‹ La Terre sanglante (volume 2)Chapitre 22 sur 29 · EN RETRAITE · texte numérisé non relu

EN RETRAITE

La nuit étend son ombre sur l'immense champ de bataille, une ombre douce où les étoiles mettent leur pâle lueur de rêve. Çà et là, dans la nuit, de larges taches rougeâtres indiquent remplacement de villages qu'achève de dévorer l'incendie et qui ne sont plus que des brasiers.

Seule, la ferme de Moscou flambe encore.

Tous les regards se tournent vers la flamme qui fait surgir de l'ombre un coin de ce plateau où dorment tant de morts ; les cœurs se serrent.

La ferme de Moscou était pleine de blessés. Que sont- ils devenus?

Tous, hélas! n'ont pu fuir le danger. A cette heure, plusieurs se tordent dans le brasier.

« En avant ! »

Dans l'ombre roule une cohue sans nom.

On dirait l'exode d'un peuple fuyant devant quelque terrible fléau. De par la volonté de Bazaine, cette armée que la France attend bat en retraite vers Metz.

Toutes les routes, tous les sentiers, tous

les ravins sont encombrés de soldats, de chevaux, de canons, de caissons, de voitures. Les régiments, les bataillons défilent sans ordre. Gela sent la défaite. Et pourtant, à cette heure, les 2e et 3e corps, quelques fractions du 4e, — la moitié de notre armée, — campent sur leurs positions, dont les Allemands n'ont pu s'emparer.

Ce que les Allemands n'ont pu prendre, Bazaine le leur donnera.

Déjà, en effet, il a préparé des instructions pour les commandants des 2e et 3e corps. A ces vainqueurs, il parlera comme à des vaincus; il leur dira : « Vous vous mettrez en mouvement sans sonneries et sans bruit, pou?'' ne pas éveiller l'attention de l'ennemi. » Et bientôt les vivants envieront le sort des morts, car ils connaîtront la tristesse et la honte, alors que leur héroïsme eût mérité la gloire.

Des deux côtés, les pertes de la journée étaient énormes. On comptait en effet :

Pour les Français :

Officiers: 88 tués, 396 blessés, m disparus.

Troupe: io56tués, 6 8t3 blessés, 4309 disparus.

Il convient d'ajouter que la plupart des « disparus » étaient des blessés transportés

dans les ambulances pendant le combat, et que le chiffre des tués ne comprend pas les nombreux blessés qui succombèrent.

Pour les Allemands :

Officiers : 257 tués, 569 blessés, 9 disparus. Troupe : 4981 tués, t 3 859 blessés, 484 disparus.

Le total des pertes était donc de trentedeux mille cinq cents hommes environ.

Six généraux français avaient reçu des blessures graves : de Goldbery, Henry, Colin , Pradier, de Bellecourt et Plombin.

Le général allemand Cranshaar était tué.

Sur le champ de bataille, les brancardiers et les infirmiers qui avaient la triste et pénible mission de relever les morts et de rechercher les blessés, virent des choses affreuses.

Au fond du ravin de la Mance, l'amas des corps atteignait, à certains endroits, une hauteur de plus de deux mètres, et, sous ces corps, on entendait les plaintes et les gémissements des blessés.

Sur. la route de Sainte-Marie-aux-Chênes à Saint-Privat, le roi Guillaume pleurait devant les morts de sa Garde, si nombreux qu'ils formaient des tas dont la hauteur était supérieure à celle des talus de la route.

On trouvait des morts partout, même dans

les endroits où l'on ne s'était pas battu ; des blessés s'étaient traînés fort loin, dans l'espoir d'échapper aux balles et à la mitraille, ou pour mourir en paix.

Dans le courant de la nuit, les ordres de Bazaine furent communiqués aux commandants de corps.

L'armée tout entière devait se replier sous Metz, et prendre position sur la rive gauche de la Moselle.

La France perdait la vaillante armée qui eût pQ la sauver encore.

Dans les champs de Mars-la-Tour, de Rezonville , de Gravelotte, d'Amanvillers. de Saint-Ail, de Saint-Privat, la nature a depuis longtemps effacé les traces des grandes batailles de l'année terrible.

Mais autour des villages tranquilles, rendus célèbres par tant de deuils, au fond des ravins ombreux, sur les plateaux ensoleillés, de nombreux monuments, des milliers de croix, évoquent le souvenir des braves qui dorment du bon sommeil sous le gazon fleuri de la terre lorraine.

Presque tous les monuments des champs de bataille sont allemands.

Pour les Français, les souvenirs funèbres et glorieux ont été concentrés à Mars-la-Tour,

qui possède un monument de toute beauté et une très curieuse église commémorative.

Parmi les rares monuments français des champs de bataille, il convient de signaler particulièrement celui que fit élever à Sainte- Marie-aux-Chênes le général de Geslin, qui commandait le 94e de ligne, comme colonel, pendant les batailles de Metz. Ce monument se dresse au centre du village, à l'embranchement des routes de Metz et de Briey. Il porte cette inscription : « Le colonel comte de Geslin, les officiers, sous -officiers et soldats du 94e de ligne, à tous les braves du régiment morts pour la France, le 18 août 1870. Souvenir d'éternelle reconnaissance. »

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