‹ La Terre sanglante (volume 2)Chapitre 6 sur 29 · B011NY · texte numérisé non relu

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au nord de Colombey, la division Metman (brigades Potier et Arnaudeau) supportait, au sud et à l'ouest, de terribles assauts.

De ce côté, les Prussiens étaient massés dans le bois situé à l'ouest du village, et leurs réserves occupaient le château d'Aubigny.

Ils avaient devant eux les 7e et 71e de ligne et le 7e bataillon de chasseurs.

Notre artillerie criblait d'obus le bois de Colombey, en faisant un enfer où les chassepots de nos fantassins clouaient les bataillons ennemis.

Vers quatre heures et demie, des hourras éclatèrent dans ce bois, battu par la mitraille et fouillé par les balles ; puis la feuillée s'ouvrit devant un torrent humain qui roula bientôt à découvert, avec une rumeur de houle, dans une prairie ensoleillée. Le torrent longea le bois, les hourras redoublèrent; on entendit des cliquetis d'armes et des commandements rauques.

Pour aborder le 71e de ligne, l'ennemi devait tourner à gauche après avoir suivi la lisière du bois.

Bientôt la tête de la colonne apparut, face au régiment français; des officiers marchaient en avant, l'épée haute, stimulant leurs hommes, qui poussaient toujours leurs hourras énervants.

Forwaertz ! Forwaertz !

Soudain six mitrailleuses, rapidement mises en batterie, se démasquèrent en face de la colonne qui roulait dans la prairie, pareille à un nuage d'orage dans un ciel calme; l'air fut déchiré par des crépitements secs, et quand la brise eut dissipé la fumée des mitrailleuses, on aperçut quelques Prussiens qui fuyaient, affolés, vers le bois. La colonne avait été fauchée par la mitraille ; des centaines de morts et de mourants gisaient dans l'herbe sanglante; la prairie était couverte d'uniformes sombres, d'armes et de casques.

Par trois fois les Allemands essayèrent de sortir du bois ; par trois fois nos terribles mitrailleuses accomplirent l'œuvre de mort. Un régiment, le 55e westphalien, fut complètement détruit.

Un peu après cinq heures, le général Decaen, qui a remplacé Bazaine dans le commandement du 3e corps, se dirige au galop, suivi de son état-major, vers le 71e de ligne.

Ce régiment, toujours aux prises avec les Prussiens, disparaît presque dans un nuage de fumée; la fusillade est si violente, si intense, qu'elle produit un bruit comparable à un roulement de tambour et que les balles forment comme une poussière entre les deux troupes.

Le commandant du 3e corps vient de dépasser la ferme de Sébastopol, quand le commandant

Munier, son aide de camp, aperçoit une large tache de sang sur le pantalon du général.

« Vous êtes blessé? demande-t-il à son chef.

— Ce n'est rien, répond le général à voixbasse,... une balle dans la jambe.

— Cela peut être plus grave que vous ne pensez ; souffrez que je vous conduise à l'ambulance.

— Ce n'est rien, je vous le répète... Je ne veux pas en un pareil moment abandonner le champ de bataille... »

Puis il ajoute, en montrant un groupe de tirailleurs dissimulés derrière des plants de vigne, dans lequel un soldat dont la tête est enveloppée de linges sanglants charge son fusil :

« Celui-là aussi est blessé, et voyez, il se bat quand même, le brave garçon... Le devoir est ici, je reste. »

Decaen reste, en effet; il se place sur une éminence gazonnée où ruissellent les balles et les obus et, tranquillement, promène sa lunette autour de lui.

Le général constate avec satisfaction que partout nos troupes tiennent bon, que notre artillerie répond avec succès à l'artillerie allemande.

Peut-être même, à cette heure, pourrionsnous, — devrions-nous, — prendre résolument l'offensive, essayer de culbuter les Prussiens.

Mais les instructions du maréchal sont formelles : il faut se borner à maintenir l'ennemi, afin de ne pas compromettre le mouvement de retraite.

Se battre, mais ne pas vaincre, telle est la formule.

Une heure plus tard, au moment où Decaen, apercevant le maréchal, veut s'avancer vers le commandant en chef, une balle frappe son cheval, qui tombe lourdement et écrase dans cette chute la jambe blessée du général.

Aussitôt on se précipite vers le commandant du 3e corps, on l'étend sur un cacolet, on veut l'emporter.

Mais il refuse encore.

« Le devoir est là, » répète-t-il obstinément.

Il faut que le maréchal en personne vienne lui donner Tordre de se laisser conduire à l'ambulance. x

Le malheureux général mourut de sa blessure quelques jours plus tard, après avoir souffert le martyre.

Avant la déclaration de guerre, Decaen commandait, à Metz, la 5e division.

Les canons prussiens couvraient d'obus le plateau de Colombey.

Dans le bois, l'ombre s'épaississait rapidement. A l'horizon, une ligne sombre posée comme par une fine estompe annonçait l'approche du soir; l'azur prenait une teinte vert

pâle, qui allait en se dégradant vers la tache lumineuse du couchant. C'était l'heure où la poésie des champs atteint son maximum d'intensité.

Nos soldats étaient las de s'être trop battus. Certes, leur courage ne faiblissait pas: mais, malgré eux, ils subissaient l'influence de l'heure; leur âme s'imprégnait de la tendresse des choses; malgré eux, leur esprit fatigué allait vers des coins de paysages tranquilles où des êtres chers les attendaient. Ils se prenaient à penser à la douceur de vivre, eux que la mort guettait, qui avaient assisté à tant d'agonies.

Mais il fallait se battre encore, se battre toujours. Le passé, l'avenir, c'était le rêve; le présent, c'était la lutte, la mort peut-être.

Protégés par leur formidable artillerie, les tirailleurs ennemis se montraient à découvert, s'avançaient audacieusement sur la pente du plateau.

Une troupe prussienne arrivait par la route de Sarrelouis, où sa masse bleue formait, sur la route blanche, une tache qui semblait glisser entre les peupliers. Au-dessous de la route de Sarrebrûk, notre gauche se trouvait débordée.

Il fallait faire tête partout.

Le général Duplessis prit un bataillon du 90e, le 2e, envoya deux compagnies sur la route de Sarrelouis et courut avec le reste de

la troupe au secours des tirailleurs de notre gauche.

Une violente décharge accueillit le bataillon. Le général Duplessis tomba, grièvement blessé, et, à ses côtés, furent également blessés ses deux officiers d'ordonnance, le capitaine Senault et le lieutenant Grégoire.

En moins de cinq minutes, le bataillon perd deux officiers, le commandant Gremillet et le lieutenant Bœuf, et plus de cinquante hommes : six officiers et plus de deux cents hommes sont blessés.

Le drapeau du régiment, qui a roulé dans une boue sanglante, est ramassé par un sergent.

Ayant constaté par lui-même le danger que courait le malheureux bataillon, Castagny fit appeler le colonel Cornât, du 4e régiment de dragons.

« Colonel, dit-il simplement en montrant la petite troupe qui allait se trouver enveloppée; colonel, il faut dégager ces braves gens, les sauver. »

Le colonel fit le salut militaire :

« Comptez sur nous, mon général, » répondit-il.

Quelques minutes plus tard, deux nuages de poussière s'élevèrent à l'ouest, du côté de Bellecroix, l'un sur la route de Sarrelouis, l'autre sur la route de Sarrebrùk. On entendit le bruit cadencé d'un infernal galop, que ponctuait le fracas de la fusillade; puis les

dragons passèrent, rapides, penchés sur l'encolure de leurs chevaux, le sabre pointé en avant.

Nos tirailleurs crièrent :

'< Vivent les dragons! »

Déjà les cavaliers étaient loin ; on n'apercevait plus, entre les peupliers des deux routes, qu'une colonne de poussière à travers laquelle, de temps à autre, apparaissaient des tuniques bleues et des collets blancs.

Sur la route de Sarrelouis, la charge était conduite par le colonel Cornât, le chef d'escadrons de Ravel, les capitaines Vilfeu et Delthière. Sur la route de Sarrebrùck, elle était conduite par le chef d'escadrons Lubert, les capitaines Chomel et de Kerouartz.

Cette charge, exécutée sous un déluge de balles, sauva d'une perte certaine le 2e bataillon du 90e de ligne.

Le combat de tirailleurs continuait autour de Colombey, horriblement meurtrier.

Un seul bataillon du 71e, le 3e, comptait deux officiers tués, très jeunes tous les deux: le sous-lieutenant Baleme, . promu le ier octobre 1866, et le sous -lieutenant Libersat, promu le 9 mars 1867. Huit officiers étaient blessés : le lieutenant-colonel Pichot-Duclois, qui avait voulu commander le bataillon ; les capitaines Heraud, Lecompte, Maurice; les lieutenants Morvan et Mallet, les sous-lieutenants Guérand et Parmentier. Cinquante

hommes de troupe avaient été tués; plus de deux cents étaient blessés.

La prairie où se tenait le bataillon, entre le chemin de Borny à la Grange-au-Bois et le bois occupé par les Prussiens, était jonchée de tuniques bleu foncé à collet jonquille et de pantalons rouges baignant dans des flaques de sang, fleurs sinistres, fleurs de mort. Derrière une sorte de renflement du terrain couronné d'herbes folles, une trentaine d'hommes, étendus sur le gazon, paraissaient dormir. Ces hommes ne devaient plus se réveiller : un paquet de mitraille les avait fauchés, les avait couchés dans la tombe éternelle sous le ciel lorrain mélancolique et doux, sur la bonne terre fertile dont la guerre allait faire « la Terre sanglante ».

Six heures et demie. Le soleil vient de disparaître derrière les coteaux de la Moselle, laissant derrière lui, dans le ciel couleur de turquoise verdie, de longs sillons roses; la ligne bleuâtre de l'horizon s'étend de plus en plus; une sorte de brume monte lentement entre les collines; les contours s'atténuent, se fondent, les choses lointaines deviennent indécises; le paysage délicieux, où la guerre sème des cadavres et des ruines, s'emplit de rêve et de mysteie.

Dans le petit bois de sapins, dans le chemin bordé de peupliers, nos soldats tiennent

toujours, formant comme une digue devant les masses ennemies.

Ce bois et ce chemin sont devenus la clef de nos positions de Colombey. Si les Prussiens ne s'en emparent pas, la journée est perdue pour eux.

Von Zastrow Ta compris.

Il fait mander le général Osten-Sacken, commandant de la 25e brigade.

« Coûte que coûte, dit- il, il faut enlever ce bois maudit. »

Le général Osten-Sacken ne répond pas; mais aussitôt il réunit toutes les troupes dont il peut disposer, forme une colonne compacte, l'enlève vigoureusement et la jette sur le bois, où elle réussit à pénétrer, repoussant nos chasseurs.

Ceux-ci ne vont pas loin.

A la voix du commandant Lafouge, ils se reforment devant le bois. Tous les officiers se mettent à leur tête, les clairons sonnent la charge, et nos héroïques petits vitriers se ruent, en poussant des cris de rage, à l'assaut de la position perdue.

Une lutte atroce s'engage alors sous les sapins; on se fusille de si près, que les vêtements des hommes atteints prennent feu; on se massacre à coups de crosses, à coups de pierres. Toutes les armes sont bonnes, pourvu qu'elles tuent.

Chacun agit à sa guise, car il est impossible de diriger un semblable combat.

Là, deux chasseurs font de l'escrime à la baïonnette contre une douzaine d'Allemands et en couchent la moitié sur le sol durci et crevassé; plus loin,- un jeune sergent s'aligne contre un hauptmann qui a le double de sa taille; ailleurs, des Allemands et des Français ont l'air de jouer à cache-cache autour des arbres, mais les joueurs ont à la main des armes rouges de sang et poussent des cris sauvages. Tout homme pris est un homme mort.

Bientôt des clameurs joyeuses éclatent : les Français sont vainqueurs ; les Allemands fuient en désordre, abandonnent le bois, poursuivis dans leur retraite par les balles des chasseurs.

De son côté, le 69e d'infanterie, qui avait pris position à droite du petit bois, a supporté une attaque terrible dont il est sorti à son honneur.

Vers sept heures, des hourras éclatent, annonçant aux Français un nouvel assaut.

« Attention, les enfants ! s'écrie le commandant Lafouge , tenons-nous bien! »

Le commandant n'a pas terminé la phrase, que déjà des nuées de Prussiens sortent du parc, emplissant le ravin d'un fourmillement sombre. On dirait qu'une invisible écluse s'est ouverte devant les masses ennemies.

Cette fois, les Prussiens réussissent à grimper jusqu'à la route de Sarrebrùck et à prendre pied sur le plateau de Colombey. Cinq minutes plus tard, le petit bois de sapins est envahi.

« Feu, feu à volonté! rugit le brave Lafouge,

— Il n'y a plus de cartouches, mon commandant! » crie un officier, le lieutenant Granier.

Au même instant cet officier tombe lourdement , la face contre terre, tué net par une balle qui l'a frappé en pleine poitrine.

Le bois est presque cerné, toute résistance devient impossible.

La rage au cœur, le commandant Lafouge ordonne la retraite, et le bataillon rejoint, en arrière, les autres troupes de la brigade, laissant sous les sapins près de deux cents hommes tués ou blessés.

Les Prussiens s'emparent alors de ce bois dont la possession leur coûte si cher, puis, continuant leur marche en avant, tombent sur les troupes de la division Metman, qui doivent battre en retraite à leur tour après avoir subi des pertes énormes.

Tous les corps qui avaient opéré autour de Colombey se retirèrent dans la direction de Borny, pour se conformer aux ordres du maréchal Bazaine.

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