‹ La Terre sanglante (volume 2)Chapitre 25 sur 29 · LE DENOUEMENT · texte numérisé non relu

LE DENOUEMENT

Déçu dans ses espérances, repoussé par le roi Guillaume et par Bismarck, Bazaine, qui n'avait plus la confiance de son armée et dont les habitants de Metz ne prononçaient le nom qu'avec mépris, se vit perdu.

Cet homme avait sans doute rêvé de jouer un rôle, et voilà que ses espérances sombraient brusquement.

Il songea aussitôt à sortir de l'impasse où l'avait acculé son ambition coupable, à en sortir à tout prix et n'importe comment.

Et il résolut d'engager des négociations avec le prince Frédéric-Charles.

Pour essayer de se couvrir, il fit adopter cette idée par le conseil des commandants de corps. Ce conseil, réuni le 24 octobre, décida, comme le demandait Bazaine, qu'on s'adresserait au prince et qu'on lui proposerait la conclusion d'une convention honorable.

Changarnier d'abord, de Cissey ensuite, furent délégués auprès du généralissime allemand.

Le prince avait des instructions précises : il

déclara nettement que l'armée française devait se rendre, ainsi que la place, sans conditions et à merci.

« Nous savons, ajouta-t-il, que vous avez épuisé vos ressources, que la solution est prochaine et que vous serez obligés soit demain, soit après-demain, de tout accepter. »

Le 26 octobre, les soldats et les habitants sont étonnés de ne plus entendre le grondement des canons ni le crépitement de la fusillade ; ils savent que des négociations sont entamées, et ce calme leur paraît être de mauvais augure ; le mot « capitulation » est prononcé, l'anxiété augmente, tourne à l'angoisse.

Le temps, très mauvais depuis le commencement d'octobre, devient affreux. Une pluie fine et froide tombe sans cesse, noyant tout, transformant les camps en marais fangeux; nos soldats grelottent sous la tente, le ventre vide, roulant en leur cerveau de lugubres pensées ; beaucoup tremblent de fièvre, tous ont l'air de squelettes.

Ce jour- là, après un conseil des commandants de corps, le général Jarras, chef d'étatmajor de l'armée , est envoyé au quartier général de Frédéric-Charles comme délégué par le conseil et muni de pleins pouvoirs pour discuter et arrêter une convention par laquelle l'armée française se constituera prisonnière de

Il est inutile, il serait pénible, d'entrer dans le détail des discussions qui eurent lieu entre le général français, assisté du lieutenant-colonel Fay et du commandant Samuel, et le général allemand von Stiehle, assisté lui-même de deux officiers.

Aux termes du protocole qui fut arrêté le 27, l'armée française placée sous les ordres du maréchal Bazaine était prisonnière de guerre.

La forteresse et la ville de Metz avec tous les forts, le matériel de guerre, devenaient la propriété du vainqueur.

Les armes et tout le matériel de l'armée, consistant en drapeaux, aigles, canons, mitrailleuses, chevaux, etc., devaient être laissés à Metz et dans les forts à des commissaires militaires nommés par le maréchal Bazaine pour être remis immédiatement à des commissaires prussiens.

Tous les généraux et officiers qui consentiraient à engager leur parole d'honneur, par écrit, de ne pas porter les armes contre l'Allemagne ne seraient pas faits prisonniers de guerre.

A Metz et dans les camps, on ne connaissait pas encore le triste résultat des négociations; mais on devinait.

Le 26, une foule nombreuse s'était portée devant la statue du maréchal Fabert. Le maire jeta sur le monument un immense voile noir en disant :

« Ensevelissons, jusqu'à la résurrection, l'honneur de la cité martyre. »

Dans la soirée, une tempête d'une extrême violence se déchaîna. On eût dit que le ciel voulait s'associer au deuil de la malheureuse cité.

« La soirée, écrit l'officier à la correspondance duquel nous avons déjà fait quelques emprunts, s'est terminée par un violent orage qui harmonisait la nature avec nos pensées et notre situation. Les vents étaient déchaînés; c'étaient, tout autour de nous, des mugissements effrayants, des grondements terribles; les pins et les peupliers craquaient et se courbaient comme des joncs. Les tentes étaient enlevées; les piquets volaient comme des plumes.

« Nous attendons toujours notre sort de nos vainqueurs... Nos vainqueurs! Le mot est-il bien juste, puisqu'on nous a laissés, ou à peu près, dans l'inaction, donnant à ceux qui nous tenaient sous Metz tout le loisir nécessaire pour nous enserrer dans un réseau de travaux de toutes sortes?... »

Le 28, la capitulation est annoncée officiellement à l'armée.

Notre officier écrit ce jour- là :

« A deux heures, je fus envoyé à l'étatmajor pour y copier le protocole (lisez capitulation) et la circulaire explicative. Autant de

mots, autant de serrements de cœur, car chaque mot rappelle notre désastre.

« Quelle heure j'ai passée, et que de fois, le cœur plein d'amertume et les yeux gonflés, je me suis vu près de pleurer! »

Aussitôt que la pénible nouvelle eut été communiquée aux troupes, le désarmement commença.

Qu'on nous permette d'extraire d'une correspondance que nous avons sous les yeux les lignes qui sont relatives à ce désarmement. Écrites sur place par un acteur du drame, destinées à être lues seulement par la famille de l'officier, elles ont une éloquence douloureuse à laquelle aucun récit ne saurait atteindre.

« Un fait digne d'être connu, c'est que le 40 et le 6e corps étaient désarmés avant que les autres corps eussent reçu la nouvelle. Toutes les mesures étaient prises pour bien assurer la consommation de l'infamie.

« Le soir, il y eut quelques manifestations à Metz. D'un côté, on demandait le général Goffinières... D'un autre côté, réunion d'officiers au nombre de cent cinquante, en tête desquels un homme posé et sûr, le commandant Leperche, aide de camp du général Bourbaki. On a décidé par acclamations la destitution de Bazaine, et par acclamations aussi il a été reconnu traître à son pays.

« Le capitaine Roques (de Sarlat), des cara-

biniers, s'était mis à la tête du mouvement.

« La Garde impériale (grenadiers et voltigeurs) fut appelée à Metz; mais fort heureusement il n'y eut rien de grave.

« Le général Clinchamp s'était mis à la tête de sa brigade pour franchir les lignes;... on Ta arrêté.

<r Un de nos camarades, P., est parti seul, disant ne pas vouloir subir l'humiliation. J'accompagne de tous mes vœux cet homme courageux.

« La journée a été encore plus triste, plus douloureuse !

« Le matin on est allé verser les armes dans les forts. Que d'officiers, suffoqués par la douleur, n'ont pu monter jusque-là! J'en ai vu qui, tombés sur la route, sont restés là, pleurant.

« Tout le chemin est littéralement couvert d'armes, de cartouches, de gibernes, d'instruments de musique.

« Et tout cela dans la boue, sous une pluie continuelle.

« Les forts ont été occupés à 10 heures. A midi, le pavillon prussien flottait sur ces nids d'aigles que, fort heureusement, nos ennemis n'ont pas eu l'honneur de conquérir en soldats. »

Plus loin, l'officier parle du départ des troupes :

« A midi, les troupes, sans armes, ont

quitté le camp ; la Garde s'est mise en marche par la route de Nancy.

« Je suis allé à Metz vers midi, et j'ai eu la douleur de voir, marchant ou attendant leur tour, toutes ces braves troupes qui ne demandaient qu'à se faire tuer et dont on n'a pas voulu. Le spectacle de ces dignes soldats était beau. Oui, dans le désastre, on trouvait une consolation : le stoïcisme du malheur. Tout le monde n'a pas ce courage. Quant à la discipline, j'avoue que je ne croyais pas, — et je vous l'ai dit, — qu'il y en eût autant dans notre armée. Jusqu'au dernier moment, les chefs sont restés les chefs pour le soldat.

« Même dans votre malheur, soldats de l'armée de Metz, vous avez été dignes de la France, et quoique vous soyez vaincus, ou plutôt livrés à l'ennemi, tout Français pourra vous serrer la main.

« Ah! j'ai pleuré, bien pleuré, et encore mon cœur se gonfle, ma paupière est humide. Peut-on assister à un pareil désastre sans devenir fou de douleur!

« A Metz, j'ai vu bien du monde. Partout des cœurs ulcérés, partout des larmes. A la ville, c'était comme au camp : on s'embrassait, ne pouvant dire un mot; les sanglots étouffaient la voix.

« Quand je suis rentré au camp , tout était désert, tout disait notre malheur. Des chevaux harnachés ou nus erraient de tous côtés;

dans le Ban-Saint-Martin , toutes nos voitures étaient alignées: leurs chevaux, attachés aux roues, attendaient depuis le matin une nourriture que du moins ils auraient dû trouver en quittant leurs anciens maîtres.

« Ces gourbis à moitié brûlés ou démolis, ces emplacements de tentes au milieu des champs, tous ces vestiges restés là comme un squelette de notre belle armée... Tout cela faisait pleurer.

« Et, pour comble de malheur, le paysage s'égayait déjà de quelques officiers prussiens venus en amateurs.

« Mettez tout cela au milieu de la pluie, du brouillard, et d'une boue liquide de dix centimètres d'épaisseur.

« Notre nujt a été troublée par l'arrivée des Prussiens, qui ont occupé les maisons où nous sommes logés; c'était le 94e régiment d'infanterie.

« On a fait beaucoup de bruit; mais, en somme, point de mal.

« Nos soldats ont, au contraire, échangé des poignées de main avec les arrivants, et ils en ont reçu des saucissons , du tabac et des cigares. »

Le surlendemain, le même officier écrit ce qui suit :

« ...Quant à la ville, le spectacle qu'elle offrait hier était réellement affligeant.

« Les Prussiens avaient fait leur entrée, on

en voyait partout, ils occupaient tout; places, avenues, marchés étaient garnis de soldats Tous les hôtels sont pris par eux, les plus belles maisons particulières sont également occupées. C'est navrant! Et là, sur la place de l'Hôtel-de- Ville, la statue de Fabert couverte d'un immense crêpe ! On ne peut dire l'impression douloureuse que l'on ressent à cet aspect.

« Les officiers prussiens commencent à prendre une allure de vainqueurs; le sabre traînant, le cigare aux lèvres, ils passent fièrement à nos côtés. Quelques-uns cependant saluent.

« De nombreux marchands, venus à la suite de l'armée prussienne , stationnaient dans les rues de Metz, vendant du sel ainsi que du beurre et du fromage. Les habitants et les soldats français se ruaient sur les voitures pour acheter.

« Ce matin, j'ai dû aller à Metz pour voir quels étaient les ordres affichés au sujet du départ des officiers.

« J'ai pu mettre enfin une seconde lettre pour vous à la poste prussienne, mais une lettre ouverte.

« Le service postal des Prussiens est déjà complètement organisé, tout fonctionne, au lendemain de leur installation, comme s'ils étaient ici depuis longtemps. Cela nous surprend, nous, gens tatillons qui sommes toujours absorbés par le détail et la forme.

METZ 2i>:

« On lisait dans la ville la proclamation du commandant prussien aux habitants, lille est pleine d'aménités : « Ceux qui feront ceci : € mort; ceux qui ne feront pas cela : mort; « ceux qui feront autre chose : mort.

« Nos généraux et nos états-majors, qui devaient partir ce matin, ne quittent Metz que demain. Ce sera bientôt notre tour.

« Ce qu'on nous réserve là-bas, au loin, ne sera sans doute pas fort réjouissant. Mais je préfère encore cet inconnu. Il me tarde de quitter ces lieux, témoins de tant d'héroïsme et de tant d'ignominie. On y grelotte , on y étouffe. »

Le 28, lorsque la population et l'armée eurent connaissance de la capitulation , il y eut, à Metz et dans les camps, comme un immense bouillonnement de colère.

« A mort, Badine! criait-on de toutes parts. A mort, le traître! »

Des officiers allèrent supplier les généraux en qui l'on avait confiance de se mettre à leur tête pour percer les lignes ennemies ; des habitants firent des démarches analogues, demandant à marcher dans les rangs de nos soldats.

Une foule houleuse et menaçante se pressait dans les rues, notamment devant la maison du général Coffinières, devant l'Hôtel de ville et autour de la statue de Fabert.

On pouvait redouter de grands désordres.

La municipalité fit afficher la proclamation suivante :

« Chers concitoyens,

« Le malheur dont nous sommes tous frappés aujourd'hui nous atteint sans qu'aucun de nous puisse se reprocher d'avoir un seul jour failli à son devoir.

« Ne donnons pas le désolant spectacle de troubles intérieurs et ne fournissons aucun prétexte à des violences ou à des malheurs nouveaux et plus complets encore.

« La pensée que cette épreuve ne sera que passagère et que nous, Messins, n'avons assumé dans les faits accomplis aucune part de responsabilité devant le pays et devant l'histoire, doit être, en ce moment, notre consolation.

« Nous confions la sécurité commune à la sagesse de la population.

{Suivent les signatures.)

Dans la foule qui stationnait sur la place de l'Hôtel-de- Ville, et qui devenait de plus en plus houleuse, de plus en plus menaçante, des voix crièrent soudain :

« A la cathédrale ! à la cathédrale ! »

D'autres voix répondirent :

« A la Mutte! »

La Mutte était une cloche énorme dont

la voix puissante s'entendait à près de quarante kilomètres de Metz. On ne mettait la xMutte en branle que dans les occasions solennelles.

Aux cris mille fois répétés de : « La Mutte ! la Mutte! » la foule se précipita vers la cathédrale, enfonça les portes et envahit l'édifice sacré.

Bientôt la Mutte tinta lugubrement, et l'on eût dit qu'elle sonnait le glas de la malheureuse cité.

Alors les yeux se mouillèrent, les mains se cherchèrent ; la voix chère de l'énorme cloche remuait trop de tristesse pour ne pas étouffer la colère.

Quand les troupes de la Garde envoyées par Bazaine arrivèrent, elles reçurent l'ordre de faire cesser la sonnerie.

Mais toutes les marches de l'escalier étroit qui conduisait au beffroi de la vieille cathédrale étaient occupées par des gardes nationaux. Ceux-ci déclarèrent qu'ils ne laisseraient pas toucher à la cloche et que, pour arriver jusqu'à elle, il faudrait passer sur leurs cadavres.

En présence de cette attitude énergique, les hommes de la Garde, qui ne voulaient pas engager une lutte fratricide, renoncèrent à pénétrer dans la cathédrale et s'alignèrent sur la place, l'arme au pied.

Jusqu'au matin, la Mutte laissa tomber ses

sanglots sur la ville en deuil, remuant la tristesse des cœurs.

Bazaine, qui n'avait pas hésité à livrer à l'ennemi les drapeaux de son armée, n'était pas sans inquiétude au sujet de l'exécution de cette clause honteuse du triste protocole.

Aussi n'hésita-t-il pas à recourir au mensonge pour amener ses soldats à livrer leurs aigles.

Il déclara, en effet, que les drapeaux seraient réclamés et portés à l'Arsenal, où on les détruirait.

« Je me suis réservé, dit-il, de donner directement des ordres pour que les drapeaux soient brûlés. »

Mais ils étaient nombreux, ceux qui ne croyaient plus à la parole du maréchal.

L'ordre de remettre les drapeaux fit naître dans tous les corps de notre malheureuse armée une profonde et douloureuse émotion.

Les soldats se rendaient auprès des colonels et, les larmes aux yeux, s'écriaient :

« Faisons-nous tuer tous autour du drapeau ; si les Prussiens doivent l'avoir, ils le payeront cher ! »

Quelques généraux, quelques chefs de corps, refusèrent catégoriquement de se conformer aux instructions du maréchal.

Citons, parmi ces derniers, le général La-

2 hJ

passet, commandant la brigade mixte composée des 84e et 97e de ligne.

Le 28 octobre, avant le jour, le brave Lapasset fait appeler les deux colonels de ses régiments et leur donne connaissance de Tordre qu'il a reçu la veille, dans la soirée.

« Livrer nos drapeaux, s'écrient les colonels d'une seule voix, jamais! »

Alors le général leur tend la main.

« J'attendais cette réponse, dit-il avec émotion; non, nous ne livrerons pas nos drapeaux à l'ennemi. Vous allez les brûler immédiatement en présence de tous vos officiers, vous dresserez un procès -verbal de l'opération et vous me remettrez ce document. »

Lorsque le sacrifice fut accompli, lorsque Lapasset eut en main les procès- verbaux, il répondit à la notification de l'ordre de Bazaine, que lui avait transmis le général Frossard.

Voici sa réponse : elle est d'un homme de grand cœur, d'un soldat.

« Mon général ,

« La brigade mixte ne rend ses drapeaux à personne et ne se repose sur personne de la triste mission de les brûler.

« Elle l'a accomplie elle-même ce matin; j'ai entre les mains les procès -verbaux de cette lugubre opération. »

Le général de Laveaucoupet, commandant

264 LA TERRE SAXGLANTE

de la 38 division du 2e corps (2e, 24e, 40e, 63e), refusa, lui aussi, de remettre ses drapeaux lorsqu'il sut que l'Arsenal ne les brûlait pas, et il notifia en ces termes sa décision à chacun des colonels des régiments placés sous ses ordres :

« Faites sortir votre drapeau de l'étui, faiteslui rendre les honneurs pour la dernière fois, et ensuite qu'il soit brûlé avec la plus grande publicité possible. J'assume sur moi seul la responsabilité de l'ordre que je vous donne; on me rendra compte de son exécution dans la journée. »

Les hampes des drapeaux furent brûlées, la soie fut partagée entre les officiers et les sousofficiers.

Le colonel Péan, du Ier régiment de grenadiers de la Garde, déchira également son drapeau et en distribua les morceaux à ses grenadiers.

Il en fut de même au 20 voltigeurs de la Garde, colonel Péchot ; aux 570, 71e, 90e et 94° de ligne.

Le 29 octobre, les vaillants soldats de l'armée de Metz, qui n'avaient jamais été vaincus, défilèrent, sans armes devant l'armée allemande et se séparèrent de leurs officiers, qui devaient partir pour l'Allemagne par chemin de fer, après des adieux déchirants qui émurent jusqu'aux larmes les ennemis eux-mêmes.

Les héros de Borny, de Rezonville et de Saint- Privât pouvaient partir pour l'exil la tête haute.

Ils avaient été sans peur; ils étaient sans reproche.

Page 1