Archives du dépôt de la guerre
MARSEILLE EN 1815» il^
Brune résidait à Toulon. Cette ville était de plus en plus menacée par les alliés, travaillée par des discordes intérieures et sa défense compromise par d'innombrables désertions. La situation était telle que les généraux n'osaient plus se transporter d'un point sur im autre, dans la crainte de voir leurs troupes les abandonner en chemin. Le 2i juin, les autorités militaires essayèrent de procéder à des levées en masse. Mais leurs efforts restèrent sans résultat. Sur plus de 2,000 conscrits, on ne put en réunir que 316 et on dut les diriger sur Grenoble pour les retenir dans le rang. Telle était la situation quand arriva, à Marseille, le 25 juin, la nouvelle de la défaite des armées impériales à Waterloo.
Le 25 juin , toutes les passions si dif&cilement contenues pendant les Cent-jours firent explosion avec la violence naturelle au caractère méridional et sa disposition aux choses extrêmes. Le peuple s'était accoutumé à ne plus obéir. L'armée ne suffisait plus à le tenir dans le respect des autorités et des lois« Elle était elle-même indécise, ébranlée partout où elle ne se trouvait pas en présence de l'ennemi. Elle pressentait la chute de l'empire et ne rencontrait pas chez ses chefs une énergie suffisante pour former un contre -poids efficace à ses hésitations. Si elle se retournait vers Paris, elle entendait le ministre de la guerre lui dire dans un ordre du jour que « la patrie exigeait que les aigles fussent remises dans le fourreau, mais que l'armée devait leur garder sa fidélité et répondre par son exacte discipline aux- viles calomnies des politiques de salon. )x Si elle regardait
autour de soi, elle voyait des populations souhaiter, par haine de l'empire, le triomphe des alliés, se . déclarer prêtes à leur livrer Toulon et annoncer qu'avant peu, elles se feraient justice, proclameraient le duc d'Angoulême roi de France, égorgeraient ses ennemis et, déchirant la Charte, restitueraient les biens nationaux à leurs légitimes propriétaires.
Telles sont les dispositions dans lesquelles la nouvelle de Waterloo trouva les Marseillais. Les irréparables malheurs qui suivirent furent donc la conséquence d'événemens antérieurs et nullement le résultat d'un mot d'ordre perfidement donné et rigoureusement obéi. En l'absence du maréchal Brune, qui surveillait la frontière et organisait la défense sur ce point, le général Verdier, commandant la division, le remplaçait à la tête des troupes» Sa faiblesse, l'insuffisance de la garnison, le mauvais vouloir de la garde nationale qui ne parut comprendre ses devoirs que lorsque le sang eut coulé, vinrent ajouter des causes nouvelles aux causes naturelles de la fureur qui allait faire tant de victimes. Et puis de nombreuses vengeances publiques et privées, qui sommeillaient depuis trois mois, s'éveillèrent exaspérées à ce point qu'il fut impossible de
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les contenir. En apprenant la défaite de l'empereur, la foule se répandit dans les rues, des clameurs de mort à la bouche, mêlées à des cris en l'honneur du roi, partout arrachant et foulant aux pieds les drapeaux tricolores, les remplaçant par des drapeaux blancs. Elle assaillit un café qui servait de lieu de réunion aux militaires à la demi-solde et y procéda à un pillage général.
C'était un dimanche; en quelques instans, les ouvriers du port, les artisans, furent sur pied. Les paysans des environs, excités par des déserteurs auxquels, depuis trois mois, ils donnaient asile, vinrent grossir, avec ces déserteurs eux-mêmes, les rangs de la populace, et bientôt il n'y eut plus de sécurité pour les citoyens paisibles. Le général Vérifier monta à cheval. Il avait à sa disposition un régiment d'infanterie, plusieurs escadrons de cavalerie, le bataillon des officiers à la demi-solde, dît bataillon sacré, et une batterie d'artillerie. Ces forces bien commandées auraient suffi à rendre à la ville le calme et le bon ordre. Mais le général ne sut pas s'en servir. On le vit parcourir les rues, en haranguant la foule, non en maître qui veut être obéi, mais en sei-viteur qui supplie. « L'empereur a abdiqué, disaitil, je ne sais quel gouvernement nous aurons. Ne
. MARSEILLE EN 1815. m
criez ni Vive le roil ni Vive Tempereur! » L'émeute se sentit libre et se déchaîna furieusement. On entendit sonner le tocsin, battre la générale. Un groupe d'individus ayant à sa tête un jeune homme qui criait : « A bas les armes I » se précipita sur un poste du bataillon sacré. La fusillade s'engagea. Ce jeune homme fut tué. Le poste se retira sur l'un des forts qui dominent la ville, en continuant à tirer, mais non sans perdre plusieurs des siens. Trois soldats périrent dans cette retraite ; il y eut dix blessés et, arrivés au fort, leurs compagnons affolés par la lutte braquèrent les canons sur la foule qui les accusa quelques instans après d'avoir voulu la mitrailler, et sentit s'accroître ses colères. Il y eut d'autres morts dans cette journée : un nègre, un ancien agent de la police de Toulon. Ce dernier fut arrêté dans une auberge, haché à coups de sabre, et son corps sanglant, traîné dans les ruisseaux.
Le général Verdier, de plus en plus effrayé, prit alors la résolution d'abandonner Marseille à la guerre civile. Il fit occuper par les gardes nationaux qui lui restaient, au nombre de douze cents environ, tous les postes de la ville où se trouvaient des soldats et partit le soir avec sa petite garnison, accompagné du commissaire-général Lecomte-PuyT'avea.u, de la plupa^^t
les contenir. En apprenant la défaite de l'empereur, la foule se répandit dans les rues, des clameurs de mort à la bouche, mêlées à des cris en l'honneur du roi, partout arrachant et foulant aux pieds les drapeaux tricolores, les remplaçant par des drapeaux blancs. Elle assaillit un café qui servait de lieu de réunion aux militaires à la demi-solde et y procéda à un pillage général.
C'était un dimanche; en quelques instans, les ouvriers du port, les artisans, furent sur pied. Les paysans des environs, excités par des déserteurs auxquels, depuis trois mois, ils donnaient asile, vinrent grossir, avec ces déserteurs eux-mêmes, les rangs de la populace, et bientôt il n'y eut plus de sécurité pour les citoyens paisibles. Le général Verdier monta à cheval. Il avait à sa disposition un régiment d'infanterie, plusieurs escadrons de cavalerie, le bataillon des officiers à la deminsolde, dit bataillon sacré, et une batterie d'artillerie. Ces forces bien commandées auraient suffi à rendre à la ville le calme et le bon ordre. Mais le général ne sut pas s'en servir. On le vit parcourir les rues, en haranguant la foule, non en maître qui veut être obéi, mais en serviteur qui supplie. « L'empereur a abdiqué, disaitil, je ne sais quel gouvernement nous aurons. Ne
. MARSEILLE EN 1815. m
criez ni Vive le roil ni Vive l'empereur I » L'émeute se sentit libre et se déchaîna furieusement. On entendit sonner le tocsin, battre la générale. Un groupe d'individus ayant à sa tête un jeune homme qui criait : « A bas les armes I » se précipita sur un poste du bataillon sacré. La fusillade s'engagea. Ce jeune homme fut tué. Le poste se retira sur l'un des forts qui dominent la ville, en continuant à tirer, mais non sans perdre plusieurs des siens. Trois soldats périrent dans cette retraite ; il y eut dix blessés et, arrivés au fort, leurs compagnons affolés par la lutte braquèrent les canons sur la foule qui les accusa quelques instans après d'avoir voulu la mitrailler, et sentit s'accroître ses colères. Il y eut d'autres morts dans cette journée : un nègre, un ancien agent de la police de Toulon. Ce dernier fut arrêté dans une auberge, haché à coups de sabre, et son corps sanglant, traîné dans les ruisseaux.
Le général Verdier, de plus en plus effrayé, prit alors la résolution d'abandonner Marseille à la guerre civile. Il fit occuper par les gardes nationaux qui lui restaient, au nombre de douze cents environ, tous les postes de la ville où se trouvaient des soldats et partit le soir avec sa petite garnison, accompagné du commissaire-général Lecomte-Puyraveau, de la plupart
des autorités civiles, se dirigeant vers lé quartiergénéral de Brune à Toulon. C'était trop d'imprudence. Cette garnison venait d'être pendant plusieurs semaines l'instrument de la compression, dont les Marseillais avaient souffert; quelques heures avant, elle répondait aux acclamations des royalistes par le chant de la Marseillaise^ retranchée derrière ses fusils en faisceaux et ses cavaliers, le sabre au poing. Elle était détestée autant qu'elle avait été ardente, et puisqu'elle renonçait à toute résistance, puisqu'elle se résignait à fuir, c'est que la cause de Éonaparte était in'éparablement perdue. Ces réflexions s'imposèrent à l'esprit des émeutiers et jetèrent sur les derrières du général Verdier une foule furieuse qui le poursuivit très-loin au-delà de Marseille, criblant de balles sa voiture, échangeant avec ses troupes de nombreux coups de fusil, et à laquelle se joignirent les habitans des localités qui se trouvaient sur la route de Toulon. Dans un rapport relatif à cette retraite désastreuse, le général Verdier accusa une perte de cent officiers ou soldats ^
Pendant le même temps, le préfet comte Frochot prenait la fuite, tandis que le marquis d'Albertas,