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Déjà les cavaliers étaient loin. On n'apercevait plus, entre les peupliers des deux routes, qu'une colonne de poussière à travers laquelle, de temps à autre, apparaissaient des tuniques bleues et des collets blancs.
Sur la route de Sarrelouis, la charge était conduite par le colonel Cornât, le chef d'escadrons de Ravel, les capitaines Vilfeu et Deltlîière. Sur la route de Sarrebrùck, elle était conduite par le chef d'escadrons Lubert, les capitaines Chomel et de Kerouartz.
Cette charge, exécutée sous un déluge de balles, sauva d'une perte certaine le 2*^ bataillon du 90*^ de ligne.
Le combat de tirailleurs continuait autour de Colombey, horriblement meurtrier.
Un seul bataillon du 71*^, le 3% comptait deux officiers tués, très jeunes tous les deux; le sous-lieutenant Baleme, promu le l'^' octobre 1866, et le sous-lieutenant Libersat, promu le 9 mars 1867. Huit officiers étaient blessés : le lieutenant-colonel Pichot- Duclois, qui avait voulu commander le bataillon; les capitaines Heraud, Lecompte, Maurice; les lieutenants Morvan et Mallet, les sous -lieutenants Guérand et Parmentier. Cinquante hommes de troupe avaient été tués; plus de deux cents étaient blessés.
La prairie où se tenait le bataillon, entre le chemin de Borny à La Grange-au-Bois et le bois occupé par les Prussiens, était jonchée de tuniques bleu foncé à collet jonquille et de pantalons rouges baignant dans des flaques de sang : fleurs sinistres, fleurs de mort. Derrière une sorte de renflement du terrain couronné d'herbes folles, une trentaine d'hommes, étendus sur le gazon, paraissaient dormir. Ces hommes ne devaient plus se réveiller : un paquet de mitraille les avait fauchés, les avait couchés dans la tombe éternelle sous le ciel lorrain mélancolique et doux, sur la bonne terre fertile dont la guerre allait faire « la Terre sanglante ».
Six heures et demie. Le soleil vient de disparaître derrière les coteaux de la Moselle, laissant derrière lui, dans le ciel couleur de
turquoise verdie, de longs sillons roses. La ligne bleuâtre de Thorizon s'étend de plus en plus; une sorte de brume monte lentement entre les collines; les contours s'atténuent, se fondent; les choses lointaines deviennent indécises. Le paysage délicieux, où la guerre sème des cadavres et des ruines, s'emplit de rêve et de mystère.
Dans le petit bois de sapins, dans le chemin bordé de peupliers, nos soldats tiennent toujours, formant comme une digue devant les masses ennemies.
Ce bois et ce chemin sont devenus la clef de nos positions de Golombey. Si les Prussiens ne s'en emparent pas, la journée est perdue pour eux.
Von Zastrow l'a compris.
Il fait mander le général Osten-Sacken, commandant de la 25® brigade.
(c Goûte que coûte, dit -il, il faut enlever ce bois maudit. »
Le général Osten-Sacken ne répond pas; mais aussitôt il réunit toutes les troupes dont il peut disposer, forme une colonne compacte, l'enlève vigoureusement et la jette sur le bois, où elle réussit à pénétrer, repoussant nos chasseurs.
Ceux-ci ne vont pas loin.
A la voix du commandant Lafouge, ils se reforment devant le bois. Tous les officiers se mettent à leur tête; les clairons sonnent la charge, et nos héroïques petits vitriers se ruent, en poussant des cris de rage, à l'assaut de la position perdue.
Une lutte atroce s'engage alors sous les sapins; on se fusille de si près , que les vêtements des hommes atteints prennent feu ; on se massacre à coups de crosses, à coups de pierres. Toutes les armes sont bonnes, pourvu qu'elles tuent.
Chacun agit à sa guise, car il est impossible de diriger un semblable combat.
Là, deux chasseurs font de l'escrime à la baïonnette contre une douzaine d'Allemands et en couchent la moitié sur le sol durci et
crevassé. Plus loin, un jeune sergent s'aligne contre un hauptmann qui a le double de sa taille. Ailleurs, des Allemands et des Français ont Tair de jouer à cache-cache autour des arbres; mais les joueurs ont à la main des armes rouges de sang et poussent des cris sauvages. Tout homme pris est un homme mort.
Bientôt des clameurs joyeuses éclatent : les Français sont vainqueurs; les Allemands fuient en désordre, abandonnent le bois, poursuivis dans leur retraite par les balles des chasseurs.
De son côté, le 69^ d'infanterie, qui avait pris position à droite du petit bois , a supporté une attaque terrible dont il est sorti à son honneur.
Vers sept heures, des hourras éclatent, annonçant aux Français un nouvel assaut.
« Attention, les enfants ! s'écrie le commandant Lafouge, tenonsnous bien! »
Le commandant n'a pas terminé la phrase, que déjà des nuées de Prussiens sortent du parc, emplissent le ravin d'un fourmillement sombre. On dirait qu'une invisible écluse s'est ouverte devant les masses ennemies.
Cette fois, les Prussiens réussissent à grimper jusqu'à la route de Sarrebrûck et à prendre pied sur le plateau de Colombey. Cinq minutes plus tard, le petit bois de sapins est envahi.
<c Feu, feu à volonté! rugit le brave Lafouge.
— Il n'y a plus de cartouches, mon commandant! w crie un officier, le lieutenant Granier.
Au même instant cet officier tombe lourdement, la face contre terre, tué net par une balle qui l'a frappé en pleine poitrine.
Le bois est presque cerné, toute résistance devient impossible.
La rage au cœur, le commandant Lafouge ordonne la retraite, et le bataillon rejoint, en arrière, les autres troupes de la brigade, laissant sous les sapins près de deux cents hommes tués - ou blessés.
Les Prussiens s'emparent alors de ce bois dont la possession leur coûte si cher, puis, continuant leur marche en avant, tombent sur les troupes de la division Metman, qui doivent battre en retraite à leur tour après avoir subi des pertes énormes.
Tous les corps qui avaient opéré autour de Golombey se retirèrent dans la direction de Borny, pour se conformer aux ordres du maréchal Bazaine.