Archives du dépôt de la guerre
préfet de 181A, remis en possession de sqs fonctions, envoyait d'Âix une proclamation qui tentait en vain d'apaiser les esprits. Toutes les personnes détenues au château d'If, durant les Gent-jours, étaient mises en liberté ; un comité, formé en toute hâte, prenait le gouvernement provisoire de Marseille, en attendant TaîTivée du marquis de Rivière, qu'on savait investi des pleins pouvoirs du roi. Dans ce comité, se trouvaient le colonel Borelly, le maire et quelques notables royalistes. Ils songèrent tout d'abord au rétablissement de Tordre public. Le colonel Borelly eut le commandement de la place ; le maire, quoiqu'il fût nommé des Gent-jours, put conserver utilement ses fonctions jusqu'au retour du marquis de Montgrand son prédécesseur. Malheureusement ils avaient à combattre d'indomptables passions; ils étaient en outre obsédés par la crainte d'un retour offensif du général Verdier et de l'armée de Tdulon. En proie à cette double préoccupation, désireux, avant tout, d'empêcher que Marseille retombât sous la domination impériale, ils appelèrent le peuple aux armes et en arrivèrent à subir la guerre civile' lorsqu'ils souhaitaient la paix. 11 faut ajouter que les moyens d'action leur manquaient. Pour résister à une foule qui parlait de n»fturtre et dp. pillage.
pour contenir des déserteurs et des paysans en armes, qui étaient entrés dans la ville durant la nuit, ils n'avaient sous la main que quelques centaines de gardes nationaux dont la plupart partageaient les passions qu'ils étaient chargés de réprimer. Ainsi s'expliquent les meurtres de la journée du 26 juin, qui sont restés comme les plus odieux, parmi ceux qui signalèrent la réaction royaliste dans le Midi, et en même temps comme ceux qu'il fut le plus dif&cile d'empêcher.
Dès l'aurore de cette sanglante journée, on vit des malfaiteurs et des vagabonds étrangers parcourir les rues, entraînant après eux la lie de la populace. Leur première victime se nommait Baissière. C'était un vieillard, ancien miroitier. On l'accusait de professer. des opinions républicaines, et d'avoir pris une part active à la révolution. Son passé le désignait aux; assassins. Ils envahirent sa maison, située aux portes.. de Marseille, et, l'ayant trouvée vide, ils la saccagèrent. C'est en revenant de leur expédition qu'ils surprirent Baissière dans un café, où il s'était réfugiée Ils l'assommèrent à coups de sabre sur la tôte; puis, voyant qu'il respirait encore, l'un d'eux déchargea sur lui son pistolet, après l'avoir traîné sur un banc au dehors; Ils voulurent lui faire crier: Vîveleroil:
et comme il ne répondait que par des gémissements, ils l'achevèrent, en le frappant avec la crosse d'un fusil. On massacra, en même temps que lui, les sieurs Folot et Vincent, officiers retraités; puis la foule se porta vers une boutique de pâtissier, tenue par les frère Verse, coupables, à ce qu'on prétendait, d'avoir prêté main-forte aux terroristes de 1792. En prévision d'un danger qu'ils pressentaient, ces malheureux avaient demandé un asile à leur ami Gallibert, qui s'était enrichi en faisant le commerce des biens nationaux. On alla les chercher dans la demeure de ce dernier. Il fut arrêté avec eux. On les ramena tous les trois dans Marseille et on les égorgea, malgré les efforts d'un jeune officier de la garde nationale, M. Attenoux, qui faillit périr en cherchant à les sauver. Un agent de police, nommé Roubaud, le boulanger Auguste Terrier, et le fils de ce dernier, qui suppliait les meurtriers d'épargner son père, périrent de la même manière dans d'atroces supplices. Ce fut ensuite un vieillard septuagénaire, M. Anglès-Capefigue, ami de Masséna, de Barras et de Brune. Il fut poursuivi en pleine campagne, extrait d'une charrette de fouiTage dans laquelle il s'était caché, conduit à Marseille et poignardé après avoir été jugé par dérision dans vn mrps de gard^- a Anel^^
était un patriote de 89, a écrit M- Méry; ses mains étaient pures; il n'y avait pas un nuage de remords dans la sérénité de ce front patriarcal. »
Tant de sang versé ne put assouvir la fureur des criminels. Ils avaient résolu de faire d'autres victimes, et c'est parmi la colonie égyptienne, composée d'environ cinq cents individus, ramenés quinze ans aupsr ravant d'Egypte par Bonaparte, de qui les plus nécessiteux recevaient une pension, qu'on alla les chercher. On s'acharna d'abord contre une négresse éthiopienne. Elle se précipita dans la mer, avec l'espoir de se. sauver à la nage. Mais on tira sur elle de tous côtés, et une balle qui la frappa au visage éteignit dans sa gorge le cri de « Vive l'empereur I » Après elle, onze Égyptiens furent encore tués. On leur attribuait des propos séditieux pendant les Gentrjours» S'il n'y eut pas plus de victimes parmi la colonie, c'est que la fuite déroba le plus grand nombre de ses membres aux fureurs royalistes ^ Sous la protection
1. Il y a eu jusquMci désaccord sur le nombre exact d'Égsrptiens assassinés dans la Journée du 26 Juin. Certains historiena ont parlé d*un massacre général, d'autres Tont réduit à deux personnes. La vérité, c*est qn*il y eut treize tués. Voici leurs noms, copiés mut l*état officiel déposé aux Archives' nationales t Anna Koatcy* Ibra* him Tutunji, Micias Sidarious, Guergues Marthar, Jacob Naso, Joseph Solimaa, Hélène Trica, Saad-el-Arag, George Baher, Fatime Cassis, Fatmet Matmeh, Joseph Macii et Joseph G.ibriel.
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d'une compagnie de la garde nationale, ceux qu'on savait menacés, — c'étaient les plus misérables, — se rendirent dans les environs de Marseille,* tandis que d'autres se réfugiaient au fort SaintrJean. Les uns purent rentrer dans la ville, dès le lendemain, sains et saufs. Ceux qu'on avait reçus au fort y restèrent j usqu'à la fin d'octobre.
Trois agens de police qui s'étaient réfugiés à Cassis, où la foule était allée les relancer, furent encore égorgés, le 27 au matin, pendant qu'on les ramenait à Marseille. On les mit nus avant de les frapper. Beaucoup d'autres citoyens furent blessés, maltraités, insultés, dépouillés ; on pilla des maisons en grand nombre, dont les propriétaires n'échappèrent à la mort que parce qu'ils s'étaient enfuis. Dans la soirée du 26, les meneurs apparens de cette sanglante émeute rentraient dans leurs demeures en criant: « Vive le roi I » Nous disons à dessein « les meneurs apparens, » parce qu'il y avait des meneurs cachés, personnages sinistres qui couvi'aient du zèle royaliste l'ardent désir de se venger de quelques individus. A la faveur de la désorganisation du pouvoir et du désarroi général, ils exploitèrent les passions de la foule , et si la terreur qu'ils inspirèrent longtemps encore après l'accomplissement de tant
de forfaits leur assura Timpunité, leur nom, cepen* dant, resta dans toutes les mémoires et même dans les récits que quelques témoins de ces temps ont laissés. Parmi ceux qui contribuèrent le plus aux crimes du 26 juin, les historiens locaux citent un sieur Artaud, ancien membre du club des jacobins de Marseille, qui se disait faussement commissaire du roi et muni de ses pouvoirs. C'est lui qui donna Tordre de faire main basse sur les militaires à la demi-solde, et donna Tordre de fusiller, sur Tescalier d'une maison, les sieurs Roubaud et Terrier père et fils. On Tentendit dire à Tun des membres du comité royaliste : « Vous êtes sous ma surveillance.. »
Les crimes que nous venons de raconter avaient épouvanté les honnêtes gens. Le comité royaliste s'empressa d'ordonner des mesures répressives. La majeure partie des habitans seconda ses efforts. En quelques heures, la garde urbaine fut réorganisée^ une surveillance rigoureuse exercée sur tonales points de la ville. Deux affiches furent placardées sur les murs : « Marseillais, disait Tune, les violences exer* cées par les militaires qui ont osé faire feu sur le peuple ont pu faire excuser des vengeances qui ont été exercées dans le premier moment d'un triomphe obtenu au prix de votre sang. Il est temps que les
MARSEILLE^ EN 1815. m
personnes et les propriétés soient respectées. Il faul arrêter des excès coupables *. » On trouvera sans doute que ce langage respirait une indulgence singulière pour les assassins. La plupart des avertissements que l'autorité adressait à cette époque aux fauteurs de désordre révèlent la même long^animité. C'est qu'au fond, tout en déplorant les malheurs accomplis, les hommes qui tentaient de les arrêter étaient disposés, par l'état de leur esprit, à considérer les victimes comme des criminels qui avaient mérité leur destin, et les meurtriers comme de bons royalistes poussés à l'exaspération par les persécutions dont ils avaient été l'objet et coupables tout au plus de s'être substitués à la justice de leur pays, pour punir les ennemis du roi, dont la défaite, après tout, n'était pas définitive. A l'heure où il tenait le langage qu'on vient de lire, le comité royaliste, dans une seconde affiche, appelait les citoyens à défendre le trône non encore restauré : « Que tous les hommes qui doivent, d'après les lois existantes, faire partie de la garde nationale prennent les armes ; que tous les habitants de la campagne se tiennent prêts à marcher au premier signal vers le§ points de leur territoire qui leur seront désignés ; des