LA DERNIERE BATAILLE
Autour de la ville de Metz, dont la masse énorme surgit en pleine verdure entre les plateaux tourmentés de la rive gauche de la Moselle et les prairies ondulées de la rive droite, nos troupes affluent sans cesse, gagnant les cantonnements qui leur ont été assignés.
Le mouvement s'effectue sans désordre, sous les yeux des Messins accourus en foule pour acclamer les vaillants soldats de Borny, de Rezonville et de Saint-Privat.
Les clairons sonnent, les tambours battent; on entend partout des cris, des commandements, des appels joyeux.
La retraite ressemble à une marche militaire, et l'installation dans les cantonnements fait penser à une scène des grandes manœuvres.
Mais de temps à autre, sur les routes poudreuses, des voitures apparaissent, escortées par des hommes qui portent le brassard orné de la croix de Genève.
Alors les clairons se taisent, les tambours cessent de battre ; un frémissement parcourt la foule , des voix émues murmurent :
« Les blessés ! »
Lentement les voitures passent; et, sous des bâches grisâtres, l'on aperçoit des visages blêmes, des linges sanglants, des uniformes déchirés et tachés de boue.
Les malheureux blessés sont étendus sur une mince couche de paille; quelques-uns semblent dormir, d'autres ont les yeux grands ouverts et regardent sans voir.
Le tableau lugubre rappelle la guerre, qu'on avait presque oubliée.
Pendant que nos soldats s'établissent dans le camp retranché de Metz, les Allemands se hâtent d'occuper les positions superbes que vient d'abandonner l'armée française.
Toutes les hauteurs de la rive gauche se hérissent de baïonnettes ; des postes de guet sont installés sur tous les mamelons; des sentinelles gardent tous les passages ; les fermes, les maisons isolées, sont mises en état de défense ; des arbres renversés barrent les routes et les sentiers.
Le blocus s'organise avec une incroyable
rapidité, grâce aux instructions précises données par le prince Frédéric-Charles.
Sept corps d'armée, représentant un effectif de deux cent mille hommes au moins, forment devant l'armée de Metz une barrière infranchissable.
Du haut de la cathédrale, on aperçoit les sentinelles et les vedettes de l'ennemi.
Le 19 août, alors que certains de nos régiments cherchaient encore leur position, notre armée était déjà prisonnière.
A Metz , le désordre était grand. Des paysans venus de toutes parts, des soldats encombraient la ville; vingt -deux mille blessés étaient soignés un peu partout.
La population se montrait admirable.
Malgré la retraite de nos troupes, malgré les fautes commises , malgré l'inexplicable inertie de Bazaine, nul ne désespérait encore, nul ne pouvait croire à la défaite.
Dès les premiers jours du blocus, la résistance s'organisa ; on forma des corps de partisans, des compagnies de francs-tireurs: tout Français âgé de vingt à cinquantecinq ans dut faire partie de la garde nationale.
De temps à autre, on entendait le bruit d'une fusillade ou le crépitement des mitrailleuses; le fort Saint-Quentin envoyait parfois quelques boulets à l'ennemi.
Gela suffisait pour réchauffer les cœurs, pour entretenir l'espérance.
Une sorte de malaise, pourtant, ne tarda pas à se faire sentir. Sans aller encore jusqu'à prononcer le mot de trahison , on trouvait étrange la conduite de Bazaine, que Ton ne voyait jamais, qui ne donnait aucun ordre, qui, ayant en main une armée solide, n'essayait même pas d'inquiéter l'ennemi.
L'armée, de son côté, souffrait de l'inaction dans laquelle on la laissait. Cette inaction favorisait l'indiscipline; dans les superbes propriétés qui entouraient Metz, les soldats maraudaient ouvertement, et l'autorité militaire ne prenait aucune mesure pour empêcher les déprédations.
Il y eut des plaintes nombreuses. Alors on prescrivit des enquêtes; mais elles furent menées si mollement, qu'elles ne donnèrent aucun résultat et n'arrêtèrent pas la maraude.
Il y avait d'autres motifs de mécontentement.
Les ambulances manquaient de médecins, et l'on ne songeait pas à employer ceux des régiments, qui étaient à peu près inoccupés.
Des bruits alarmants commençaient à circuler au sujet des approvisionnements.
Tout cela impressionnait fâcheusement la population.
La cité ne présentait plus l'animation des
premiers jours : les visages étaient mornes , l'angoisse pénétrait dans les cœurs, l'espérance s'évanouissait peu à peu.
Une atmosphère de tristesse enveloppait la grande ville.
« A quoi pense donc Bazaine? se demandaient les bourgeois; les Allemands s'installent comme chez eux, et il ne bouge pas. »
Ceux qui avaient encore confiance, — ils étaient peu nombreux, — hochaient la tête et, prenant un air mystérieux, disaient:
« Attendez, patientez, il prépare un grand coup... Mac-Mahon arrive. »
Mac-Mahon, hélas! ne devait pas arriver.
Le 26 août, on fit une vaine tentative de sortie , qui fut baptisée : la bataille des Pas- Perdus»
La pluie se mit à tomber, les camps qui entouraient Metz devinrent de véritables cloaques.
En ville la tristesse augmentait ; nul n'espérait plus, la foi était perdue sans retour. Déjà Ton commençait à manquer de bien des choses , et l'horizon se faisait de plus en plus sombre.
Le 27 août, les journaux insérèrent la communiqué suivant : « La ville de Metz renferme des vivres pour deux cent mille hommes pendant soixante jours. »
Grâce à cet avis maladroit, les Allemands étaient fixés sur la durée probable du blocus.
Un parlementaire.
(Tableau d'Edouard Détaille. Reproduction autorisée par Goupil et C'e, éditeurs, Paris.)
Quant aux habitants, ils furent atterrés, car ils n'avaient jamais cru que la situation fût aussi mauvaise. Cependant, depuis quelques jours, le marché était dépourvu d'œufs, de lait et de légumes. Les œufs étaient fort rares et se payaient sept francs la douzaine ; les boulangers cachaient leur pain , le réservant pour les malades et les blessés; le beurre valait cinq francs la livre. Enfin, les bouchers commençaient à débiter de la viande de cheval.
De temps à autre, quelques coups de feu éclatent ; nos détachements qui vont au fourrage dans les fermes voisines de la ville se heurtent souvent à des reconnaissances allemandes , nos grand'gardes sont elles-mêmes parfois attaquées. Pendant la nuit, on entend rugir les canons du fort Saint-Quentin, qui envoient des obus sur les bivouacs de l'ennemi.
Le 3o août, le temps se remet au beau, un clair et joyeux soleil inonde la campagne , accroche son sourire aux flèches de la cathédrale. Dans nos camps, des mouvements de troupes inaccoutumés se produisent, les musiques jouent, les clairons sonnent, les tambours battent.
« Va-t-on tenter quelque chose? » se demandent les habitants.
Des officiers , interrogés , déclarent qu'ils ne savent rien, on n'a communiqué aucun ordre.
Pourtant l'anxiété est grande dans la ville , on court aux nouvelles, les cafés sont envahis.
Vers dix heures du soir, on apprend enfin que Bazaine se décide à tenter une nouvelle sortie. Elle aura lieu le lendemain, et le plan est à peu près le même que le 26 août; il s'agit, en somme, de percer sur Thionville et de gagner ensuite Montmédy.
L'objectif principal, le point à attaquer, est toujours Sainte-Barbe; mais, depuis le 26, les Allemands ont mis la position en état de défense, ainsi que les villages de Servigny, Noisseville et Poixe, où ils ont établi des tranchées ; leurs batteries couronnent les mamelons.
Tout fait prévoir que, cette fois, la lutte sera chaude.
« Tant mieux! disent nos soldats, on finissait par se rouiller ici. »
Le 3i août, dans la matinée, toutes nos troupes ont pris position sur la rive droite de la Moselle.
Le 3e corps se déploie en face de Noisseville et de Montoy.
Le 4e corps barre la route de Sainte-Barbe, en face de Servigny.
Le 6e corps fait face aux villages de Rupigny, Charly et Chieulles, qu'occupent les Prussiens.
Le 2e corps est en seconde ligne, entre la
ferme de Bellecroix et le ravin de Vallières. La Garde forme réserve entre le fort Saint- Julien et le bois de Grimont.
Nous avons là près de cent mille hommes ; au début, les Allemands nous en opposaient à peine quarante - cinq mille. On pouvait vaincre, on pouvait passer, les auteurs allemands le reconnaissent eux-mêmes. Mais Bazaine ne voulait pas de la victoire, il ne voulait pas quitter Metz.
Au lieu d'agir promptement et avec vigueur, il donne le temps à l'ennemi de porter sur la rive droite ses troupes de la rive gauche.
Le temps est superbe. Devant nos troupes, la campagne ensoleillée déroule jusqu'à l'horizon des prairies grasses, des vergers et des vignes; çà et là de petits bois marquent leurs taches sombres ; au-dessus des4>bois et des mamelons, les clochers des villages pointent dans la lumière d'or.
Au loin, se détachant sur le rideau formé par les bois de Failly et de Cheuby, on aperçoit le village de Sainte- Barbe, dont l'ennemi a fait une véritable forteresse.
Nos soldats n'ont qu'un désir : marcher, s'élancer à la baïonnette sur les batteries prussiennes dont on peut, à l'aide d'une lorgnette, compter les pièces.
Mais, comme le 26, il faut attendre les ordres de Bazaine , et, comme le 26, on forme les faisceaux devant l'ennemi ; les hommes,
pour tromper leur impatience, allument du feu et préparent le café.
Nos batteries ont pris position, quelquesunes en avant du fort de Saint-Julien, d'autres en face de Vantoux, au-dessus de Colombey et en avant du bois de Mey.
On attend toujours, les troupiers murmurent.
« Allons, disent-ils tout haut, ce sera encore une bataille des Pas-Perdus... On se moque de nous. »
Les officiers ne disent rien, mais ils ne se sentent pas le courage d'imposer silence à leurs hommes.
Vers quatre heures, enfin, on entend le canon. A un signal donné par l'artillerie du fort Saint- Julien, nos pièces ouvrent le feu. Aussitôt toutes les batteries prussiennes répondent; on voit des fumées blanches s'élever devant notre ligne, sur les hauteurs de Sainte- Barbe, Noisseville, Servigny, Charly, Failly, Poixe.
Les fantassins ont rapidement reformé les rangs; la bonne humeur est revenue, on salue les obus, on rit, on plaisante.
Soudain des clairons sonnent, des tambours battent ; le maréchal Lebœuf vient de lancer ses troupes sur Noisseville, Nouilly, Montoy et Flanville.
Nouilly est enlevé à la baïonnette par les soldats de la brigade Arnaudeau (59e et 71e)
après une lutte des plus vives, au cours de laquelle le capitaine de Champs, du 59e, a la tête emportée par un obus ; le colonel du 59e, M. Duez, et celui du 71e, M. d'Audebard de Ferussac, sont blessés sérieusement.
Les autres positions sont enlevées également avec un entrain superbe , nos soldats exécutent partout de brillantes charges à la baïonnette sous une grêle d'obus et de balles. Eux, c'est à peine s'ils tirent; ils n'ont pas le temps, car la nuit viendra vite.
Le général Montaudon est blessé et doit abandonner sa division. Le 62e de ligne perd plus de trois cents hommes dans le ravin de Montoy; son colonel est blessé. Le 5i6, en enlevant Flanville, a deux hommes tués, deux officiers et une cinquantaine de soldats blessés.
Devant Noisseville, la lutte se prolonge. Enfin, les clairons des 81e et 95e sonnent la charge à pleins poumons, et, sans commandement, les baïonnettes s'abaissent :
« En avant! »
Une immense clameur retentit, les deux régiments sont partis ; les hommes bondissent dans la verdure et dans les vignes, les balles et la mitraille font rage.
Une colonne se jette sur l'auberge de V Amitié, que défend une compagnie prussienne. Quelques Allemands sont massacrés ; les autres se rendent, implorant la pitié de nos soldats.
Le 95e pénètre dans le village, se rue sur
l'église et massacre les Prussiens qui s'y sont réfugiés en grand nombre. Partout, dans le malheureux village, Ton voit des cadavres entassés, des blessés qui gémissent, des mourants qui râlent. >
Les canons tonnent toujours, et bientôt des incendies s'allument à Noisseville, à Montoy, à Servigny et à Sainte- Barbe.
Le 95e compte trois officiers tués : lieutenant Derro , sous-lieutenants Jullian et Stoffels; trois officiers blessés, quarante hommes tués et près de trois cents blessés.
Les Prussiens, qui ont abandonné Noisseville, se sont retirés sur Servigny, poursuivis par les troupes du 3e corps. De son côté, notre 4e corps entre en ligne et se porte également sur Servigny. Les obus pleuvent de toutes parts sur nos soldats.
De même qu'à Noisseville, on attaque à la baïonnette; les divisions de Cissey, Montaudon , Grenier, Aymard et Metman s'élancent en même temps contre le village, tous leurs clairons sonnant la charge, tous leurs tambours battant. Dans la douce lueur du couchant, le spectacle a quelque chose de fantastique et de grandiose.
Nos soldats brandissent leurs fusils et crient :
« Vive la France ! »
Bientôt nos troupes enlèvent les tranchées et envahissent le village, que les Prussiens
défendent avec acharnement; les rues, les cours, les jardins s'emplissent de morts et de blessés, le sang coule dans les ruisseaux. C'est un carnage affreux.
A neuf heures, les Allemands nous abandonnèrent le village, où ils laissèrent des centaines de cadavres.
Nous avions éprouvé également des pertes sensibles.
Au ii° bataillon de chasseurs, deux officiers sont tués, les capitaines Bizouard de Montille et de Thou; quatre officiers sont blessés, cent vingt-deux chasseurs sont hors de combat.
L'ennemi avait partout reculé devant nos baïonnettes.
La nuit est complète, les ténèbres enveloppent le champ de bataille. Çà et là, des maisons achèvent de brûler.
A Metz, on célèbre avec enthousiasme le succès de nos armes ; des feux de joie flambent sur les glacis du fort de Saint-Julien.
Nous sommes vainqueurs, et pourtant Bazaine se retire sans donner d'ordre ; nos soldats, qui voudraient marcher, se trouvent de nouveau paralysés.
Les Allemands, eux, profitent de notre inertie pour masser, à la faveur de l'ombre, des troupes autour de Servigny ; le prince Frédéric-Charles arrive en hâte au secours de Manteuffel.
Soudain, vers onze heures, des hourras sauvages éclatent, on entend le bruit d'une violente fusillade, et Servigny, que gardent quelques compagnies du 7e de ligne, est envahi par des forces ennemies considérables. Après une lutte très courte mais sanglante, nos soldats sont obligés d'abandonner le village.
Le lendemain le combat recommença; il fut acharné, de part et d'autre. Nos soldats accomplirent des prodicres; mais, écrasés par le nombre, foudroyés par toutes les pièces allemandes, ils durent reculer.
Bazaine, qui avait à peine paru sur le champ de bataille, qui avait, une fois de plus, immobilisé la Garde et une partie des troupes; Bazaine, qui ne savait pas commander lorsqu'il s'agissait de marcher en avant, se hâta d'ordonner la retraite sous Metz.
Notre vaillante armée venait de livrer son dernier combat.
De par la volonté d'un maréchal de France traître à sa patrie, elle allait connaître les douleurs d'une lente agonie.