LE BOIS DE MEY
Au-dessus de la route de Sarrelouis, dont la blancheur se déroule entre deux rangées d'arbres de jolis villages se cachent dans la verdure et les fleurs, ne montrant que la flèche de leur clocher ou quelques cheminées d'usines
Au nord de Colombey, c'est Noisseville, dont les maisons grises, entourées de jardins, s'alignent dans une prairie fertile. A l'ouest de Noisseville et sur la même ligne, c'est Nouilly, blotti au pied d'un coteau par'umé. A l'ouest encore, c'est Mey, qu'abrite un bois délicieux; puis plus bas, en allant vers Metz, on rencontre Vantoux et Vallières; enfin, audcssous de Noisseville et de Nouilly. le village de Lauvallier forme une tache grise derrière un rideau de feuillage, sur la pente d'un coteau légèrement boisé.
Au début de l'action, lorsque les canons prussiens tonnèrent sur le coteau de Coincy, la division Grenier, du 4e corps, se déploya sur notre gauche, autour du village de Mey, la brigade Bellecourt (i3e et 43e d'infanterie.
5e bataillon de chasseurs) en première ligne. la brigade Pradier (64e et 98e d'infanterie) en seconde ligne.
Le 5e bataillon de chasseurs occupa le bois situé au nord-est de Mey; le Ier bataillon du i3e de ligne envahit le village, le 20 se posta contre le bois et le village. Quant au 43e de ligne, il se porta, pour servir de soutien, à la gauche du i3e.
Enfin l'artillerie de la division effectua sa mise en batterie entre les deux régiments, à l'angle du bois.
Sur le plateau de Mey, inondé par une lumière dorée très douce et un peu mélancolique, qui était comme l'adieu du soleil à son déclin, nos soldats, étendus dans l'herbe, le chassepot entre les bras, écoutaient la fusillade qui venait d'éclater derrière les arbres de la route de Sarrebrùck.
Devant eux, le plateau déroulait sous l'azur des rectangles offrant toutes les nuances du vert et des champs couverts d'un chaume brun très court. A la naissance des pentes, qui descendaient assez rapidement dans le vallon de Nouilly, des vignes pointaient, le long de leurs échalas.
Dans cette jolie campagne ensoleillée, tout était tranquille, et le calme dont jouissaient en un pareil moment les soldats de la brigade Bellecourt devenait presque angoissant.
Il ne devait pas être de longue durée.
Bientôt, en effet, des taches bleues apparurent dans les vignes.
« Attention! les Prussiens! » crièrent les hommes des postes avancés.
Aussitôt tout le monde fut debout.
De nombreux tirailleurs prussiens s'avançaient vers Mey, précédant la 2e division allemande du général Bentheim, que suivait le Ier corps commandé par Manteuffel.
Un feu de peloton, exécuté par le 5e bataillon de chasseurs, arrêta net les tirailleurs; ils allaient reculer, quand arrivèrent les têtes de colonnes de la 2e division allemande.
Toutes les troupes ennemies se ruèrent alors à l'assaut du plateau.
Elles furent accueillies par nos mitrailleuses, qui causèrent dans leurs rangs de terribles ravages. En quelques instants les crêtes se couronnèrent de cadavres.
Manteuffel alors fit donner toute l'artillerie de son corps d'armée, plus de quatre-vingts pièces.
Les obus ruissellent sur le plateau de Mey. Pourtant nos soldats ne songent pas à reculer. La mort est partout. Qu'importe?
Sous la nappe de fer qui sort de leurs canons, les Prussiens s'élancent contre le bois, poussant déjà des hourras de victoire; mais ils comptaient sans les chasseurs. Une
fusillade terrible s'engage, des éclairs rapides brillent partout, une fumée intense flotte entre les deux troupes, cachant les hommes qui tombent, fauchés comme des épis mûrs, et dont les cris de rage et de douleur ajoutent à l'horreur de la scène.
Devant la lisière du bois, le 5e bataillon de chasseurs est décimé; le capitaine de Fleury reçoit une balle dans la cuisse en ralliant ses hommes, le capitaine Chabert est blessé mortellement. Sur la crête du plateau, dans les vignes, le sol est tapissé de cadavres allemands.
L'ennemi recule, et les clairons des chasseurs saluent ce succès par une sonnerie qui ressemble à un rugissement.
Mais aussitôt l'attaque recommence ; la lutte devient de plus en plus ardente, de plus en plus passionnée.
La ire compagnie du bataillon de chasseurs perd son chef, le capitaine Humbert, tué raide par une balle reçue en pleine poitrine. La 5e, celle du capitaine de Fleury, est commandée par le sergent-major, tous les officiers étant hors de combat.
L'aspect du bois est effrayant. Sous la feuillée, que trouent les obus, des mourants agonisent; çà et là des blessés se traînent, laissant derrière eux des traces sanglantes, dans l'espoir d'échapper à la pluie de fer.
Un officier, le lieutenant Domenech, aper-
çoit au pied d'un gros arbre quatre hommes couchés ; il s'approche : trois des soldats sont morts; le quatrième, qui n'est que blessé, essaye de se dégager, d'échapper à l'étreinte horrible des morts.
Pris de pitié, l'officier lui tend la main. Alors le soldat éclate de rire. /
« Ah! ah! s'écrie-t-il , je vous attendais... Vous venez me chercher pour me conduire auprès de ma mère... Il fait beau, le voyage sera bon... »
Le malheureux est devenu fou.
La brigade Pradier, abandonnant sa position de réserve, s'est mise en ligne à son tour ; mais, à cette heure, la division Grenier a devant elle tout le corps d'armée de Manteuffel. Il faut reculer.
La rage au cœur, les larmes aux yeux, pensant aux camarades tombés sur le plateau maudit et qui ne seront pas vengés, nos soldats se replient lentement, face à l'ennemi.
Soudain on entend un roulement sourd du côté de Metz, et bientôt on aperçoit des artilleurs qui arrivent au grand trot; presque aussitôt des sonneries de clairons éclatent, vibrantes, haletantes, et le plateau de Vallières, à l'ouest de Mey, se hérisse de baïonnettes.
Les yeux brillent, les têtes se redressent.
Non, on n'est pas vaincu encore. C'est l'artillerie du 4e corps, c'est la division de Cissey!
On va venger les morts.
Vive la France !
Pendant un moment, la fumée cache aux défenseurs de Mey les baïonnettes qui viennent de surgir au-dessus de Vallières, mais on entend toujours les clairons qui sonnent la charge à pleins poumons... Le son semble se rappro-' cher. Bientôt le 20e bataillon de chasseurs débouche au pas gymnastique sur le plateau de Mey, précédant d'une centaine de mètres seulement les deux régiments de sa brigade (ier et 6e de ligne).
Les obus et les balles tombent si dru sur la position, qu'avant d atteindre le village le bataillon est obligé de s'abriter derrière une immense baraque servant de hangar dressée à droite de la route; il doit, du reste, former réserve pour les deux régiments de ligne.
Le Ier régiment s'est déployé au nord de Mey et lance deux compagnies vers le bois, sous le commandement du capitaine Girault. Ce brave officier enlève ses hommes sous une formidable averse de fer.
« En avant! en avant!... crie-t-il sans cesse. Hardi, les enfants!... il ne faut pas reculer! »
Les compagnies longent une haie épaisse que trouent les balles.
« En avant! en avant! » crie toujours Girault.
Dans cette haie, on entend comme des frôlements d'ailes, on dirait que des milliers
d'oiseaux s'y poursuivent ; ce sont les balles qui la traversent, produisant un bruissement singulier pareil au frou-frou d'une robe de satin.
Les soldats marchent en silence, impressionnés malgré eux, mais résolus. Pourtant, sous une décharge plus furieuse encore que les autres, ils s'arrêtent.
« Allons, allons, ça ne tue pas! x> s'écrie le capitaine.
A peine a-t-il prononcé le dernier mot, qu'il s'affaisse, frappé à mort.
On s'empresse autour de lui, on veut l'enlever.
« Ne vous occupez pas de moi,... balbutie le vaillant officier, dont une écume sanglante frange les lèvres; j'ai mon compte. »
Et d'une voix faible il dit encore :
« En avant ! »
D'un bond les hommes arrivent à l'extrémité de la haie, laissant dans son ombre, à côté de leur chef, une douzaine de leurs camarades.
A présent ils ne pensent plus qu'à venger leurs morts. L'occasion se présente aussitôt. En arrivant dans la plaine, les tirailleurs du Ier aperçoivent plusieurs escadrons de uhlans formés en bataille.
« Feu ! »
A la première décharge, une vingtaine de cavaliers mordent la poussière; un feu roulant en couche beaucoup d'autres sur le sol, et les