croyaient avoir devant eux des forces plus considérables. Lorsqu'ils voient sur la route la poignée d'hommes qui les a tenus en échec, ils poussent de furieux hourras qui dominent le bruit de la fusillade, et s'élancent pour cerner la petite troupe.
Ils y seraient certainement parvenus, si le g Ie de ligne n'était accouru au secours du 94e et n'avait réussi à le dégager en maintenant l'ennemi par une fusillade nourrie.
Il est cinq heures. Les Allemands se sont emparés de Sainte-Marie, et trois cents bouches à feu, qui forment un immense arc de cercle depuis le nord de Roncourt jusqu'au bois de la Gusse, vomissent leurs obus sur Saint-Privat.
Sur l'ordre de Ganrobert, les hommes se sont étendus dans l'herbe. Au-dessus d'eux, les projectiles forment comme une nappe de fer. De temps à autre, des obus à balles éclatent, causant dans nos rangs d'affreux ravages. Çà et là, des hommes se tordent sur la terre, dans des mares de sang, poussant de véritables hurlements ou demandant des secours qu'on ne peut leur donner.
Tout à coup des cris éclatent :
« Debout! debout! Aux armes! »
L'infanterie allemande se décide enfin à tenter l'assaut de Saint-Privat. Partout, jusqu'à l'horizon, dans le poudroiement du soleil qui
glisse vers les coteaux lointains, on aperçoit des masses sombres auréolées de baïonnettes sur lesquelles se jouent les derniers rayons du soleil.
Sur la route blanche qui descend à découvert de Saint-Privat à Sainte-Marie-aux-Chênes, une troupe magnifique s'avance en colonnes profondes, alignée comme pour un défilé de parade. Cette troupe est composée d'hommes superbes, de vrais géants, à l'uniforme à la fois très riche et très sobre.
C'est la fameuse Garde royale, dont la Prusse est fière à bon droit, et qu'elle considère comme invincible.
Il y a là trois brigades, plus de trente mille soldats d'élite, qui marchent, protégés par une artillerie puissante, contre vingt mille Français épuisés.
Canrobert a réuni rapidement toutes ses troupes à Saint-Privat.
Dans les ruines du malheureux village, des hommes sont embusqués partout. Les pans de murailles, les haies, les jardins, les arbres, les maisons servent d'abris à nos soldats, qui ne peuvent s'empêcher d'admirer les régiments ennemis.
Devant ces régiments se tiennent les officiers, tous à cheval. On entend le son aigre des fifres et le roulement sec des tambours plats ; de temps à autre les officiers brandissent leurs sabres et crient :
« Forwaertz ! Forwaertz ! »
Devant le village, les colonnes se séparent pour attaquer de plusieurs côtés à la fois.
Derrière les ruines fumantes, rien ne bouge : on pourrait croire que la position est abandonnée.
Bientôt les premiers rangs prussiens débouchent sur le plateau, à quelques mètres des jardins et des maisons. Les officiers lèvent leurs sabres pour donner le signal de l'assaut, les hommes poussent les hourras réglementaires et vont s'élancer.
Soudain un éclair immense jaillit des ruines ; une effroyable détonation ébranle l'air, une seule, les hurlements de milliers de chassepots confondus en un seul tonnerre.
Toute la compagnie prussienne qui forme la tête de la colonne est fauchée; un seul homme se sauve, fou de terreur.
« Tir à volonté! rugissent nos officiers; tirez le plus vite possible! »
Un ouragan de plomb s'abat sur les magnifiques régiments ennemis. Les morts s'entassent devant les ruines de Saint-Privat. Par endroits, on voit jusqu'à six et même huit cadavres empilés les uns sur les autres; des blessés se traînent sur les côtés de la route pour ne pas être foulés aux pieds et essayent de se mettre à l'abri des balles. Chaque bataillon qui s'avance sur Saint-Privat n'a même plus l'effectif d'une compagnie lorsqu'il arrive sur le sommet du
plateau, où, du reste, il ne peut se tenir, tant la fusillade est terrible.
Ces bataillons squelettes reculent, mais ils reviennent aussitôt. Les Prussiens font preuve, dans cette attaque, d'une bravoure admirable. Pas un seul officier n'a mis pied à terre; presque tous roulent dans la poussière sanglante, morts ou blessés.
Près de cent officiers de la Garde sont tués ou blessés mortellement.
Un régiment, le 3e d'infanterie de la Garde, a perdu tous ses officiers.
Le carnage est effroyable, et pourtant les Prussiens n'abandonnent pas la partie. Ils reviennent sans cesse à la charge sous des averses de balles, s'élancent, héroïques, et tombent par centaines.
Autour de Saint-Privat, des villages brûlent, et ces incendies ajoutent à l'horreur de la scène.
Nos soldats ont oublié leurs fatigues, ils ont oublié la faim et la soif; on les entend rire et plaisanter tout en chargeant leurs armes.
La 4e brigade de la Garde, qui s'est séparée des trois autres pour attaquer Saint-Privat par le sud et lutte contre la division Levassor- Sorval, éprouve également des pertes énormes ; elle doit reculer devant les baïonnettes françaises, ainsi que deux régiments de ligne qui se sont portés à son secours, laissant sur le terrain le général Knappe von Knappstedt, son chef, frappé à mort.
A l'ouest de Sainte-Marie, sur un mamelon que colore de rose l'incendie qui dévore le village, se tient le prince de Wurtemberg. Les larmes aux yeux, il assiste à l'écrasement de ses troupes. Néanmoins il ne veut pas, malgré les supplications de ses officiers, ordonner la retraite.
« La Garde, dit-il, ne doit pas battre en retraite ; ce serait pour elle le déshonneur. »
Cependant il fait suspendre l'attaque, et ses tirailleurs se couchent dans les vignes, à moins de trois cents mètres du village.
Le 12e corps saxon marche sur Roncourt, afin de tourner notre droite. Si ce mouvement réussit, le prince de Wurtemberg reprendra l'attaque de Saint- Privât, dans laquelle il vient d'échouer complètement. En attendant, et pour faciliter le mouvement des Saxons, toutes les pièces prussiennes mitraillent Saint- Privat, où s'allument plusieurs incendies.
Le village est en flammes, les murailles s'écroulent ; des milliers de morts et de blessés encombrent les rues et les ruelles, et, sur cet enfer, la mitraille fait rage.
Derrière la fumée qui monte en colonnes énormes vers l'azur calme, au milieu des morts, il y a là vingt mille Français qui vont bientôt avoir à supporter le choc de plus de cent mille hommes.
Le 3* corps prussien, commandé par le général von Alvensleben, s'avance en effet pour
soutenir la Garde, et Ton attend le 12e corps saxon.
La situation est terrible, désespérée même. Nos hommes sont brisés de fatigue , notre artillerie n'a plus de munitions.
Cependant Canrobert ne songe pas à la retraite.
Vainement il a demandé du renfort à Bazaine, qui immobilise sur le mont Saint-Quentin la Garde et la réserve d'artillerie.
Que la Garde, que la réserve d'artillerie viennent secourir le 6* corps, et l'ennemi sera battu.
Mais Bazaine ne veut pas de la victoire.
Au 6e corps, tous attendent la Garde; Canrobert seul n'attend plus, n'espère plus.
Pour soutenir le moral de ses hommes, le commandant du 6e corps s'avise d'abord d'un stratagème sublime : il fait placer, entre Amanvillers et Saint-Privat, des clairons qui, pendant une heure, sonnent la marche.
En entendant cette sonnerie, brochée sur l'épouvantable fracas des canons prussiens, nos soldats reprennent courage.
« La Garde arrive, disent-ils, voici la Garde ! »
Et, sous l'avalanche de fer, parmi les ruines fumantes, au milieu des morts et des blessés, ils tiennent bon.
Hélas! la Garde ne vint pas.
Cent mille hommes vont se ruer à l'assaut des ruines de Saint- Privât ; jamais situation ne fut plus désespérée que celle de notre 6e corps.
Vers sept heures, nos soldats entendent de bruyants hourras poussés par les assaillants de la Garde. Ceux-ci viennent d'apercevoir les têtes de colonne du 120 corps saxon et se disposent à reprendre l'offensive, à recommencer l'attaque.
Saint-Privat va être attaqué à la fois par le nord, par le sud et par l'ouest.
On voit les officiers prussiens courir sur le front de leurs troupes, on entend des commandements gutturaux; en même temps le feu de l'artillerie ennemie devient plus violent.
Les masses prussiennes et saxonnes s'ébranlent enfin et marchent vers notre position en colonnes profondes.
Le g3° de ligne ouvre le feu, un feu d'enfer ; ses balles creusent des sillons dans les rangs d'un régiment de grenadiers, et cependant ce régiment avance toujours, sans riposter.
A deux cents mètres de nos lignes, les grenadiers s'arrêtent pourtant; ils hésitent malgré les Forwaertz! de leurs officiers.
Ceux-ci détachent alors leurs ceintures et les agitent pour faire croire qu'ils se rendent ; puis, comme nos soldats ne se laissent pas prendre à cette ruse, continuent de tirer, ils font coucher leurs hommes.
Cette fois, le feu cesse de notre côté.
Alors les Allemands se redressent et s'élancent sur Saint -Privât au pas de course, en poussant des hourras. Ils n'atteignent pas le village cependant, et les braves du g3e leur font payer cher cette petite trahison.
Hélas! les munitions manquent, les gibernes des morts et des blessés ont été vidées.
Partout les fantassins allemands tombent par centaines sous les balles de nos chassepots, et la lueur de l'incendie de Saint-Privat éclaire des monceaux de cadavres. A certains endroits, des ruisseaux de sang coulent sur la pente ; des milliers de blessés hurlent lamentablement. Le spectacle est effroyable.
Les soldats du 4e de ligne, qui à un moment donné s'élancent à la baïonnette, trébuchent sur les corps, foulent aux pieds des blessés.
Une ambulance a été installée dans l'église. Il y a des blessés partout, des hommes agonisent sous les voûtes sombres. Soudain un grand cri éclate : « L'église est en feu ! »
Les blessés qui peuvent marcher se précipitent vers les portes, les autres poussent des cris affreux; la fumée envahit l'édifice, de longues flammes ne tardent pas à lécher les murailles, la toiture commence à brûler.
A l'intérieur de l'église, on entend des appels déchirants : « A moi! au secours! » Des hommes frappés mortellement trouvent
encore la force de se traîner sur les dalles, dans l'espoir d'échapper aux flammes, et vont mourir dans l'ombre des chapelles; on en voit qui marchent sur les genoux et dont les intestins pendent.
C'est une scène d'épouvante et d'horreur, une scène de cauchemar.
Soudain, couvrant tous les bruits, une clameur immense s'élève : la toiture de l'église, le clocher, viennent de s'effondrer. — Les blessés ont cessé de souffrir.
Des hourras formidables répondent à la clameur des nôtres. Dans tous les corps allemands, les tambours battent, les clairons sonnent, les fifres font entendre leur son aigrelet, les drapeaux flottent au vent.
« Forwaertz! Forwdertz! » hurlent les officiers en brandissant leurs sabres.
C'est l'assaut suprême.
Le soleil a disparu derrière les coteaux, le ciel prend une teinte laiteuse, l'ombre s'épaissit dans les bois de Jaumont.
Canrobert a ordonné la retraite.
L'un après l'autre, nos régiments se retirent en combattant, abandonnent dans les ruines fumantes du village leurs morts et leurs blessés.
Vers le sud, dans le cimetière, le 9e bataillon de chasseurs tient toujours l'ennemi en respect, et ce vaillant bataillon ne consent à battre en retraite que lorsque le général Péchot vient en personne en donner l'ordre. Il a perdu
quatre officiers : capitaines Mariné. Mortre et Delair; lieutenant Favreau. Le commandant Mathelin et six officiers sont blessés; cent cinquante-six chasseurs sont tués ou blessés.
Certains régiments étaient décimés.
Le 12e de ligne comptait six officiers tués ; capitaines Lereboure et Menet, Lieutenant Dintherr; sous-lieutenants Fleury, Durand, Désormeaux et Fillebois. Dix-huit officiers étaient blessés, et six cent cinquante hommes étaient morts ou blessés.
Le 700 de ligne comptait également six officiers tués : commandants Berbegier et Mackintosh ; capitaines Tardy et Pouille, ce dernier récemment promu; lieutenants Garcin et Michel. Douze officiers étaient blessés.
La retraite de nos troupes fut une retraite de lions. Il faisait complètement nuit, et des fractions tenaient encore dans le village envahi par l'ennemi. D'affreuses mêlées se produisaient à la lueur des incendies; les maisons devenaient des forteresses que les Allemands devaient enlever les unes après les autres. Par endroits, les derniers défenseurs du village se retranchaient derrière des barricades de cadavres.
Il y eut des scènes atroces qu'il serait trop long de rapporter. Dans les maisons, dans les rues et les ruelles, des blessés succombaient sous la morsure des flammes, hurlant comme des damnés.
AMANVILLERS
Entre Amanvillers et la ferme de la Folie, le duel d'artillerie continue, ardent, terrible; les obus se croisent dans l'air, s'entrechoquant parfois. On entend sans cesse leur sifflement sinistre, qui à la longue déprime les cerveaux, met la fièvre aux tempes. Se battre n'est rien ; mais il est terrible de rester pendant des heures immobile, l'être crispé par la crainte du coup fatal. Soudain, vers quatre heures, les canons français cessent de rugir;
Les fantassins croient que la lutte d'artillerie est terminée.
« A notre tour! » disent-ils joyeusement.
Et la plupart, abandonnant la position couchée, se redressent sans en avoir reçu l'ordre.
« Couchez-vous! couchez-vous! hurlent les officiers, qui, eux, sont restés debout. Vous voulez donc vous faire démolir? »
Au même instant, des rafales d'obus s'abattent sur le plateau.
« Mais alors, si ce n'est pas fini, que font donc nos canons? »
Les fantassins ne comprennent plus.
Les officiers se taisent. Ils savent, eux, que
nos pièces ont épuisé leurs munitions. Mais à quoi bon démoraliser les hommes en leur apprenant cette triste nouvelle?
La division Grenier est en première ligne. Plusieurs fois on sonne la charge dans ses régiments; plusieurs fois nos soldats, baïonnettes en avant, s'élancent vers les artilleurs allemands.
Chaque fois ils sont repoussés par la mitraille et par les balles.
Le Ier bataillon hessois s'est établi dans la ferme Champenois et s'y maintient bravement, malgré nos efforts pour l'en déloger, gênant beaucoup, par son feu, les mouvements de nos troupes.
Les balles de nos chassepots clouent toujours l'infanterie ennemie dans le bois de la Cusse. Couchés dans la verdure des crêtes, devant les champs et les prairies qui descendent doucement vers la masse sombre du bois, nos fantassins tirent sans se presser. Tout Prussien qui sort du bois est un homme mort.
Devant les arbres de la lisière, on aperçoit de nombreux cadavres; parfois un blessé se dresse parmi ces morts et se traîne vers le bois.
Un peu avant sept heures, la division Grenier commence à plier. Le général de Ladmirault lance alors en avant la division Lorencez, qui formait réserve.
Tous ses clairons sonnant, cette division se déploie rapidement.
Les hommes sont joyeux d'être enfin admis à se battre comme les camarades.
Au moment où les régiments de la division débouchent sur les crêtes, on entend le roulement des tambours plats et le son des fifres; puis une colonne énorme apparaît bientôt dans la douce lumière du soleil couchant.
Ce sont les Hessois et la 25e division prussienne, qui marchent à l'assaut du plateau d'Amanvillers.
« Feu ! »
Un déluge de balles s'abat sur cette troupe.
On voit des hommes tomber, on entend les officiers qui crient : « Forwaertz! Forwaertz! » Les petits tambours plats et les fifres font un bruit d'enfer. La colonne avance toujours ; mais on sent que son élan n'est plus le même, il y a du flottement dans ses rangs, de l'hésitation.
Une nouvelle décharge de nos chassepots l'arrête net; puis soudain, malgré tous les efforts de leurs officiers, les Allemands reculent en désordre.
Trois fois la scène se renouvelle, trois fois les assaillants sont repoussés.
Malgré les attaques furieuses de l'ennemi et bien qu'il n'eût plus le secours de son artille-
rie, le 3e corps conservait ses positions d'Amanvillers.
Mais lorsque Canrobert eut abandonné Saint- Privat, la situation du général de Ladmirault, découvert sur sa droite . devint des plus critiques.
Toutes les pièces ennemies, deux cents environ, dirigeaient leur feu sur le plateau d'Amanvillers.
Néanmoins le 4e corps résista longtemps.
La division Cissey occupe l'extrême droite, où elle forme réserve. Battue par des feux convergents, elle éprouve de grandes pertes.
Les obus s'abattent avec une telle violence sur le 6e de ligne, que ce régiment, sans combattre, perd douze officiers. Sont tués ou blessés mortellement : commandant Saint-Martin ; capitaines Barbault, de Chilly, du Colombier, Vaillant; lieutenants Castel, Ohmann, Ravel, de Vidranges, Jacques; sous-lieutenant Plancher.
Neuf officiers sont blessés.
La nuit arrive rapidement, l'ombre envahit les grands bois de 1 est. Sur différents points du champ de bataille, des flammes montent vers l'azur pâlissant.
Ce sont des villages qui flambent.
La canonnade devient de plus en plus violente. De nouvelles batteries se sont établies autour du village de Saint- Ail, sur des hauteurs , et envoient des volées d'obus sur les
troupes du 4e corps. Des masses énormes d'infanterie s'avancent sous le rideau de fer que tissent les canons prussiens.
Le plateau est couvert de morts et de mourants. Dans l'ombre encore transparente, on aperçoit des blessés qui se tordent sur le sol, et leurs plaintes, leurs cris, impressionnent douloureusement nos soldats.
La division de Cissey abandonne ses positions, se dirige vers le bois de Saulny, pour gagner Plappeville, et sa retraite, peut-être trop précipitée, amène un certain désordre d'abord, de la confusion ensuite.
Ladmirault ne peut se décider encore à abandonner la partie. Cependant tout espoir est perdu.
Sans ordre, les troupes reculent, se débandent.
« Non! non! s'écrie Ladmirault, encore un effort! »
Et, suivi par un certain nombre d'officiers, il se précipite vers la mêlée confuse des troupes, réussit à arrêter un millier de soldats de tous les régiments, rallie ces débris et fait ouvrir le feu sur les colonnes qui s'avancent.
Les obus et la mitraille font rage. L'infanterie ennemie s'est arrêtée et couvre de balles notre petite troupe. Celle-ci va reculer. Alors le colonel Supervielle, du 73e, arrache des mains de l'officier qui le porte le drapeau de son régiment, s'élance seul en avant, grimpe
sur un petit mamelon et y plante le drapeau.
Puis, se tournant vers ses soldats :
« Le laisserez- vous prendre? » s'écrie-t-il.
A ce moment un obus éclate sur le mamelon, couvre de terre le drapeau et brise les deux jambes de l'héroïque colonel. Cependant Supervielle n'a pas perdu connaissance , il parle et il crie :
<r Au drapeau! au drapeau! »
Nos soldats s'élancent alors, s'emparent du drapeau, mais ne peuvent emporter le malheureux colonel, qui fut fait prisonnier et mourut douze jours plus tard.
Pendant que ces événements se déroulaient sur le plateau, des luttes terribles avaient lieu devant le village d'Amanvillers, défendu par le 2e bataillon de chasseurs et le 33e de ligne, et autour de la ferme de Montigny-la-Grange, défendue par le i5e de ligne.
A Amanvillers, dix officiers et deux cent trente hommes du bataillon de chasseurs étaient tués ou blessés.
Il fallait partir. Ladmirault donna le signal de la retraite.
Devant le bois de Saulny, nos troupes rencontrèrent la Garde, qui arrivait enfin, mais trop tard.
Elle aurait pu nous donner la victoire, peutêtre ; elle ne servit qu'à protéger la retraite.