SAINT-PHI\-.\I
au grand trot pour aller s'établir sur une hauteur, au nord-ouest d'Amanvillers.
De toutes parts des cris éclatent, les clairons sonnent le rassemblement, les hommes de corvée reviennent au pas gymnastique et prennent leur place dans le rang.
(c Gare la casse ! disent les vieux soldats ; ces têtes carrées vont nous cribler d'obus, c'est leur système. »
Les obus, en effet, tombent dru comme grêle sur la cavalerie. Les artilleurs prussiens tirent aussi sur Amanvillers, dont le clocher pris pour cible s'enflamme, et sur la ferme de Montigny-la-Grange, où est établie l'ambulance.
Il ne se produit cependant aucune panique. En moins de dix minutes tous les cavaliers sont en selle, et le général de Gondrecourt, qui les commande, fait sonner le ralliement derrière la voie du chemin de fer de Conflans à Metz.
Les Allemands démasquent sans cesse de nouvelles batteries. Nos artilleurs ouvrent le feu à leur tour; le canon tonne sur toute la ligne.
(( Nous allons avoir une grande bataille, » disent les officiers.
Et beaucoup se demandent : a Que fait donc Bazaine? »
La division Grenier, qui avait son campement autour de la ferme de Montigny-la-Grange, se porte en avant. La division de Gissey vient la prolonger sur la droite et s'établit sur les crêtes qui forment comme un trait d'union entre Saint- Privât et Amanvillers.
La division Lorencez occupe une position de réserve au nord de Montigny.
Bientôt, entre les bois de la Cusse et des Génivaux, on aperçoit, dans une éclaboussure de lumière, un véritable fourmillenu'iit d'hommes à l'uniforme bleu sombre.
« Les voilai les voilà! s'écrient nos soldats.
— Eh bien! leë enfants, disent les officiers, feu à volonté, mais surtout pas d'emballement, tirez tranquillement dans le tas, sans
VOUS presser. Il faut ménager les cartouches, car nous aurons certainement de la besogne aujourd'hui.
(c Couchez- vous, et allez-y! »
Une violente fusillade s'engage alors entre nos tirailleurs et les Allemands qui occupent le bois de la Gusse. Notre artillerie foudroie les colonnes, qui de temps à autre essayent de sortir du bois.
Nos tirailleurs, qui conservaient un calme merveilleux, maintenaient l'ennemi sous la feuillée. Au-dessus d'eux, les obus sillonnaient l'air, sifflant lugubrement.
Un formidable duel d'artillerie était engagé.
Entre les bois de la Cusse et des Génivaux, sur un plateau formant bourrelet situé à moins de quatre cents mètres de notre première ligne, on apercevait des cadavres allemands.
Bientôt, sur ce plateau découvert que balayaient les balles et dont l'ennemi avait tenté plusieurs fois de s'emparer, nos soldats, stupéfaits de tant d'audace, virent apparaître une batterie prussienne.
Gette batterie s'installa rapidement et ouvrit immédiatement le feu.
Des mitrailleuses qui se trouvaient à bonne portée lui répondirent aussitôt, et les tirailleurs du 5^ bataillon de chasseurs et du 13*^ de ligne secondèrent les mitrailleuses.
De véritables rafales de plomb roulèrent alors sur le plateau, fauchant les artilleurs allemands et leurs chevaux. De loin on voyait la terre se soulever par places, on voyait les hommes et les chevaux s'abattre tout d'une pièce.
Soudain trois Français, le sergent-major Bobant, le clairon Murât, du 13^, le soldat Hamoniaux, du 5^ bataillon de chasseurs, se dressèrent dans la verdure, sous une grêle de balles, en avant de notre première ligne de tirailleurs. Ils agitèrent en l'air leurs fusils fumants en criant : (( Vive la France! » puis ils s'élancèrent vers la batterie désemparée.
Le sergent-major tomba, tué net par une balle prussienne; ses deux compagnons arrivèrent jusqu'aux canons.
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Devant les haionneltes de nos deux braves, les quelques servants que la mort avait éi)argnës s'enfuirent épouvantés, laissant seul un de leurs officiers.
Le chasseur Ilamoniaux se précipita sur l'officier, et, après une courte lutte, le fît prisonnier.
Quant au clairon Murât, il sauta sur un canon, s'y plaça à califourchon, et juché sur la pièce encore brûlante, il sonna la charge de toute la vigueur de ses poumons.
A la vue de ce brillant fait d'armes, nos tirailleurs qui étaient étendus dans l'herbe se redressèrent en hurlant : « En avant I »
D'eux-mêmes, ils se groupèrent dans la prairie et mirent la baïonnette au canon.
Les officiers levèrent leurs sabres et crièrent à leur tour : a En avant! »
Sur la pièce prussienne, le clairon Murât sonnait toujours, jetant au vent les notes de l'air endiablé qu'égrenaient en sourdine les échos du bois de la Cusse.
^ a d'ia goutte k boire là-haut, Y a d'ia goutte à boire...
Les braves du 13' prirent immédiatement le pas gy nmastique.
Dissimulés derrière les arbres de la lisière du bois de la Crusse, les tirailleurs prussiens essayèrent d'arrêter cette troupe, de sauver leurs canons; les balles, par essaims, suivaient nos soldats.
Ceux-ci atteignirent cependant la batterie, et les canons tombèrent en leur pouvoir.
La croix de la Légion d'honneur récompensa l'héroïque conduite du clairon Murât et du chasseur Hamoniaux.
En face de nos troupes, au-dessus des mamelons et derrière les bois, des fumées blanches flottaient. Le canon rugissait partout, et les Allemands augmentaient sans cesse le nombre de leurs batteries.
Los nrtilleurs du 1*" corps répondaient coup pour coup, et leur
tir, bien dirigé, causait beaucoup de mal à l'ennemi ; mais ils étaient eux-mêmes très éprouvés.
Autour de nos pièces, des hommes et des chevaux gisaient dans des mares de sang; parfois des caissons sautaient avec un bruit de feu d'artifice.
La bataille, commencée par un duel d'artillerie, s'étendait rapidement. Le canon tonnait d'un bout à l'autre de l'immense ligne que formait notre armée, et l'on entendait par instants, tantôt sur un point, tantôt sur l'autre, le crépitement d'une fusillade très vive. Nos soldats montraient le poing aux fantassins allemands qui, selon leur prudente tactique, se tenaient à l'abri derrière leurs canons.
A la gauche de notre 4^ corps, les divisions Montaudon et Nayral, établies en avant de notre ligne et dans les parties nord et nord- est du bois des Génivaux, assistaient également à un duel d'artillerie.
Seuls, les 81® et 95® de ligne furent sérieusement engagés devant la ferme de Chantrenne, que l'ennemi leur disputa vainement jusqu'à la nuit. Ce fut surtout un combat de tirailleurs.
Le 81® eut un officier tué, le capitaine de Neymet, quatre officiers blessés, une quarantaine d'hommes tués et plus de deux cents blessés.
Le 95® perdit deux officiers, les lieutenants Farny et Mirascou; il eut cinq officiers blessés, une vingtaine d'hommes tués et près de cent cinquante blessés.
A la division Nàyral, l'infanterie resta inactive pendant tout le combat, exposée au feu des canons prussiens. Il en fut de même de la cavalerie, qui évoluait sans cesse pour échapper aux obus.
Plusieurs fois, des colonnes prussiennes se formèrent dans la fumée des canons, et chaque fois nos cavaliers se disposèrent à charger, bien que le sol, coupé de ravins et de fossés, fût peu favorable. Mais les colonnes n'avancèrent pas.