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L'ATTAQUE

Si la nature reste aussi gracieuse sur la rive gauche de la Moselle que sur la rive droite, elle s'y montre pourtant un peu plus sauvage. Les plateaux y sont plus élevés , les ravins plus escarpés et plus profonds, et des bois nombreux mettent leurs taches sombres dans la verdure claire des plaines.

Le paysage, en son ensemble, présente deux immenses plateaux, celui de Gravelotte et celui de Rezonville, que coupe, vers le sud, la superbe route de Metz à Verdun.

Cette route, par laquelle nos troupes devaient effectuer leur retraite, forme d'abord une sorte de demi-cercle qui enferme l'éperon boisé de RozérieuUes. Sa ligne blanche traverse ensuite un large ravin très accentué, au fond duquel murmure un important ruisseau, presque une rivière, la Mance; puis elle arrive devant le village de Gravelotte, dont les maisons grises, tapissées de feuillage, sont groupées, pour la plupart, sur une hauteur qui domine la vallée de la Mance. En face du village naît une autre route qui se dirige sur Conflans.

A trois kilomètres environ de Gravelotte, la route de Verdun rencontre le village de Rezonville, que traverse l'extrémité supérieure du ravin de Gorze. Elle passe ensuite devant le village de Vionville,

remarquable par son clocher pointu et par un aqueduc romain assez bien conservé, et atteint enfin Mars -la -Tour.

A gauche de la route, depuis Rozérieulles jusqu'au delà de Gravelotte, on aperçoit la masse énorme des bois de Vaux et des Ognons ; puis , plus loin , entre Rezonville et Vionville , l'importante ferme de Flavigny, qui, avec ses dépendances, constitue presque un village.

Le matin du 16 août, dans la verdure des plateaux, des milliers de tentes s'alignaient sous un brouillard froid et gris, derrière une forêt de baïonnettes. Autour des armes en faisceaux, des officiers se promenaient en fumant et en causant, des soldats préparaient leurs sacs; çà et là, des cavaliers sellaient leurs chevaux.

Lorsque le soleil perça le brouillard, accrochant son sourire à la pointe du clocher de Vionville, coulant son or sur l'argent des baïonnettes, une rumeur s'éleva, des voix crièrent :

« Eh bien, on ne part donc pas? )>

Les troupes des 2^ et 6*^ corps et de la garde impériale, campées depuis la veille au soir sur le plateau de Gravelotte, avaient reçu, vers trois heures du matin, l'ordre de se tenir prêtes à marcher.

Il importait, en effet, de ne pas perdre une minute, car on savait que les Prussiens voulaient nous barrer la route, rejeter sur Metz l'armée qui se dirigeait vers la Champagne.

Déjà, du reste, il était évident pour tous que l'on ne pourrait éviter la bataille. Pendant la nuit, des paysans étaient venus signaler la présence sur notre gauche d'énormes masses ennemies, qui s'avançaient en colonnes serrées par le ravin de Gorze; des chasseurs d'Afrique, envoyés en reconnaissance, avaient ramené quelques prisonniers dont les déclarations confirmaient les avis donnés par les paysans.

(( Il va falloir en découdre, » disaient les officiers.

Seul, Bazaine ne voulait rien entendre. A un colonel qui appor-

REZONVILLE

lait des renseignements précis, le maréchal fit répondre avec humeur que l'on voyait des Prussiens partout.

L'aube commençait à poindre derrière l'épais brouillard, lorsque la porte d'une des plus jolies maisons de Gravelotte, — une maison moitié villa et moitié ferme, appartenant à un cultivateur, M. 1 faisant, — s'ouvrit doucement.

Un homme sortit de la maison, un homme dont les épaules se courbaient comme sous un fardeau trop lourd, dont le visage pale et triste paraissait ravagé par l'insomnie , par la maladie ou par les larmes. Il fît quelques pas en avant, puis s'arrêta, songeur, et alluma une cigarette.

Cet homme, c'était l'Empereur.

Derrière lui, plusieurs officiers étaient sortis de la maison et se tenaient auprès de la porte, dans une attitude respectueuse.

Soudain l'Empereur esquissa un geste las.

Un des officiers se précipita, un commandant.

(( Hepp! dit le souverain, allez prévenir le maréchal Bazaine que je vais partir. »

Le commandant salua et s'enfonça dans le brouillard.

Une voiture s'avança lentement, tourna avec difficulté dans la rue étroite.

Alors l'Empereur y monta. Le prince impérial vint bientôt le rejoindre et s'assit à sa gauche. Déjà, en face de lui, avaient pris place le général Pajol, son aide de camp, et le capitaine Glary.

Vers cinq heures, on entendit le galop d'un cheval, puis Bazaine apparut. Quelques instants plus tard arrivaient également Canrobert, Frossard et Bourbaki.

Se tournant vers Bazaine, qui se tenait à cheval devant la portière, l'Empereur dit d'une voix blanche :

<c Je pars pour Verdun et Châlons... Mettez-vous en route immé-

diatement, gagnez Verdun au plus vite... Il y va du salut de l'armée et de la France! »

Sur un geste de l'Empereur, des trompettes sonnèrent; puis la voiture s'ébranla. Cinq minutes plus tard elle quittait Gravelotte, et, précédée par les dragons de l'Impératrice, suivie par les lanciers, elle disparaissait sur la route de Gonflans.

Pendant quelques instants Bazaine resta immobile, le visage soucieux et dur, le regard fixe; puis un sourire plissa ses lèvres, un soupir souleva sa poitrine, et il murmura :

<c Enfin ! »

Enfin, il était donc le seul maître de la superbe armée de Metz, il tenait donc en ses mains la fortune de la France!

L'Empereur avait dit : « Partez immédiatement. »

Bazaine resta...

A huit heures, il prescrivait de dresser de nouveau les tentes et il prévenait le maréchal Le Bœuf, commandant du 3^ corps, que la marche en avant était suspendue.

Une demi -heure plus tard, les troupes du 2^ corps étaient informées qu'on pouvait faire la soupe.

Cependant, derrière les vedettes allemandes, de fortes colonnes apparaissaient; des escadrons de cavalerie évoluaient sur les hauteurs de Tronville et de Puscieux, villages situés au sud et à quelques kilomètres de la route de Verdun, entre Vionville et Mars -la- Tour.

A cette heure, les derniers lambeaux de brume flottent sous l'azur, le soleil inonde les plateaux de sa lumière d'or.

Soudain, du côté de Tronville, on entend un hurlement formidable , suivi d'un roulement sourd et prolongé qui éveille l'écho des grands bois; puis un obus s'abat, devant Vionville, sur les voitures de l'artillerie de réserve du 2^ corps. Presque aussitôt les projectiles tombent, dru comme grêle, sur ce malheureux village de Vionville, dont le clocher pointu sert de cible à de nombreuses pièces prussiennes. Une panique se produit, non seulement parmi la popu-

lalion, mais encofe parmi nos cavaliers, qui occupent le village. C'est un sauve- qui-peut général; la roule s'encombre de soldats qui cherchent un abri contre la mitraille.

Les officiers, fort heureusement, réussissent à rallier leurs hommes, qui ont cédé à un mouvement de surprise bien naturel devant la vigueur d'une attaque, que les ordres du maréchal et les dispositions arrêtées étaient loin de faire prévoir.

Notre infanterie, surprise également, s'est rapidement ressaisie

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