VERS L EXIL
Pendant que nos malheureux soldats défilaient, le rouge au front, les larmes aux yeux, devant ces Allemands qui n'avaient pu les vaincre, Bazaine se promenait de long en large, très calme, presque joyeux, dans le salon d'une maison de Moulins-lez-Metz, où il s'était réfugié.
Par instants il s'arrêtait devant Tune des fenêtres de la pièce , contemplait le mont Saint-Quentin, dont la masse surgissait derrière un rideau de brume, laissait tomber ensuite son regard sur la route de Gravelotte, qu'encombrait du matériel d'artillerie appartenant aux Prussiens, puis il reprenait sa marche lente.
De temps à autre il tirait sa montre, et alors
26ti LA TERRE SANGLANTE
seulement esquissait un léger mouvement d'impatience.
Le maréchal avait demandé par lettre au prince Frédéric- Charles la faveur de gagner le camp prussien avant l'armée qu'il venait de livrer.
Sans attendre la réponse, il s'était mis en route dès le matin, sous l'escorte d'une compagnie de grenadiers de la Garde.
Aux avant-postes, devant Moulins-lez-Metz, un parlementaire prussien l'attendait, une lettre à la main.
Cette lettre, signée par le général von Stiehle, indiquait à Bazaine qu'il devrait se rendre à Cassel comme prisonnier de guerre. Il y était dit, en outre, que le maréchal n'était pas autorisé à se constituer de suite prisonnier au quartier général allemand, qu'il lui serait permis de quitter les anciennes lignes françaises à cinq heures du soir seulement ou le lendemain à neuf heures du matin.
Après avoir pris connaissance de cette lettre, Bazaine, n'osant retourner à son quartier général, vint s'enfermer dans la maison de Moulins-lez-Metz pour y attendre l'heure que lui fixait le chef de l'armée allemande.
Il était en train de déjeuner de bon appétit, quand apparut sur le Saint-Quentin une immense bannière noire et blanche, indiquant la prise de possession de Metz par les Prussiens.
Cette ville, c'était lui qui la livrait, et pourtant son visage demeura impassible.
On eût pu croire vraiment que cet homme était inconscient.
N'avait-il pas dit d'un ton dégagé aux officiers de son entourage, en quittant Metz :
« Cette affaire aura au moins un bon côté; elle fera cesser la résistance de Paris et rendra la paix à notre beau pays. »
C'était de l'inconscience ou du cynisme.
Ces paroles étaient dignes de l'homme qui . un jour, s'adressant à un notable de Metz, n'avait pas craint de s'écrier :
« Vous avez donc du patriotisme, vous? »
A trois heures, Bazaine donna Tordre de préparer sa voiture. A quatre heures, il se dissimulait derrière les rideaux soigneusement baissés du véhicule et quittait Moulins, se dirigeant sur Ars.
Dans cette localité il fut reconnu par la foule, des cris de mort furent poussés, des pierres s'abattirent sur la voiture, dont toutes les glaces furent brisées. Ce maréchal de France, traître à son pays, dut demander aide et protection aux gendarmes prussiens pour se soustraire à la colère de Français exaspérés.
Encadrée par des gendarmes du roi Guillaume, la voiture fila sur la jolie route blanche qui longe la Moselle aux eaux claires et ne s'arrêta qu'au château de Corny, où était installé le prince Frédéric-Charles.
L'accueil du prince fut très froid; le grand chef allemand se montra presque dur envers son prisonnier.
La froideur de cet accueil n'empêcha nullement Bazaine de faire honneur à un excellent souper.
Après l'humiliation qu'elles avaient subie, nos troupes eurent à endurer de cruels traitements.
Les départs pour l'Allemagne s'organisèrent lentement. Pendant plus de huit jours, les malheureux soldats français furent traînés dans les camps prussiens qui entouraient Metz et parqués dans la boue, sous la pluie, entre des baïonnettes menaçantes. On les nourrissait à peine, et l'on ne s'occupait nullement de les garantir de la pluie et du froid; aussi les maladies exerçaient-elles de terribles ravages parmi ces hommes épuisés déjà par les souffrances, par les privations d'un siège pénible.
Chaque jour, on empilait les plus gravement atteints dans des fourgons et on les transportait à Metz; souvent il était trop tard, et lorsque les fourgons arrivaient à destination, l'on en sortait autant de morts que de vivants.
Chaque matin, dans la boue glacée des camps, l'on ramassait également des morts.
C'était horrible.
Quand les départs pour l'Allemagne commencèrent, ce fut pis encore; les colonnes laissaient derrière elles de véritables traînées
de cadavres. Pour l'une de ces colonnes, après une nuit passée au bivouac, on compta plus de cent morts.
Des milliers d'hommes tombèrent, pour ne plus se relever, dans la boue des chemins. Combien de ces malheureux prisonniers devaient encore succomber en Allemagne!
D'après des statistiques officielles soigneusement établies, l'armée de Metz perdit, depuis le début de la guerre jusqu'à la capitulation, quarante-deux mille six cents hommes environ, tués, blessés ou disparus, sur un effectif moyen de cent soixante-douze mille hommes.
La plupart des combattants portés par les corps au nombre des disparus étaient des blessés laissés sur le champ de bataille ou recueillis, pendant l'action, par les ambulances provisoires.
A Metz, les maladies de toutes sortes, la misère, les privations, nous enlevèrent plus de trois mille hommes: près de trois mille également moururent en captivité.
Le total des décès, pour la campagne, est de plus de vingt et un mille.
Nous allons extraire de la correspondance de l'officier que nous avons souvent cité quelques pages relatives au voyage de nos officiers vers l'Allemagne. Ces pages sont datées du 7 novembre ; elles furent écrites en terre d'exil.
« J'ai à vous résumer une période de sept jours employés au voyage en Allemagne et à l'installation.
« Le 3i , vers cinq heures du soir, on nous annonça qu'un train d'officiers subalternes de la Garde partait le lendemain, à il heures 3o, et nous prîmes les premières dispositions de départ.
« Comptant aller à Mayence et pouvoir choisir sur la liste des localités affectées aux officiers qui se rendraient d'abord dans cette ville, nous choisîmes Neuwied et Bonn. Neuwied surtout semblait très convenable, d'après les renseignements que m'avait donnés un individu rencontré par moi au Ban-Saint-Martin.
« Le soir, un sergent du régiment de Hanovre, qui commandait le poste logé dans notre maison, confirme ces bons renseignements. Son appréciation sur la guerre est digne aussi d'être notée.
« — Bazaine, dit-il, veut dire argent et corruption ; le Mexique, eau trouble; Metz, eau trouble.
« La nuit du 3i au Ier fut, comme bien vous le pensez, exempte de sommeil.
« Nous nous levâmes le Ier, vers quatre heures, et commençâmes à prendre nos dernières dispositions. C'étaient les voitures d'un côté, les cantines et les ballots d'un autre.
« Enfin, vers sept heures, nous étions prêts,
« Comptant peu sur un déjeuner en ville au
milieu des tracas du départ, nous mangeâmes les restes du souper de la veille, en y joignant une botte d'asperges, — luxe presque insolent au milieu de tant de vestiges d'un passé peu éloigné où la famine était notre lot.
« A huit heures et demie, nous quittâmes la Ronde (maison Huot).
« En compagnie de M. D..., de D... et d'une autre ordonnance, j'accompagnai les bagages.
« Une dernière fois je traversai le camp, naguère encore si animé malgré les privations, malgré le mauvais temps, malgré un triste avenir à l'état de pressentiment.
« Quelle désolation, grand Dieu!
« Chacune des trois journées précédentes semblait avoir donné, crescendo, sa teinte de tristesse : pillage des camps, c'est-à-dire du matériel abandonné ; démolition des gourbis construits par nos soldats avec tant de soin et d'ingéniosité...
« Les tonneaux défoncés, les tentes des subsistances encore debout, mais simplement garnies de récipients vides, les cadavres de chevaux semés dans le camp, sur les routes, . dans les fossés, d'autres chevaux expirant çà et là ; . . . tout cela égayé par la vue de quelques maraudeurs allant repaître leur appétit de gain à ce festin du désastre...
« Oh! quel serrement de cœur!...
« Puis, comme pour nous rappeler davantage l'amertume de notre situation, le défilé
d'un régiment prussien, les sentinelles prussiennes, qui ont remplacé nos braves petits factionnaires.
« Nous traversons la ville au milieu d'une foule considérable , fournie de tous les uniformes des deux armées.
« Les uns ont pris l'air vainqueur : ce sont les officiers prussiens, qui s'en vont traînant fièrement le sabre sur les pavés de la rue en fumant négligemment leur cigare.
« Les autres, les vaincus, n'ont plus déjà que de l'indifférence et ressemblent plutôt à de simples curieux qu'à des prisonniers de guerre.
« Le caractère français semble déjà vouloir prendre le dessus.
« Quelle animation !
« Nous nous arrêtons devant la maison de d'A... pour y déposer ma cantine; je vois son père et sa femme ; sa mère est indisposée , et je ne puis lui présenter mes respects.
« Gomme ces adieux sont tristes, et que de fois il a fallu dévorer les larmes prêtes à s'échapper !
« Il est neuf heures à peu près lorsque nous arrivons à la gare, où règne le plus grand désordre, où l'encombrement est extrême.
« La méthode prussienne est débordée par la fougue française, qui exige que tout soit fait en même temps.
« Les voitures encombrent littéralement la
cour et les abords de la gare. Ce sont des cris, des hurlements qui n'en finissent plus.
« Chacun veut approcher des caisses et des voitures de biscuit, et ce n'est qu'au prix des plus grandes difficultés qu'on peut intercaler sa voiture au milieu de toutes celles qui se dirigent sur le quai de la gare.
« Tout d'abord, renonçant à avancer, nous laissons nos bagages stationnaires, et je me mets à la recherche de D.*., que je rencontre bientôt.
« N'ayant pu trouver du pain, nous nous rendons chez Mme M..., la veuve d'un de nos camarades, qui veut bien nous céder un pain de un franc!
« Heureux temps, où Ton a un pain tout entier pour un franc!
« Nous nous décidons à faire entrer notre voiture dans la gare et nous y parvenons, non sans de grandes difficultés ; mais nous sommes obligés de soutenir une véritable lutte pour parvenir à loger nos cantines.
« Chacun se bouscule, chacun se pousse, tout le monde crie; on jette les effets par les fenêtres.
« Enfin nous sommes dans la salle d'attente; mais bientôt le mouvement se dessine vers les quais, et nous suivons. Par trois fois nous devons changer de place avec nos bagages , et cela au milieu du plus sublime désordre et d'un brouhaha impossible.
« On bat la semelle, on cause, on va, on vient, et cela jusqu'à quatre heures. A cette heure, notre train commence enfin à se former.
« On prend les wagons d'assaut : plus de quarante voitures sont garnies en un instant. Il en arrive de nouvelles: nous courons, nous essayons de monter, mais sans succès. On amène d'autres voitures encore , et cette fois nous sommes plus heureux ; nous obtenons un wagon à bestiaux qui sent abominablement le chlore.
« Nous sommes là une quarantaine au moins, officiers et soldats ordonnances.
« Quel voyage nous avons fait !
« La nuit, a été froide, et l'odeur du chlore jointe à d'autres odeurs nous a beaucoup incommodés.
« En passant, nous avons pu voir quelquesuns des travaux faits par les Prussiens et aussi Peltre, complètement détruit par l'incendie.
<r La nuit vient ; on ferme la porte roulante du wagon, on mange un peu de pain et de fromage, et l'on cherche le sommeil;... on ne l'a trouvé que d'une façon intermittente, aia moment où le jour commençait à poindre.
« A Fuchsbach, nous ouvrons la porte et nous pouvons contempler à notre aise le triste et restreint paysage que forment les montagnes à demi dénudées bordant le chemin de fer.
« De temps à autre, pourtant, par une échancrure de ces montagnes, on aperçoit des ravins au milieu desquels de petits torrents tombent en cascades, des prairies où se jouent de petits ruisseaux... »
La correspondance de notre officier se termine sur cette petite description. Quelques notes rapides, qu'il nous paraît intéressant de citer, la complètent. Ces notes, sans doute, devaient servir d'aide-mémoire en vue d'une lettre aux parents, qui ne fut pas écrite ou n'a pas été conservée.
Voici ces notes, griffonnées à la hâte pendant le voyage :
« ... Bazaine aurait été tué... condamné a mort à Paris... une dizaine d'officiers fusillés... »
« ... i5oooo hommes à Lille... La France entière se lèverait... échec sous Paris. »
Il s'agit évidemment de nouvelles glanées au cours du trajet.
« A dix heures et demie, entrés sur la voie qui longe le Rhin. »
« Boppart, bon accueil; — bateaux, moulins. »
« Une heure et demie, Coblentz; — soldats français prisonniers conduits sur le pont. »
« Deux heures et demie, Neuwied. — Six heures, Bonn. Beaucoup de monde, bon accueil. »
« Huit heures, Cologne. — Le dîner par cœur, — la conduite par détachement à la caserne. Le dîner à la cantine après la chasse aux chambres, lits superposés.
« 3 novembre. — De neuf heures à dix heures, nous signons la promesse de ne pas nous échapper.
« Déjeuner à l'hôtel de l'Europe : la cathédrale, le pont.
« 4 novembre. — Appel à neuf heures, — départ à une heure un quart ; — les bagages, les voitures. — Le Prussien qui voyage avec nous. — Discussion. L'employé du chemin de fer parle français; c'est un ancien zouave... »
Il sortirait de notre cadre de dire ce que fut l'exil pour nos officiers et nos soldats.
Nombre d'entre eux ne devaient pas revoir la France.
Ils dorment du dernier sommeil dans de petits cimetières lointains où nul parent, nul ami, ne vient visiter leurs tombes