APRES LA BATAILLE
Sur le plateau de Borny, çà et là, des hommes étaient étendus et dormaient.
Terrassés par la fatigue, la plupart de nos soldats s'étaient laissé tomber sur le sol, sans même avoir pris la peine de dérouler la tente ou de déboucler le sac. Et sous le ciel étoile, que caressait à présent la timide clarté d'un rayon de lune, ils formaient par endroits des groupes bizarres.
Dans les vallons, les ravins et les fossés, d'autres hommes étaient étendus aussi, par groupes, pêle-mêle; mais ceux-là ne devaient plus se réveiller.
Le champ de bataille était couvert de cadavres; certaines pentes en étaient tapissées.
De temps à autre, parmi ces morts, un blessé, ranimé par la fraîcheur de la nuit, se soulevait en poussant un cri de détresse qui glaçait d'effroi le cœur de ceux dont le sommeil n'avait pas clos la paupière.
Des chevaux erraient sans cavalier, hennissant plaintivement, s'arrêtant pour flairer les cadavres, comme s'ils cherchaient leur maître.
Repoussés par la charge à la baïonnette du 4® corps, les Prussiens s'étaient retirés derrière les bois.
On eût pu croire qu'ils avaient abandonné le champ de bataille , quand soudain, du côté de Noisseville, les cuivres d'une musique militaire résonnèrent, en même temps qu'éclataient des cris et des hourras.
C'était la musique des grenadiers du Prince royal qui, sur la route de Sarrelouis, devant l'auberge de l'Amitié, attaquait le (c Salut à la Victoire », le fameux Heil dir ini Siegerkranz.
Car les Prussiens croyaient, — ou voulaient faire croire, — qu'ils étaient vainqueurs.
Nos soldats se frottèrent les yeux, étonnés, écoutant avec stupéfaction, dans un demi-sommeil, cette musique qui semait ses flonflons sur les cadavres.
Tout à coup, au nord et à l'est, deux colonnes de flammes s'élevèrent, éclairant d'une lueur sinistre les collines et les bois, mettant sur l'azur sombre des taches couleur de sang.
Cette fois, nos soldats se dressèrent, réveillés tout à fait.
<r Qu'arrivait-il donc? Que signifiaient ces flammes? »
On courut aux nouvelles, et l'on apprit que, sans l'ombre d'un motif, à titre de divertissement sans doute, les Prussiens venaient de mettre le feu aux villages de Sainte -Barbe et de Glattigny.
Devant l'auberge de l'Amitié, la musique des grenadiers jouait toujours, saluait toujours la victoire à pleins cuivres.
Presque aussitôt, sur d'autres points, de nouvelles colonnes de flammes montèrent vers le ciel tranquille; Noisseville, Nouilly, Servigny, Montoy, Colombey et Mey, flambaient à leur tour.
L'ennemi, qui comptait près de sept mille hommes hors de combat, se vengeait sur des paysans sans défense.
A la lueur des incendies, l'aspect du champ de bataille changea, devint terrifiant.
Partout des caissons éventrés , des voitures brisées , des cadavres de chevaux, et partout des morts dont les visages, sous le jeu de la lumière et des ombres, prenaient par instants des expressions fantastiques.
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Dans un angle obtus formé par le ravin, près de Lauvallier, les cadavres allemands formaient une barricade haute de plus d'un mètre. Sur cette barricade, sur ce monceau de morts, on apercevait, — vision horrible! — le corps d'un officier qui n'avait plus de tête. A côté de cette épave, un sous-officier était tombé le ventre ouvert, le visage écrasé, et son bras droit tendu semblait menacer un ennemi invisible. Devant Mey, dans les vignes, on voyait deux cadavres enlacés, ceux d'un officier prussien et d'un sergent français; un coup de mitraille, sans doute, les avait fauchés alors qu'ils luttaient corps à corps.
Dès le début de l'action, on avait installé plusieurs ambulances sur le champ de bataille. La principale occupait un local dépendant du château de Borny et situé dans le parc de cette antique demeure seigneuriale.
D'abord on avait songé au château lui-même; mais il avait été abandonné par ses propriétaires, et il fut impossible d'ouvrir les portes.
Cette circonstance était d'autant plus regrettable, que le local choisi, faute de mieux, fut bientôt plein. L'on manquait de place, et les blessés arrivaient sans cesse de tous les points du champ de bataille.
Bientôt, alors que la mitraille faisait rage, on dut déposer des blessés sur les marches de l'escalier, le long des murs extérieurs et sous les arbres du parc.
On ftnit, après bien des recherches, par découvrir une vaste écurie, et l'on y logea aussitôt des blessés; mais il en arrivait toujours, et l'écurie déborda comme l'autre local.
On ne manquait pas seulement de place; on manquait aussi de personnel et de matériel.
Quand la nuit arriva, il fut impossible de trouver une lampe.
Un établi de menuisier sur lequel brûlaient deux bougies fumeuses servait de table d'opération.
Sur le sol, où le sang coulait à flots, des blessés étaient couchés, attendant leur tour, le réclamant à grands cris.
Lorsqu'un patient disparaissait de la table d'opération, cent voix hurlaient dans l'ombre :
(c A moi, à moi, monsieur le major! »
Autour de l'établi, les jambes et les bras coupés formaient des tas qu'arrangeait un infirmier.
Les médecins étaient exténués, découragés; malgré toute leur activité, ils ne pouvaient suffire à la rude besogne.
Et toujours, sans cesse, les mêmes cris retentissaient :
(( A moi! à moi! »
On vit des soldats, brûlés par la fièvre, exaspérés par l'attente, rendus fous par la douleur, s'enlever eux-mêmes avec un mauvais couteau un membre mutilé, fouiller de leurs mains tremblantes une blessure affreuse pour essayer d'en extraire le projectile qui y était resté.
De nombreux blessés furent aussi dirigés sur les ambulances de Metz.
Dans les ruçs étroites et tortueuses de la vieille cité lorraine, des cacolets défilèrent sans interruption pendant des heures, sous la jaune clarté des réverbères. Pendant des heures, la population vit passer les malheureuses victimes de la guerre.
Ensuite la ville fut envahie par des troupes de toutes armes, qui gagnaient la rive gauche de la Moselle.
Bazaine, en effet, a donné l'ordre de reprendre immédiatement le mouvement de retraite interrompu par les Prussiens.
Hélas! il est trop tard.
Mettant à profit la journée qu'a fait perdre à l'armée de Metz la bataille de Borny, le prince Frédéric- Charles a pu exécuter un mouvement de flanc qui va lui permettre d'attendre cette armée sur le plateau de Gravelotte.
REZONVILLE