‹ La Terre sanglante (volume 2)Chapitre 5 sur 29 · LE RAVIN DE COLOMBEY · texte numérisé non relu

LE RAVIN DE COLOMBEY

Le paysage situé à Test de Metz, qui servit de décor au premier acte du drame, semble fait pour la paix éternelle. C'est un véritable fouillis de verdure, où l'œil charmé découvre des collinettes ravissantes, des plateaux fertiles, des bois touffus, des ruisseaux limpides, des routes blanches, des sentiers proprets. Au fond du décor surgit la masse grise de la grande ville lorraine, cerclée d'argent par la Moselle et la Seille.

Le terrain, légèrement tourmenté, forme deux grands plateaux séparés par un ruisseau qu'utilisent des moulins et par deux ravins assez accentués, les ravins de Colombey et de Montoy. Au nord de Metz, c'est le plateau de Sainte-Barbe; plus bas, à l'est, c'est celui de Borny.

Çà et là, des clochers pointent leur flèche vers le ciel , des toits miroitent derrière un rideau de feuillage; le paysage est peuplé de villages tranquilles.

Dans la verdure du plateau de Sainte- Barbe se cachent Servigny, Noisseville, Nouilly,

LA TERBE SANGLANTE

Mey; dans celle du plateau de Borny, Colombey, Ars-Laquenexy, Mercy et Grigy.

Le 14 août, les habitants de Metz furent réveillés avant l'aube par des appels de clairons.

Nul ne s'étonna, car Ton avait appris la veille, dans la soirée, que les troupes campées autour de la ville devaient se mettre en marche de grand matin pour traverser la Moselle et commencer ensuite leur retraite par la route de Gravelotte.

Un brouillard épais et froid noyait les collines et emplissait les vallons, étouffant tous les bruits, mettant de la tristesse sur les choses.

La tristesse était aussi dans les cœurs. On savait que les Prussiens surveillaient notre armée, épiaient tous ses mouvements: leur cavalerie battait le pays depuis plusieurs jours, poussant des pointes audacieuses jusque sous les forts de Metz; des paysans avaient vu défiler derrière les bois des colonnes d'infanterie, ils avaient vu passer des canons.

Qu'adviendrait-il de tout cela?

Dans les cantonnements, grelottant sous la buée blanche, nos soldats roulaient les tentes, bouclaient les sacs, chargeaient les voitures.

Ils avaient hâte de marcher, hâte de partir; il leur semblait qu'ils échapperaient ainsi au brouillard qui augmentait la tristesse des choses et la tristesse des cœurs.

BOHNY 23

Bientôt tout fut prêt. Alors, sac au dos, les hommes attendirent.

Ils attendirent longtemps, piétinant sur place autant pour essayer de calmer leur impatience que pour se réchauffer.

Les heures s'écoulaient, et l'impatience se changeait en colère.

De temps à autre des coups de feu éclataient, Ton ne savait où.

Vers neuf heures, le brouillard se dissipa comme par enchantement, et le sourire du soleil s'épanouit sur l'immense décor. Alors il y eut une détente dans les esprits, on se sentait revivre.

Enfin, vers midi, on se mit en marche, lentement, très lentement, car l'emcombrement était énorme. Cette marche devint bientôt plus énervante, plus déprimante que l'attente, et les officiers eurent fort à faire pour maintenir leurs hommes dans les rangs.

Soudain, un peu après quatre heures, l'air fut ébranlé par une détonation violente pareille à un coup de tonnerre formidable, et une fumée blanche s'éleva au delà du village de Colombey, sur la pente d'un mamelon que veloutait l'or pâlissant du soleil.

De toutes parts des cris éclatèrent :

« Le canon ! le canon ! d

La bataille de Borny commençait ; les canons prussiens venaient de donner le signal

du terrible drame qui allait ensanglanter la terre lorraine.

Nos soldats firent face à l'ennemi avec un admirable entrain.

Les 2e et 3e divisions du 3e corps, qui commençaient leur mouvement de retraite, s'établirent rapidement autour de Colombey. En même temps, les divisions de Cissey et de Lorencez, du 4e corps, qui avaient atteint déjà la vallée de la Moselle, remontèrent les pentes au pas de gymnastique, tous les clairons sonnant la charge, pour se porter au secours du 3e corps.

Les maisons basses du village de Colombey s'alignent, à l'est de Borny, devant un parc superbe. Au sud du village, on aperçoit les murailles grises du château d'Aubigny, et plus bas, les murs blancs de la ferme de la Grangeaux-Bois; puis ce sont d'autres villages : Ars- Laquenexy, Mercy, Grigy, ce dernier au sud de Borny.

Au nord de Colombey passe la grand'route de Sarrebrùck à Metz, et, un peu plus haut, celle de Sarrelouis, qui, en se soudant à la première, à quelques kilomètres des forts de Metz, forme avec celle ci un angle aigu dans lequel est niché le village de Montoy.

Une petite route blanche, à droite de laquelle se dresse l'importante ferme de Sébastopol, unit Colombey à Borny, et de cette

route se détache un large chemin qui rejoint la .route de Sarrebrùck devant la ferme de Bellecroix; enfin un chemin creux, bordé de peupliers énormes, va directement de Colombey à la route de Sarrebrùck en longeant les pentes du ravin auquel le village a donné son nom.

Deux petits bois ornent le paysage : l'un, situé à l'ouest, est séparé du village par une prairie qui monte en pente douce vers le chemin creux; l'autre, un bois de sapins, étend son ombre éternelle à droite de ce chemin.

Les troupes du 3e corps avaient pris leurs positions de combat sous le feu de l'ennemi avec une merveilleuse rapidité.

La brigade Potier (7e, 29e de ligne et 7e bataillon de chasseurs) occupait le bois situé à l'ouest de Colombey; la brigade Arnaudeau (59e et 71e de ligne) avait gagné la ferme de Sébastopol et barrait la route de Borny; la brigade Duplessis (69e et 90e de ligne) s'était placée en arrière de Montoy, à l'angle des routes de Sarrelouis et de Sarrebrùck ; la brigade Mayral (i3e et 14e de ligne) s'était établie auprès de la ferme de Bellecroix.

Enfin, le i5e bataillon de chasseurs, appartenant à cette dernière brigade, s'était emparé par un coup d'audace du petit bois de sapins.

Dans le parc de Colombey, dont le feuillage

bruissait sous les caresses d'une brise légère, les tirailleurs prussiens chargeaient leurs armes. Les ombres des grands arbres de la lisière s'allongeaient étrangement, zébrant les sillons roux et les prés fleuris.

Presque en face du parc, dans le bois de sapins où régnait une ombre lourde de nécropole, les chasseurs du i5e observaient, farouches, les dents serrées, les doigts crispés sur la culasse du chassepot, bien décidés à ne pas abandonner la position avancée qu'ils venaient de conquérir.

Soudain on entendit des commandements gutturaux.

Les Prussiens allaient tenter de franchir le ravin.

Dans le petit bois, une voix claire et bien timbrée, la voix du commandant Lafouge, laissa tomber ces mots qu'attendaient les chasseurs :

« Feu à volonté ! »

La fusillade s'engagea, ardente, terrible; les balles sifflaient, bourdonnaient, s'abattaient par essaims sur les sapins du petit bois et sur les arbres du parc, hachant les branches, fauchant les hommes.

Plusieurs fois l'ennemi voulut quitter son abri, se lancer à l'assaut du bois noir défendu par les chasseurs.

Des officiers allemands apparaissaient alors à découvert, leurs hautes silhouettes se dota-

chant sur le feuillage comme sur un écran; ils levaient leur sabre et hurlaient :

Forwaertz ! Forwaertz !

Chaque fois les Prussiens durent reculer. après avoir subi des pertes énormes.

Bientôt les deux régiments de la brigade Mayral accoururent au secours des chasseurs; le 19e se déploya rapidement à gauche du bois, en pleine lumière; les tirailleurs du 41° s'agenouillèrent dans le chemin creux.

Sur la lisière du parc, devant le ravin, les cadavres allemands formaient comme une barricade, et les lueurs roses du couchant donnaient aux visages convulsés des morts un effrayant reliet.

Le général von Zastrow, commandant le 7e corps prussien, fit appel au canon. Des batteries installées sur la route de Sarrebrùk, au nord de Colombey, prirent pour cible la tache noire des sapins et vomirent, par paquets, des obus et de la mitraille; en même temps des colonnes de renfort furent lancées contre nos positions.

Sous l'avalanche de fer, nos soldats ne bronchèrent pas. Accueillies par un feu d'enfer, les colonnes allemandes rentrèrent sous bois dans le plus grand désordre, laissant sur les pentes fleuries du plateau de Colombey des monceaux de cadavres.

De notre côté, les pertes étaient sensibles aussi.

Du petit bois on apercevait, derrière un talus, les corps de plusieurs hommes du 41e. Un jeune caporal, un enfant, avait le ventre ouvert; dans sa main droite crispée par la douleur, exsangue, il serrait une photographie jaunie. Un soldat, foudroyé par un obus, était resté dans la position du tireur à genoux, le chassepot à l'épaule. Un autre n'avait plus de bras; il était étendu sur le dos, dans une mare de sang, et un sourire ironique plissait sa face blême; à ses côtés, un blessé se tordait dans des convulsions affreuses.

La lutte s'étendait et devenait de plus en plus vive; dans l'immense décor, on se bat tait partout.

Des nuages de fumée flottaient au-dessus des collines et des bois, poussés par la brise vers la ville de Metz, dont les clochers, dorés par les derniers rayons du soleil, scintillaient comme des phares au fond du champ de bataille.

Autour de Colombey, on entendait des rugissements de fauves en fureur, des appels déchirants, des gémissements, des râles d'agonie.

Là, un blessé criait, d'une voix qui n'avait plus rien d'humain : « A boire! à boire! » Plus loin, un autre hurlait: « Achevez-moi, tuez-moi, je souffre trop! » Quelques-uns montraient le poing aux Prussiens, en bal-

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butiant des paroles de haine et de vengeance. D'autres, d'une voix douce, d'une voix de rêve, réclamaient leur mère et mouraient en murmurant : « Maman! maman! »

Pauvres enfants! pauvres mères!

On ne pouvait rien pour ces malheureux; il fallait se battre, se battre sans repos ni trêve.

Par instants, des commandements dominaient le bruit de la fusillade et le fracas du canon.

« Feu!... feu à volonté!... »

Puis c'étaient des recommandations faites d'une voix claire par les officiers :

« Attention à droite!... couchez-vous!... ne tirez pas si vite!... »

La seconde brigade de la division Castagny dut bientôt s'engager à son tour, car les attaques de l'ennemi devenaient de plus en plus furieuses.

Les deux régiments de cette brigade (69e et 90e) se portèrent en ligne avec un entrain superbe, sous un feu d'une violence inouïe.

Des troupes prussiennes débouchaient d'un ravin, vers \e nord, et se disposaient à traverser la route de Sarrelouis pour se joindre aux fractions qui occupaient le parc de Colombey. De leur côté, ces fractions faisaient des efforts désespérés pour déborder notre gauche et faciliter la tâche aux renforts qui arrivaient.

A tout prix il fallait arrêter ce mouvement, empêcher la jonction des deux troupes.

« Feu ! »

Une grêle de balles s'abattit sur l'ennemi; puis les clairons sonnèrent la charge, et plusieurs unités des 69e et 90e s'élancèrent à la baïonnette pour nettoyer la crête du ravin. En même temps une batterie de mitrailleuses, installée près de la ferme de Bellecroix, se mit de la partie.

Les Prussiens voulurent quand même essayer de passer.

Dans un ordre parfait, une colonne s'engageait sur la crête; aussitôt les mitrailleuses faisaient entendre leur singulier crépitement, et l'on voyait fondre la masse ennemie, des brèches sanglantes s'y creusaient.

Alors des poitrines bouchaient les brèches, la colonne se reformait, puis elle reprenait sa marche en avant, sa marche à la mort, et derrière elle une autre troupe apparaissait, prête au sacrifice, magnifique et tranquille.

Malgré leur bravoure, à laquelle il est juste de rendre hommage, les Prussiens ne passèrent pas.

Au cours d'une relève de tirailleurs, le sous-lieutenant Emard, du 90e, fut tué près du ruisseau de Colombey ; il tomba sur un petit talus, au pied d'un saule rabougri, en criant :

« En avant, mes amis! »

Pendant que la division Castagny luttait

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