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escadrons, décimés sont rejetés dans le ravin de Vallières.
A cette heure, le combat d'artillerie devient plus violent par suite de l'entrée en. scène des batteries du 4e corps; les canons rugissent sur toutes les hauteurs qui entourent l'immense champ de bataille de Borny.
La nuit arrive rapidement, et pourtant on se bat toujours. Dans l'ombre qui s'épaissit, les collines ont l'air de mausolées gigantesques, les arbres prennent un aspect de fantôme, les ravins sont des trous noirs où l'on voit luire des baïonnettes et des pointes de casques à la lueur des éclairs bleuâtres qui s'échappent des fusils. On entend des cris furieux, des hourras, des appels j déchirants, des plaintes ; et la grande voix des canons forme la base de ce concert affolant, drape la rumeur formidable de la bataille.
Sur cette rumeur de cauchemar, les horloges des églises laissent tomber leurs notes grêles pareilles à des sanglots.
Le 20° bataillon de chasseurs ne devait pas rester longtemps en réserve.
Le général Brayer, voyant que les Prussiens menacent le village de Mey, s'approche du commandant de Labarrière, et, montrant de la pointe de son épée les maisons grises dont les volets sont clos :
« Commandant, dit-il, je vous confie ce village; portez-y votre bataillon, et tenez jusqu'à la mort s'il le faut.
— Oui, mon général, répond de Labarrière, jusqu'à la mort. »
Puis aussitôt il commande :
« En avant ! »
Les chasseurs s'élancent au pas accéléré vers le village et y arrivent en même temps que le 3° bataillon du 64° de ligne.
Les Prussiens n'ayant pas poussé à fond leur attaque de ce côté, tout est tranquille. L'artillerie elle-même épargne les maisons basses blotties dans la verdure du plateau, sans doute parce qu'elle est occupée ailleurs. Mais vers le bois, où le 5e bataillon de chasseurs tient toujours, appuyé à présent par le 2e bataillon du 64e, l'on entend une fusillade enragée.
Entre le bois de Mey et Saint- Julien, le Ier bataillon du 64e, relié au 2e, forme une digue en face des troupes prussiennes venant de Nouilly, qui voudraient enfoncer notre gauche.
Devant ce bataillon, dans l'ombre des vallons et des ravins, des formes humaines glissent sans bruit, se massent derrière les talus, espérant sans doute surprendre nos soldats. Mais les sentinelles françaises font bonne garde. Couchées dans l'herbe ou dans les vignes des crêtes, elles ne perdent pas un seul
des mouvements de ces ennemis silencieux, et plus d'une fois le chassepot leur brûle les doigts; mais elles sont là pour voir et non pour tuer. Cependant un jeune soldat, un Meusien, n'y put tenir. A l'abri derrière un maigre buisson dressé sur un petit mamelon comme une toufle de poils follets sur une verrue, il observait consciencieusement; tout à coup il voit s'avancer à pas de loup vers le buisson un grand diable de hauptmann coiffé d'une casquette plate, une pipe de porcelaine à la bouche, qui sans doute voulait observer, lui aussi. Notre petit soldat tire son sabre-baïonnette avec mille précautions pour ne pas faire de bruit, se ramasse sur lui-même, et, au moment où l'officier prussien arrive à bonne portée, il bondit comme un tigre.
La compagnie prussienne ne revit jamais son hauptmann; et dans un village du département de la Meuse, il existe une pipe de porcelaine qui a son histoire.
Les ombres sortent enfin des vallons et des ravins; la lutte s'engage dans une demi-obscurité, qui la rend plus pénible et aussi plus farouche.
Soudain retentit la sonnerie : « Au drapeau! » Les notes vibrent désespérément, tombent comme un glas dans le fracas de la bataille.
« Au drapeau! » Dans une mêlée, cette son-
nerie est lugubre; elle signifie : « Le drapeau est en danger. »
Le porte-étendard du 64e, le sous-lieutenant Laurent, vient de tomber, blessé grièvement. Les Allemands se sont élancés sur le drapeau, ils vont s'en emparer. Mais un sapeur, le brave Sabot, relève la loque sublime tachée de sang, la fait flotter fièrement, pendant qu'un clairon demande du secours. Autour de Sabot, des hommes se groupent, face à l'ennemi, superbes, se sacrifient héroïquement.
Le commandant Lefebvre, du 2e bataillon, est frappé mortellement. Il faut reculer, mais le drapeau est sauvé.
La nuit est venue, les étoiles brillent.
Le 64e se retire dans un champ, et l'on fait l'appel. Cet appel sur le champ de bataille est une véritable cérémonie funèbre.
Deux officiers sont tués, le lieutenant Meunier et le sous- lieutenant Stachino; six sont blessés mortellement, lexommandant Lefebvre, les capitaines Ducloux et Mahton, les lieutenants Langlois. Specht et Panot ; dix sont blessés plus ou moins grièvement.
La troupe compte vingt-deux hommes tués et deux cent vingt-sept blessés ou disparus.
Dans le bois de Mey, que la retraite du 64e a découvert, trois compagnies du 5e bataillon de chasseurs, devenues squelettes, se trouvent cernées. Cette petite troupe. n'a plus que trois
officiers, le capitaine Garcet, les sous-lieutenants Chômer et Knœpffler ; elle fond à vue d'œil sous les terribles feux croisés; cependant pas un homme ne parle de se rendre, pas un n'y songe.
Le capitaine Garcet dirige la défense suprême avec un entrain admirable, trouvant devant la mort des paroles qui mettent du cœur au ventre, qui des braves font des héros.
« Ces Prussiens nous verront sans doute mourir, dit-il; ils ne pourront pas se vanter d'avoir vu trembler un soldat du 5e. »
Hélas! le vaillant officier tombe à son tour, traversé de part en part par une balle.
« Ça y est, murmure -t- il. Allons, les enfants, dites adieu à votre capitaine, et tâchez de sortir d'ici à la baïonnette. »
L'ennemi pénètre déjà sous la feuillée, il n'y a pas une seconde à perdre.
« Les deux sous-lieutenants rallient les soldats, s'emparent chacun du fusil d'un mort, et tous alors s'élancent, baïonnette en avant, sur les Prussiens stupéfaits de tant d'audace.
Tous ne passent pas. Le sous-lieutenant Knœpffler s'abat, frappé mortellement, sur le corps d'un officier prussien qu'il vient de tuer.
Sur huit officiers du 5e bataillon de chasseurs qui avaient pénétré dans le bois, sept étaient tués ou blessés grièvement.
Le lendemain de la bataille, le sous-lieutenant Knœpffler fut enterré dans un champ, sur
la lisière de ce bois qu'il avait si bien défendu. Une telle tombe convenait à ce mort.
Après la prise du bois de Mey, les Prussiens marchèrent sur le village, qu'ils espéraient enlever facilement. Mais les chasseurs du 20e bataillon se souvenaient de la promesse faite par le commandant au général Brayer. Cette promesse, le commandant l'avait faite en leur nom, et ces braves avaient à cœur de la tenir.
Retranchés dans les maisons avec leurs camarades du 64e, embusqués derrière les haies, les arbres et les pans de murailles, ils laissèrent approcher la colonne ennemie, qui ne croyait plus avoir à combattre. Les Prussiens poussaient déjà des hourras de triomphe lorsqu'une grêle de balles s'abattit sur eux, les forçant à reculer, à se réfugier dans le bois.
La nuit était presque complète, une nuit fraîche qui sentait déjà l'automne: les étoiles commençaient à s'allumer; peu à peu la lutte s'apaisait, les artilleurs eux-mêmes paraissaient se lasser.
Les défenseurs du village ne savaient pas que le 5° bataillon de chasseurs avait abandonné le bois; dans l'ombre ils ne pouvaient rien distinguer, et ils craignaient, en tirant sur le bois, de tirer sur leurs camarades.
Le commandant de Labarrière voulut se rendre compte, et, le revolver au poing, suivi par une section, protégé par le feu qui par-
tait des maisons et des jardins, il poussa une reconnaissance au nord de Mey.
Lorsqu'il arriva en face du bois, des Prussiens se montrèrent sur la lisière, agitant des mouchoirs blancs et levant la crosse en l'air.
Le commandant fit alors cesser le feu, et, tranquille, sans méfiance, s'avança vers les Prussiens.
Aussitôt la scène changea, devint tragique.
Ces ennemis, qui venaient de lever la crosse en signe de soumission, couchèrent rapidement en joue l'officier français et firent feu. Le pauvre Labarrière tomba comme une masse, la tempe trouée.
. Il est réellement pénible d'avoir à enregistrer de tels faits, qui malheureusement se produisirent plusieurs fois au cours de la campagne.
L'acte inqualifiable des Allemands alluma la rage dans le cœur des Français qui occupaient Mey.
Sans aucun commandement, d'eux-mêmes, les soldats du 20e bataillon de chasseurs et ceux du 64e de ligne se massèrent en avant du village; puis, frémissant de colère, pareils à des fauves en fureur, ils foncèrent sur le bois de Mey, la baïonnette en avant, en hurlant :
« A mort! à mort! pas de quartier! »
La masse tout entière troua la feuillée. Les ennemis qu'on put atteindre furent massacrés
sur place, et les autres s'enfuirent, épouvantés! En moins de, dix minutes le bois se trouva nettoyé.
Les Prussiens échouaient donc à Mey, puisqu'ils n'avaient pas gagné un pouce de ter^ rain, puisqu'à la fin de la bataille les Français conservaient leurs positions.
Ceux-ci ne pouvaient faire mieux, attendu que les ordres du maréchal Bazaine s'y opposaient.
Il en était de même tout près de là, devant le village de Lauvallier, où la division Aymard, après une lutte acharnée, avait maintenu des forces prussiennes considérables sur la rive droite des ravins de Lauvallier et de Vallières, opérant ainsi une diversion des plus heureuses en faveur des défenseurs du bois de Mey.
De ce côté aussi nos pertes étaient sensibles. Le colonel Fournier, commandant le 44e de ligne, avait été tué au début de l'action, et le régiment comptait sept officiers blessés. Le 11e bataillon de chasseurs avait un officier tué, -le sous-lieutenant Gillet, tombé en brave à la tête. de sa section; un officier blessé, dixneuf hommes tués et plus de soixante blessés. Les 60e, 80e et 85e de ligne avaient été également fort éprouvés.
Le maréchal Bazaine lui-même avait été fortement contusionné par un éclat d'obus en dirigeant je feu d'une batterie de mitrailleuses établies au sud de la ferme de Bellecroix.
BORNÏ 57
i;:Mais dans le ravin de Lauvallier, du côté de Montoy et de la Planchette, le sol disparaissait, à certains endroits ., sous les cadavres de soldats prussiens à l'uniforme bleu sombre. Là, nos mitrailleuses avaient fauché des colonnes entières.
i; Étendus dans l'herbe , nos soldats dorment d'un sommeil peuplé de cauchemars.
riDe temps à autre, en effet, des hommes s'agitent et gémissent. Parfois l'un d'eux ' se dresse, ouvrant tout grands des yeux hagards qui ne voient pas, esquisse un geste d'épouvante ou d'horreur, puis retombe lourdement.
;A gauche du village de Mey, où brille une seule lumière,, celle d'une ambulance provisoire, ce sont les hommes du 20e bataillon de chasseurs. A droite, ce sont des soldats du 6e de ligne, qui ont relevé ceux du 64e.
En avant du bois, des grand'gardes veillent pour tous.
Vers dix heures, dans le bois maudit où tant de vaillants soldats sont tombés, on aperçoit à travers la feuillée des lumières qui se déplacent, s'élèvent, s'abaissent ; on dirait des feux follets.
Ces lumières éclairent des hommes de corvée chargés de relever les morts et les blessés. Ceux qui participèrent à cette corvée sinistre et qui vivent encore, ne peuvent, après tant
58 LA TERRE SAJKGLANTE
d'années écoulées, en évoquer le souvenir sans frissonner d'épouvante.
A chaque pas on trouve des cadavres dont la face, à la lueur des lanternes, semble grimacer. Çà et là, des blessés se tordent dans les affres d'une terrible agonie, labourant le sol de leurs doigts crispés. Il y a de vieux soldats à la moustache grise, dont le visage a conservé une expression de haine et de défi ; de tout jeunes hommes, des enfants, dont la figure, d'une blancheur de cire, porte encore des traces de larmes.
Partout on se heurte à des cadavres. Dans les ténèbres du bois, à la lueur vacillante des lanternes, le spectacle est terrifiant, et certes il faut plus de courage pour accomplir la corvée funèbre que pour se battre.