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LE BOIS DE MEY

Au-dessus de la route de Sarrelouis, dont la blanclieur se déroule entre deux rangées d'arbres, de jolis villages se cachent dans la verdure et les fleurs, ne montrant que la flèche de leur clocher ou quelques cheminées d'usines.

Au nord de Golombey, c'est Noisseville, dont les maisons grises, entourées de jardins, s'alignent dans une prairie fertile. A l'ouest de Noisseville et sur la même ligne, c'est Nouilly, blotti au pied d'un coteau parfumé. A l'ouest encore, c'est Mey, qu'abrite un bois délicieux; puis plus bas, en allant vers Metz, on rencontre Vantoux et Vallières ; enfin au-dessous de Noisseville et de Nouilly, le village de Lauvallier forme une tache grise derrière un rideau de feuillage, sur la pente d'un coteau légèrement boisé.

Au début de l'action, lorsque les canons prussiens tonnèrent sur le coteau de Coincy, la division Grenier, du 4" corps, se déploya sur notre gauche, autour du village de Mey : la brigade Bellecourt (IS*' et 43^ d'infanterie, b^ bataillon de chasseurs) en première ligne, la brigade Pradier (64'' et 98® d'infanterie) en seconde ligne.

Le S*" bataillon de chasseurs occupa le bois situé au nord-est de Mey. Le 1*^' bataillon du 13® de ligne envahit le village; le 2® se

posta contre le bois, et le 3^ entre le bois et le village. Quant au 43^ de ligne, il se porta, pour servir de soutien, à la gauche du 13^

Enfin l'artillerie de la division effectua sa mise en batterie entre les deux régiments, à l'angle du bois.

Sur le plateau de Mey, inondé par une lumière dorée très douce et un peu mélancolique, qui était comme l'adieu du soleil à son déclin, nos soldats, étendus dans l'herbe, le chassepot entre les bras, écoutaient la fusillade qui venait d'éclater derrière les arbres de la route de Sarrebrûck.

Devant eux, le plateau déroulait sous l'azur des rectangles offrant toutes les nuances du vert et des champs couverts d'un chaume brun très court. A la naissance des pentes, qui descendaient assez rapidement dans le vallon de Nouilly, des vignes pointaient, le long de leurs échalas.

Dans cette jolie campagne ensoleillée, tout était tranquille, et le calme dont jouissaient en un pareil moment les soldats de la brigade Bellecourt devenait presque angoissant.

Il ne devait pas être de longue durée.

Bientôt, en effet, des taches bleues apparurent dans les vignes.

(c Attention! les Prussiens! » crièrent les hommes des postes avancés.

Aussitôt tout le monde fut debout.

De nombreux tirailleurs prussiens s'avançaient vers Mey, précédant la 2^ division allemande du général Bentheim, que suivait le l^"" corps commandé par Manteuffel.

Un feu de peloton, exécuté par le 5^ bataillon de chasseurs, arrêta net les tirailleurs. Ils allaient reculer, quand arrivèrent les têtes de colonnes de la 2® division allemande.

Toutes les troupes ennemies se ruèrent alors à l'assaut du plateau.

Elles furent accueillies par nos mitrailleuses, qui causèrent dans

leurs rangs de terribles ravages. En quelques instants, les crêtes se couronnèrent de cadavres.

Manteuffel, alors, fit donner toute l'artillerie de son corps d'armée, plus de quatre-vingts pièces.

Les obus ruissellent sur le plateau de Mey. Pourtant nos soldats ne songent pas à reculer. La mort est partout. Qu'importe?

Sous la nappe de fer qui sort de leurs canons, les Prussiens s'élancent contre le bois, poussant déjà des hourras de victoire; mais ils comptaient sans les chasseurs. Une fusillade terrible s'engage; des éclairs rapides brillent partout; une fumée intense flotte entre les deux troupes, cachanrt les hommes qui tombent, fauchés comme des épis mûrs, et dont les cris de rage et de douleur ajoutent à l'horreur de la scène.

Devant la lisière du bois, le 5*' bataillon de chasseurs est décimé. Le capitaine de Fleury reçoit une balle dans la cuisse en ralliant ses hommes; le capitaine Chabert est blessé mortellement. Sur la crête du plateau, dans les vignes, le sol est tapissé de cadavres allemands.

L'ennemi recule, et les clairons des chasseurs saluent ce succès par une sonnerie qui ressemble à un rugissement.

Mais aussitôt l'attaque recommence; la lutte devient de plus en plus ardente, de plus en plus passionnée.

La P^ compagnie du bataillon de chasseurs perd son chef, le capitaine Humbert, tué raide par une balle reçue en pleine poitrine. La 5®, celle du capitaine de Fleury, est commandée par le sergentmajor, tous les officiers étant hors de combat.

L'aspect du bois est effrayant. Sous la feuillée, que trouent les obus, des mourants agonisent. Çà et là des blessés se traînent, laissant derrière eux des traces sanglantes, dans l'espoir d'échapper à la pluie de fer.

Un officier, le lieutenant Domenech, aperçoit au pied (Vuu i^ros . arbre quatre hommes couchés. Il s'approche : trois des soldats sont

morts; le quatrième, qui n'est que blessé, essaye de se dégager, d'échapper à l'étreinte horrible des morts.

Pris de pitié, l'officier lui tend la main. Alors le soldat éclate de rire.

(c Ah! ah! s'écrie-t-il, je vous attendais... Vous venez me chercher pour me conduire auprès de ma mère... Il fait beau, le voyage sera bon... »

Le malheureux est devenu fou.

La brigade Pradier, abandonnant sa position de réserve; s'est mise en ligne à son tour; mais, à cette heure, la division Grenier a devant elle tout le corps d'armée de Manteuffel. Il faut reculer.

La rage au cœur, les larmes aux yeux, pensant aux camarades tombés sur le plateau maudit et qui ne seront pas vengés, nos soldats se replient lentement, face à l'ennemi.

Soudain on entend un roulement sourd du côté de Metz, et bientôt on aperçoit des artilleurs qui arrivent au grand trot. Presque aussitôt des sonneries de clairons éclatent, vibrantes, haletantes, et le plateau de Vallières, à l'ouest de Mey, se hérisse de baïonnettes.

Les yeux brillent, les têtes se redressent.

Non, on n'est pas vaincu encore. C'est l'artillerie du 4^ corps, c'est la division de Cissey !

On va venger les morts.

Vive la France!

Pendant un moment, la fumée cache aux défenseurs de Mey les baïonnettes qui viennent de surgir au-dessus de ValHères; mais on entend toujours les clairons qui sonnent la charge à pleins poumons... Le son semble se rapprocher. Bientôt le 20'' bataillon de chasseurs débouche au pas gymnastique sur le plateau de Mey, précédant d'une centaine de mètres seulement les deux régiments de sa brigade (1^' et 6^" de ligne).

Les obus et les balles tombent si dru sur la position, qu'avant

HOHW

d'atteindre le village le bataillon est obligé de s'abriter derrière

une

Sapeur de chasseur-. — Tableau de A. de \.u\illc. •Reproduction autorisée pm Ooiipy ot C% éditeurs, Paris. — Copyriglit, 1«i»;<, by lioussod, Valadon o: «„ .)

immense baraque servant de hangar dressée à droite de la route. Il doit, du reste, former réserve pour les deux régiments de ligne.

Le 1" régiment s'est déployé au nord de Mey et lance deux compagnies vers le bois, sous le commandement du capitaine Girault. Ce brave officier enlève ses hommes sous une formidable averse de fer.

(c En avant ! en avant î . . . crie-t-il sans cesse. Hardi, les enfants ! . . . il ne faut pas reculer! »

Les compagnies longent une haie épaisse que trouent les balles.

(c En avant! en avant! » crie toujours Girault.

Dans cette haie, on entend comme des frôlements d'ailes, on dirait que des milliers d'oiseaux s'y poursuivent; ce sont les balles qui la traversent, produisant un bruissement singulier pareil au froufrou d'une robe de satin.

Les soldats marchent en silence, impressionnés malgré eux, mais résolus. Pourtant, sous une décharge plus furieuse encore que les autres, ils s'arrêtent.

a Allons, allons, ça ne tue pas ! » s'écrie le capitaine.

A peine a-t-il prononcé le dernier mot, qu'il s'affaisse, frappé à mort.

On s'empresse autour de lui, on veut l'enlever.

« Ne vous occupez pas de moi,... balbutie le vaillant officier, dont une écume sanglante frange les lèvres; j'ai mon compte. »

Et d'une voix faible il dit encore :

a En avant! »

D'un bond les hommes arrivent à l'extrémité de la haie, laissant dans son ombre, à côté de leur chef, une douzaine de leurs camarades.

A présent, ils ne pensent plus qu'à venger leurs morts. L'occasion se présente aussitôt. En arrivant dans la plaine, les tirailleurs du l"'^ aperçoivent plusieurs escadrons de uhîans formés en bataille.

(C Feu! »

A la première décharge, une vingtaine de cavaliers mordent la poussière; un feu roulant en couche beaucoup d'autres sur le sol, et les escadrons décimés sont rejetés dans le ravin de Vallières.

A cette heure, le combat d'artillerie devient plus violent par suite de Tentrée en scène des batteries du 'i corps; les canons rugissent sur toutes les hauteurs qui entourent l'immense champ de bataille de Borny.

La nuit arrive rapidement, et pourtant on se bat toujours. Dans l'ombre qui s'épaissit, les collines ont l'air de mausolées gigantesques, les arbres prennent un aspect de fantôme, les ravins sont des trous noirs où l'on voit luire des baïonnettes et (]( s j)ointes de casques à la lueur des éclairs bleuâtres qui s'échappent des fusils. On entend des cris furieux, des hourras, des appels déchirants, des plaintes. Et la grande voix des canons forme le base de ce concert affolant, drape la rumeur formidable de la bataille.

Sur cette rumeur de cauchemar, les horloges des églises laissent tomber leurs notes grêles pareilles à des sanglots.

Le 20^ bataillon de chasseurs ne devait pas rester longtemps en réserve.

Le général Brayer, voyant que les Prussiens menacent le village de Mey, s'approche du commandant de Labarrière, et, montrant de la pointe de son épée les maisons grises dont les volets sont clos :

« Commandant, dit-il, je vous confie ce village. Portez-y votre bataillon, et tenez jusqu'à la mort s'il le faut.

— Oui, mon général, répond de Labarrière, jusqu'à la mort. »

Puis aussitôt il commande :

(( En avant! »

Les chasseurs s'élancent au pas accéléré vers le village et y arrivent en même temps que le 3^ bataillon du 64'' de ligne.

Les Prussiens n'ayant pas poussé à fond leur attaque de ce côté, tout est tranquille. L'artillerie elle-même épargne les maisons basses blotties dans la verdure du plateau, sans doute parce quVIle est occupée ailleurs. Mais vers le bois, où le ^"^ bataillon de chas-

seurs tient toujours, appuyé à présent par le 2^ bataillon du 64% l'on entend une fusillade enragée.

Entre le bois de Mey et Saint- Julien, le 1®' bataillon du 64% relié au 2®, forme une digue en face des troupes prussiennes venant de Nouilly, qui voudraient enfoncer notre gauche.

Devant ce bataillon, dans Fombre des vallons et des ravins, des formes humaines glissent sans bruit, se massent derrière les talus, espérant sans doute surprendre nos soldats. Mais les sentinelles françaises font bonne garde. Couchées dans l'herbe ou dans les vignes des crêtes, elles ne perdent pas un seul des mouvements de ces ennemis silencieux, et plus d'une fois le chassepot leur brûle les doigts. Elles sont là pour voir et non pour tuer. Cependant un jeune soldat, un Meusien, n'y put tenir. A l'abri derrière un maigre buisson dressé sur un petit mamelon comme une touffe de poils follets sur une verrue, il observait consciencieusement. Tout à coup il voit s'avancera pas de loup vers le buisson un grand diable de hauptmann coiffé d'une casquette plate, une pipe de porcelaine à la bouche, qui sans doute voulait observer, lui aussi. Notre petit soldat tire son sabre-baïonnette avec mille précautions pour ne pas faire de bruit, se ramasse sur luimême, et, au moment où l'officier prussien arrive à bonne portée, il bondit comme un tigre.

La compagnie prussienne ne revit jamais son hauptmann; et dans un village du département de la Meuse, il existe une pipe de porcelaine qui a son histoire.

Les ombres sortent enfin des vallons et des ravins; la lutte s'engage dans une demi-obscurité qui la rend plus pénible et aussi plus farouche.

Soudain retentit la sonnerie : ce Au drapeau I » Les notes vibrent désespérément, tombent comme un glas dans le fracas de la bataille.

(( Au drapeau! » Dans une mêlée cette sonnerie est lugubre, elle signifie : <( Le drapeau est en danger. »

BOHNY

Le porte-étendard du 64% le sous-lieutenant Laurent, vient de

Trompette d'arlillfrio. — Titbli-au de A. ilc Ncuvillo. (Reproduction autorisée par Ooupy et C", Paris.

tomber, blessé grièvement. Les Allemands se sont élancés sur le

drapeau, ils vont s'en emparer. Mais un sapeur, le brave Sabot, relève la loque sublime tachée de sang, la fait flotter fièrement, pendant qu'un clairon demande du secours. Autour de Sabot, des hommes se groupent, face à l'ennemi, superbes, se sacrifient héroïquement.

Le commandant Lefebvre, du 1^ bataillon, est frappé mortellement. Il faut reculer, mais le drapeau est sauvé.

La nuit est venue, les étoiles brillent.

Le 64^ se retire dans un champ, et l'on fait l'appel. Cet appel sur le champ de bataille est une véritable cérémonie funèbre.

Deux officiers sont tués, le lieutenant Meunier et le sous -lieutenant Stachino; six sont blessés mortellement, le commandant Lefebvre, les capitaines Ducloux et Mahton, les lieutenants Langlois, Specht et Panot; dix sont blessés plus ou moins grièvement.

La troupe compte vingt- deux hommes tués et deux cent vingtsept blessés ou disparus.

Dans le bois de Mey, que la retraite du 64^ a découvert, trois compagnies du 5^ bataillon de chasseurs, devenues squelettes, se trouvent cernées. Cette petite troupe n'a plus que trois officiers, le capitaine Garcet, les sous-lieutenants Chômer et Knœpffler. Elle fond à vue d'œil sous les terribles feux croisés; cependant pas un homme ne parle de se rendre, pas un n'y songe.

Le capitaine Garcet dirige la défense suprême avec un entrain admirable, trouvant devant la mort des paroles qui mettent du cœur au ventre, qui des braves font des héros.

(c Ces Prussiens nous verront sans doute mourir, dit -il; ils ne pourront pas se vanter d'avoir vu trembler un soldat du 5^ »

Hélas! le vaillant officier tombe à son tour, traversé de part en part par une balle.

« Ça y est, murmure-t-il. Allons, les enfants, dites adieu à votre capitaine, et tâchez de sortir d'ici à la baïonnette. »

L'ennemi pénètre déjà sous la feuillée, il n'y a pas une seconde à perdre.

Les deux sous-lieutenants rallient les soldats, s'emparent cliacun du fusil d'un mort, et tous alors s'élancent, baïonnette en avant, sur les Prussiens stupéfaits de tant d'audace.

Tous ne passent pas. Le sous-lieutenant Knœpffler s'abat, frappé mortellement, sur le corps d'un officier prussien qu'il vient de tuer.

Sur huit officiers du 5^ bataillon de chasseurs qui avaient pénétré dans le bois, sept étaient tués ou blessés grièvement.

Le lendemain de la bataille, le sous-lieutenant Knœpffler fut enterré dans un champ, sur la lisière de ce bois qu'il avait si bien défendu. Une telle tombe convenait à ce mort.

Après la prise du bois de Mey, les Prussiens marchèrent sur le village, qu'ils espéraient enlever facilement. Mais les chasseurs du 20^ bataillon se souvenaient de la promesse faite par leur commandant au général Braver. Cette promesse, le commandant l'avait faite en leur nom, et ces braves avaient à cœur de la tenir.

Retranchés dans les maisons avec leurs camarades du 64% embusqués derrière les haies, les arbres et les pans de murailles, ils laissèrent approcher la colonne ennemie, qui ne croyait plus avoir à combattre. Les Prussiens poussaient déjà des hourras de triomphe lorsqu'une grêle de balles s'abattit sur eux, les forçant à reculer, à se réfugier dans le bois.

La nuit était presque complète, une nuit fraîche qui sentait déjà l'automne. Les étoiles commençaient à s'allumer. Peu à peu la lutte s'apaisait; les artilleurs eux-mêmes paraissaient se lasser.

Les défenseurs du village ne savaient pas que le 5® bataillon de chasseurs avait abandonné le bois. Dans l'ombre ils ne pouvaient rien distinguer, et ils craignaient, en tirant sur le bois, de tirer sur leurs camarades.

Le commandant de Labarrière voulut se rendre compte, et, le revolver au poing, suivi par une section, protégé par le feu qui par-

tait des maisons et des jardins, il poussa une reconnaissance au nord de Mey.

Lorsqu'il arriva en face du bois, les Prussiens se montrèrent sur la lisière, agitant des mouchoirs blancs et levant la crosse en l'air.

Le commandant fit alors cesser le feu, et, tranquille, sans méfiance, s'avança vers les Prussiens.

Aussitôt la scène changea, devint tragique.

Ces ennemis, qui venaient de lever la crosse en signe de soumission, couchèrent rapidement en joue l'officier français et firent feu. Le pauvre de Labarrière tomba comme une masse, la tempe trouée.

Il est réellement pénible d'avoir à enregistrer de tels faits, qui, malheureusement, se produisirent plusieurs fois au cours de la campagne.

L'acte inqualifiable des Allemands alluma la rage dans le cœur des Français qui occupaient Mey.

Sans aucun commandement, d'eux-mêmes, les soldats du 20^ bataillon de chasseurs et ceux du 64*" de ligne se massèrent en avant du village; puis, frémissant de colère, pareils à des fauves en fureur, ils foncèrent sur le bois de Mey la baïonnette en avant, en hurlant :

<c A mort! à mort! pas de quartier! »

La masse tout entière troua la feuillée. Les ennemis qu'on put atteindre furent massacrés sur place, et les autres s'enfuirent, épouvantés. En moins de dix minutes, le bois se trouva nettoyé.

Les Prussiens échouaient donc à Mey, puisqu'ils n'avaient pas gagné un pouce de terrain, puisqu'à la fin de la bataille les Français conservaient leurs positions.

Ceux-ci ne pouvaient faire mieux, attendu que les ordres du maréchal Bazaine s'y opposaient.

Il en était de même tout près de là, devant le village de Lauvallier, où la division Aymard, après une lutte acharnée, avait maintenu des forces prussiennes considérables sur la rive droite

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des ravins de Lauvallier et de Vallières, opérant ainsi une diversion des plus heureuses en faveur des défenseurs du bois de Mey-,

De ce côté aussi, nos pertes étaient sensibles. Le colonel Fournier, commandant le 44'' de ligne, avait été tué au début de Faction, et le régiment comptait sept officiers blessés. Le 11'' bataillon de chasseurs avait un officier tué, le sous-lieutenant Gillet, tombé en brave à la tête de sa section; un officier blessé, dix-neuf hommes tués et plus de soixante blessés. Les 60^', 80^ et 8o* de ligne avaient été également fort éprouvés.

Le maréchal Bazaine lui-même avait été fortement contusionné par un éclat d'obus en dirigeant le feu d'une batterie de mitrailleuses établies au sud de la ferme de Bellecroix.

Mais dans le ravin de Lauvallier, du côté de Montoy et de la Planchette, le sol disparaissait, à certains endroits, sous les cadavres de soldats prussiens à l'uniforme bleu sombre. Là, nos mitrailleuses avaient fauché des colonnes entières.

Etendus dans l'herbe, nos soldats dorment d'un sommeil peuplé de cauchemars.

De temps à autre, en effet, des hommes s'agitent et gémissent. Parfois l'un d'eux se dresse, ouvrant tout grands des yeux hagards qui ne voient pas, esquisse un geste d'épouvante ou d'horreur, puis retombe lourdement.

A gauche du village de Mey, où brille une seule lumière, celle d'une ambulance provisoire, ce sont les hommes du 20'' bataillon de chasseurs. A droite, ce sont des soldats du 6* de ligne, qui ont relevé ceux du 64^.

En avant du bois, des grand'gardes veillent pour tous.

Vers dix heures, dans le bois maudit où tant de vaillants soldats sont tombés, on aperçoit à travers la feuillée des lumières qui se déplacent, s'élèvent, s'abaissent; on dirait des feux follets.

Ces lumières éclairent des hommes de corvée chargés de relever les morts et les blessés. Ceux qui participèrent à cette corvée

sinistre et qui vivent encore, ne peuvent, après tant d'années écoulées, en évoquer le souvenir sans frissonner d'épouvante.

A chaque pas on trouve des cadavres dont la face, à la lueur des lanternes, semble grimacer. Çà et là, des blessés se tordent dans les affres d'une terrible agonie, labourant le sol de leurs doigts crispés. Il y a de vieux soldats à la moustache grise, dont le visage a conservé une expression de haine et de défi; de tout jeunes hommes, des enfants, dont la figure, d'une blancheur de cire, porte encore des traces de larmes.

Partout on se heurte à des cadavres. Dans les ténèbres du bois, à la lueur vacillante des lanternes, le spectacle est terrifiant, et certes il faut plus de courage pour accomplir la corvée funèbre que pour se battre.

A LA baïonnette

Attaqué avec rage par les troupes de Manteuffel, notre 4® corps d'armée avait résisté partout. Partout les balles de nos mitrailleuses et de nos chassepots avaient brisé l'élan des Prussiens et empli les ravins de cadavres.

Dans l'ombre qui envahissait rapidement l'immense champ de bataille, les deux armées restaient en présence, et l'on peut dire qu'il n'y avait, à cette heure, ni vainqueur ni vaincu.

Un silence de mort succédait à la rumeur sauvage du combat, et ce silence pesait lourdement sur les cerveaux et sur les âmes.

Appuyés sur leurs fusils encore brûlants, les hommes se regardaient, les yeux mornes, comme hébétés, se demandant si pendant les heures terribles qui venaient de s'écouler ils n'avaient pas été le jouet de quelque cauchemar absurde et formidable, s'il était bien vrai qu'on s'était battu, qu'on avait tué.

La brise chantait doucement dans les grands arbres ; un ruisseau tranquille murmurait au fond du ravin de Vallières; des lumières s'allumaient dans les villages et dans les maisons isolées, fermes et moulins.

Ce soir de bataille paraissait semblable aux autres soirs. Les ténèbres cachaient les cadavres et les ruines.

52 ' LA TEURE SANGLANTE

Soudain les soldats se redressèrent; ils prêtèrent l'oreille.

Un bruit singulier naissait dans le silence de la nature, pareil à la clameur lointaine d'une mer démontée roulant sur les galets d'une plage.

Des cavaliers passèrent au galop, jetant ce cri :

« Alerte ! l'ennemi !»

Des officiers d'état-major accoururent, et l'on apprit qu'une division du 1'' corps prussien, qui n'avait pas encore pris part au combat, s'avançait vers notre gauche.

La bataille allait donc recommencer?

Des commandements éclatèrent :

(c En avant! à l'ennemi! »

Bientôt une énorme masse noire, hérissée de baïonnettes, apparaît devant les tirailleurs qui couvrent le gros de nos troupes. Une fusillade énergique s'engage; les éclairs de milliers de fusils trouent les ténèbres, illuminant un coin du paysage. On entend des hurlements de rage, des cris de douleur.

En un instant, dans l'ombre mauvaise, la scène devient horrible.

A la faveur de la nuit qui commence, les Prussiens essayent de tourner notre gauche. Il y a là toute une division, derrière laquelle s'avancent les troupes qui ont participé aux combats de la journée.

Le général de Ladmirault paraît soucieux. Tout à coup son visage s'éclaire; il esquisse un grand geste, indiquant qu'il vient de prendre une résolution. Il sait que ses soldats sont brisés de fatigue, mais il sait aussi qu'il peut tout espérer de leur dévouement et de leur courage.

Le général se dresse sur ses étriers, et, désignant de la pointe de l'épée la masse profonde des bataillons ennemis, il lance dans le fracas de la fusillade cet ordre répété aussitôt sur toute la ligne :

<( Clairons, sonnez la charge! »

Un frisson parcourt les rangs. La sonnerie éclate, haletante.

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vibrante, terrible. Les baïonnettes s'abaissent, puis un grand cri sort de toutes les poitrines :

<( Vive la France! »

Pendant un instant, le silence n'est troublé que par le bruit d'un piétinement colossal; la colonne française est partie comme une trombe.

Surpris, les Prussiens ne tirent plus; ils ont croisé la baïonnette et attendent le choc.

Nos troupes abordent l'ennemi, le 43*' de ligne en tête. Une mêlée effroyable se produit.

Les clairons sonnent toujours la charge. Ils sonnent avec une rage qui fait de chaque note un rugissement. L'a^r endiablé affole nos soldats. Ce ne sont plus des hommes; ce sont des démons furieux. Les baïonnettes sanglantes ouvrent des brèches énormes dans la masse prussienne; l'air est saturé d'une odeur affreuse de poudre, de sang et de laine brûlée; on marche sur les morts et sur les blessés. Quand les baïonnettes sont tordues ou brisées, on saisit le fusil par le canon, et l'on frappe avec la crosse, défonçant les casques et les crânes; on s'égratigne, on se mord, on s'étrangle.

L'imagination la plus audacieuse ne saurait concevoir une telle scène de carnage.

Enfin, une immense clameur de triomphe s'élève.

Les Prussiens lâchent pied, commencent un mouvement de recul.

« Hardi, les enfants! hardi! hurlent les officiers français, la victoire est à nous! »

Les Prussiens reculent toujours, malgré les efforts héroïques que font leurs officiers pour les arrêter, pour les ramener en avant.

Nos soldats, de plus en plus surexcités, les poussent devant eux, les chassent comme un troupeau, lançant au hasard leurs baïonnettes qui toujours rencontrent de la chair vive, abattant au hasard leurs crosses qui toujours rencontrent des crânes.

Les Français sont ivres de carnage, rien ne pourrait arrêter

54 LA TERRE SAiNGLANTE

leur élan. Pour avoir raison de ces enragés, il faudrait les hacher jusqu'au dernier. Ils ne pensent plus à rien, sinon aux morts qu'ils ont à venger. Des cris rauques, farouches, s'échappent de leur gosier.

La retraite de l'ennemi s'accentue de plus en plus, elle ressemble à une fuite.

Le bois de Mey est dépassé, puis le village de Nouilly; l'ennemi a perdu toutes ses positions.

Nous étions maîtres du champ de bataille. Vingt -huit mille Prussiens fuyaient devant les baïonnettes françaises.

On aurait pu poursuivre ce succès; mais Bazaine ne voulait pas de victoire, et il donna l'ordre au général de Ladmirault de s'arrêter et de franchir la Moselle sans retard.

Il reste acquis pourtant que l'initiative heureuse d'un général et la valeur de nos troupes avaient déjoué tous les calculs de l'ennemi, que nos baïonnettes avaient eu raison de la science des Prussiens.

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