A LA BAÏONNETTE
Attaqué avec rage par les troupes de Manteuffel , notre 4e corps d'armée avait résisté partout; partout les balles de nos mitrailleuses et de nos chassepots avaient brisé l'élan des Prussiens et empli les ravins de cadavres.
Dans l'ombre qui envahissait rapidement l'immense champ de bataille, les deux armées restaient en présence, et l'on peut dire qu'il n'y avait, à cette heure, ni vainqueur ni vaincu.
Un silence de mort succédait à la rumeur sauvage du combat, et ce silence pesait lourdement sur les cerveaux et sur les âmes.
Appuyés sur leurs fusils encore brûlants, les hommes se regardaient, les yeux mornes, comme hébétés, se demandant si pendant les heures terribles qui venaient de s'écouler ils n'avaient pas été le jouet de quelque cauchemar absurde et formidable, s'il était bien vrai qu'on s'était battu, qu'on avait tué.
La brise chantait doucement dans les grands arbres; un ruisseau tranquille murmurait au fond du ravin de Vallières; des lumières s'allumaient dans les villages et dans les maisons isolées, fermes et moulins.
Ce soir de bataille paraissait semblable aux autres soirs ; les ténèbres cachaient les cadavres et les ruines.
Soudain les soldats se redressèrent; ils prêtèrent l'oreille.
Un bruit singulier naissait dans le silence de la nature, pareil à la clameur lointaine d'une mer démontée roulant sur les galets d'une plage.
Des cavaliers passèrent au galop, jetant ce cri :
« Alerte ! l'ennemi ! »
Des officiers d'état -major accoururent, et l'on apprit qu'une division du Ier corps prussien, qui n'avait pas encore pris part au combat, s'avançait vers notre gauche.
La bataille allait donc recommencer?
Des commandements éclatèrent :
« En avant! à l'ennemi ! »
Bientôt une énorme masse noire, hérissée de baïonnettes, apparaît devant les tirailleurs qui couvrent le gros de nos troupes. Une fusillade énergique s'engage, les éclairs de milliers de fusils trouent les ténèbres, illuminant un coin du paysage; on entend des hurlements de rage, des cris de douleur. v
En un instant, dans l'ombre mauvaise, la scène devient horrible.
A la faveur de la nuit qui commence, les Prussiens essayent de tourner notre gauche. Il y a là toute une division, derrière laquelle s'avancent lesv troupes qui ont participé aux combats de la journée.
Le général de Ladmirault paraît soucieux. Tout à coup son visage s'éclaire; il esquisse un grand geste , indiquant qu'il vient de prendre une résolution. Il sait que ses soldats sont brisés de fatigue, mais il sait aussi qu'il peut tout espérer de leur dévouement et de leur courage.
Le général se dresse sur ses étriers, et, désignant de la pointe de l'épée la masse profonde des bataillons ennemis, il lance dans le
A la baïonnette.
(Tableau de Grolleron.)
BORSY 63
fracas de la fusillade cet ordre répété aussitôt sur toute la ligne :
« Clairons, sonnez la charge! »
Un frisson parcourt les rangs. La sonnerie éclate, haletante, vibrante, terrible; les baïonnettes s'abaissent, puis un grand cri sort de toutes les poitrines :
« Vive la France ! »
Pendant un instant, le silence n'est troublé que par le bruit d'un piétinement colossal; la colonne française est partie comme une trombe.
Surpris, les Prussiens ne tirent plus; ils ont croisé la baïonnette et attendent le choc.
Nos troupes abordent l'ennemi , le 43e de ligne en tête ; une mêlée effroyable se produit.
Les clairons sonnent toujours la charge. Ils sonnent avec une rage qui fait de chaque note un rugissement. L'air endiablé affole nos soldats. Ce ne sont plus des hommes ; ce sont des démons furieux. Les baïonnettes sanglantes ouvrent des brèches énormes dans la masse prussienne; l'air est saturé d'une odeur affreuse de poudre, de sang et de laine brûlée; on marche sur les morts et sur les blessés. Quand les baïonnettes sont tordues ou brisées, on saisit le fusil par le canon, et l'on frappe avec la crosse, défonçant les casques et les crânes; on s'égratigne, on se mord, on s'étrangle.
L'imagination la plus audacieuse ne saurait concevoir une telle scène de carnage.
Enfin, une immense clameur de triomphe s'élève.
Les Prussiens lâchent pied, commencent un mouvement de recul.
« Hardi, les enfants! hardi! hurlent les offixiers français, la victoire est à nous! »
Les Prussiens reculent toujours, malgré les efforts héroïques que font leurs officiers poulies arrêter, pour les ramener en avant.
Nos soldats, de plus en plus surexcités, les poussent devant eux, les chassent comme un troupeau-, lançant au hasard leurs baïonnettes qui toujours rencontrent de la chair vive, abattant au hasard leurs crosses qui toujours rencontrent des crânes.
Les Français sont ivres de carnage, rien ne pourrait arrêter leur élan. Pour avoir raison de ces enragés, il faudrait les hacher jusqu'au dernier. Ils ne pensent plus à rien, sinon aux morts qu'ils ont à venger. Des cris rauques, farouches, s'échappent de leur gosier.
La retraite de l'ennemi s'accentue de plus en plus, elle ressemble à une fuite.
Le bois de Mey est dépassé, puis le village deNouilly; l'ennemi a perdu toutes ses positions.
Nous étions maîtres du champ de bataille. Vingt-huit mille Prussiens fuyaient devant les baïonnettes françaises.
On aurait pu poursuivre ce succès; mais Bazaine ne voulait pas de victoire, et il donna
l'ordre au général de Ladmirault de s'arrêter et de franchir la Moselle sans retard.
Il reste acquis pourtant que l'initiative heureuse d'un général et la valeur de nos troupes avaient déjoué tous les calculs de l'ennemi, que nos baïonnettes avaient eu raison de la science des Prussiens.
REZONVILLE