‹ La Terre sanglanteChapitre 45 sur 51 · L. ROGUET · texte numérisé non relu

L. ROGUET

Indépendant de la Moselle (numéro du jeudi 13 octobre 1870).

Voici comment le général de Magdebourg raconte la charge de cavalerie du 16, à Vionville.

(( Aussi décisive que fut pour notre glorieuse campagne la bataille de Vionville, aussi décisive fut pour cette bataille l'attaque de cava-

METZ :]u:\

lerie de la b'' division. La 12^ brigade avait bivouaqué à Hanon ville; à la pointe du jour se montrèrent les masses ennemies. La brigade s'avance pour l'attaque, la cavalerie française se retire, comme toujours, devant la cavalerie prussienne, et une batterie française qui occupe une forte position commence une puissante canonnade.

« Quoique notre batterie réponde vigoureusement, nous sommes obligés de reculer; pendant ce temps, l'infanterie de notre 3e corps d'armée a commencé le combat, mais elle lutte contre des masses supérieures et ne peut opposer qu'une faible résistance à l'ennemi. En ce moment, notre général de brigade s'élance sur l'ennemi en poussant des hourras. Les artilleurs des batteries ennemies sont tués, les pièces sont prises. Alors des cuirassiers ennemis s'avancent, mais eux aussi sont écrasés.

<( Cependant en ce moment la catastrophe commence pour nos vaillants combattants. Les fantassins ennemis prennent nos braves entre deux feux, les pertes sont terribles, et plus de la moitié des deux régiments reste siir le champ de bataille. La plus grande partie des officiers sont blessés, mais cette charge donna un brillant résultat, la marche de l'ennemi fut arrêtée. De nouveaux bataillons d'infanterie purent pénétrer dans les lacunes faites par notre brave cavalerie, et la journée fut décidée en notre faveur. Les Français ne purent pas avancer sur Verdun et furent rejetés sur Metz. »

Dans la journée du 7 octobre, au moment où nos troupes regagnaient leurs campements, cinq obus prussiens partis d'une batterie établie au-dessous de Noisseville sont venus tomber dans le village de Vantoux. Des éclats de l'un d'eux ont brisé la boîte de la pompe communale et perforé la porte cochère d'une maison heureusement inhabitée. Un second a traversé le mur d'un jardin situé au milieu des habitations. Ils n'ont d'ailleurs causé aucun autre dommage, et

les habitants en ont été quittes, cette fois, pour l'émotion que leur a causée cette chute de projectiles complètement inattendue.

La question des vivres est aujourd'hui la première de nos préoccupations. Il est d'un immense intérêt de rechercher les moyens les plus propres à augmenter la quantité disponible de nos ressources alimentaires. Eh bien! nous pouvons en quelque sorte nous ravitailler avec ce que nous possédons encore, et le procédé est infaillible. Il consiste à faire désormais le pain que nous mangeons et celui que mange l'armée avec la farine brute, c'est-àdire non dégagée de l'enveloppe du grain qui donne le son. En effet, contrairement à l'opinion vulgaire, la farine brute, contenant tout le produit du grain , offre à l'homme une nourriture plus substantielle et plus saine que la farine épurée par le blutage.

La séparation de l'enveloppe et du farineux est, en outre, une cause de déperdition de substance, et nous sommes dans une situation à n'avoir rien à perdre et, au contraire, à tout essayer pour augmenter notre avoir. Donc plus de blutage, plus de farine épurée, plus de déperdition de matière nutritive. En faisant le pain avec la farine absolument brute, nous augmentons nos ressources dans une proportion importante, et le pain que nous mangerons sera plus substantiel, c'est-à-dire plus nourrissant. Au nom du ciel, qu'on se mette à l'œuvre! La question du pain est plus que jamais une question d'existence, car elle implique peut-être le salut de l'armée et du pays.

Dans une lettre du duc de Saxe-Meiningen à la duchesse, nous lisons ceci :

<( Hier, je me suis informé de la santé de Mac-Mahon et ce

maréchal, que j'ai connu à Berlin, a été assez aimable pour me recevoir. Il est grièvement blessé à la hanche par un éclat de grenade. Je ne restai qu'une demi-minute, car il semblait avoir une forte fièvre.

« Gomme je le questionnais sur sa blessure, il me répondit : « C'est la moindre chose, l'armée est terriblement éprouvée! »

On lit dans le numéro du 1 1 octobre de V Indépendant de la Moselle que, <c le 7 octobre, 512 projectiles envoyés par les batteries ennemies n'ont tué que deux Français. »

Gomme il importe que la vérité des faits soit connue de tout le monde, le journal V Indépendant de la Moselle est invité à faire savoir à ses lecteurs que, dans la journée du 7, nos pertes ont été les suivantes :

Officiers tués 11

— blessés 53

Troupe : tués 90

— blessés 981

Gette opération avait pour but de s'emparer des approvisionnements de toute nature qui se trouvaient dans les Grandes et les Petites-Tapes, afin d'augmenter nos ressources et en même temps de s'assurer des forces de l'ennemi sur la route de Thion ville.

Parmi les officiers portés aux ambulances à la suite des dernières

reconnaissances faites par nos troupes aux environs de Metz, on

cite :

Le général Gibon, nouvellement promu, blessé d'un coup de

féu au bras; le commandant des chasseurs à pied de la Garde, comte de Lignéville, qui a la main percée d'une balle ; le lieutenant-colonel de Brème, etc.

On cite aussi un jeune sous- officier des grenadiers, neveu du général Bourbaki, blessé grièvement et qui a été conduit chez un ami du général.

Voici quelle était la situation de l'armée prussienne dans la plaine de Thionville lors du combat livré vendredi dernier, si brillant pour nos armes.

La plaine est occupée par la 5^ division de la landwehr (général Kummer), faisant partie du 12® corps d'armée (général Voigt-Roëtz). Cette division est soumise à des exercices continuels, à une discipline rigoureuse, à des théories sur la topographie des environs de Metz, etc.

Il est défendu d'emporter des journaux aux avant-postes. Les malades y sont en grand nombre, et leur encombrement a forcé d'élargir le cercle des villages occupés. On construit de nombreuses baraques; les demandes relatives au bois nécessaire pour ces constructions sont adressées au Gouvernement général de V Alsace et de la Lorraine.

On distribue aussi une grande quantité de couvertures de laine.

Le général de division est logé à Maizières, et un général de brigade au château de Brieux.

Un nouveau pont militaire, à Talange, est mis à la disposition des troupes depuis le 3 octobre.

Maizières et Fèves sont les centres d'approvisionnement de pain.

La Pairie paraît à l^oitiers, la Liberté à Bordeaux. La France, à Tours, dit que, le 22, a eu lieu à Clarnart un combat entre nos troupes et quarante mille Prussiens; nous avons eu la victoire la plus complète; l'ennemi a eu douze mille morts et trente mille hommes hors de combat.

Le journal prussien fait observer pour toute réponse que la France oublie y dans sa joie, que douze et trente font plus de quarante.

Il résulte de la lecture du Post qu'à Berlin on n'a pas de nouvelles de l'armée prussienne de Paris; on semble désirer la paix.

On dit qu'à Lyon dix millions ont été votés pour la défense nationale et que la France entière se lève pour repousser l'étranger.

Moniteur de la Moselle (journée du 20 octobre 1870) :

i: IJLOCUS DE METZ

Au milieu des bruits qui circulent chaque jour, la lumière se fait difficilement sur notre véritable situation. Selon les uns, notre ville tomberait prochainement au pouvoir de l'ennemi; selon les autres, la déroute des Prussiens serait certaine et la délivrance à nos portes.

Là- dessus, force commentaires, dont le moindre inconvénient est d'agiter les esprits, de fausser le raisonnement.

Ce qu'il y a de certain, c'est que le siège de Paris traîne imi longueur, que les engagements qui ont eu lieu ont été heureux pour nos armes, et que, de ce côté, nous avons lieu d'espérer.

Nos armées du Midi, de l'Ouest et du Nord se concentrent; des

généraux expérimentés les commandent, et bientôt, — espérons-le, — nous entendrons parler d'elles.

Nous savons que nous avons en face de nous des troupes nombreuses et aguerries, mais nous savons aussi combien nous avons lieu de compter sur l'énergie de la nation, sur la vaillance de nos soldats.

Ne nous laissons donc pas abattre par les difficultés de la défense; prouvons au contraire notre valeur et notre patriotisme par une attitude digne et ferme. Une grande armée, comme celle qui est sous nos murs, ne peut mettre bas les armes sans combattre; une population comme la nôtre ne peut se rendre, quand elle n'a payé sa dette à la patrie que par de l'abnégation et du dévouement. Si un pareil malheur devait nous frapper, il faudrait assurément, et dans la limite de ce qui serait humainement possible, une autre page à notre histoire.

La question alimentaire est aujourd'hui l'objet de nos plus sériemses préoccupations ; mais nous ne sommes pas au bout de nos ressources, surtout si, comme nous en sommes persuadés, aucune exception n'est admise relativement aux denrées qui peuvent exister à titre d'approvisionnements particuliers. Dans la situation critique où nous nous trouvons, le devoir est le même pour tous; très certainement tous l'auront ainsi compris. Voilà pourquoi aucune arrière-pensée, aucun doute ne peut s'élever à cet égard.

Ce qu'il nous importe, c'est de gagner du temps, c'est de conserver possible la chance de salut que nous prépare l'organisation de la défense nationale dans les départements envahis. Sans doute les difficultés sont grandes, mais notre résolution doit être de force à les dominer, et c'est là, pour nous, une obligation à laquelle nous ne faillirons pas.

METZ :ui'i

Page 1